Interviews de Mme Michèle Alliot-Marie, ministre de la défense, dans "Le Journal du Dimanche" du 1er, "Der Spiegel" du 2 et à France 2 le 4 décembre 2002, sur le risque d'une intervention militaire contre l'Irak, la participation de l'armée à la lutte contre le terrorisme et les objectifs de la loi de programmation militaire 2003 - 2008. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interviews de Mme Michèle Alliot-Marie, ministre de la défense, dans "Le Journal du Dimanche" du 1er, "Der Spiegel" du 2 et à France 2 le 4 décembre 2002, sur le risque d'une intervention militaire contre l'Irak, la participation de l'armée à la lutte contre le terrorisme et les objectifs de la loi de programmation militaire 2003 - 2008.

Personnalité, fonction : ALLIOT MARIE Michèle, LE GUAY Virginie, SICARD Roland.

FRANCE. Ministre de la défense

ti : Loi de programmation militaire, éventualité d'un conflit en Irak et les débats de l'UMP, Michèle Alliot-Marie, ministre de la Défense, est sur tous les fronts. Et s'en trouve plutôt bien¿


Le Journal du Dimanche : Compte tenu des incertitudes de la croissance, l'engagement de 87,85 milliards d'euros sur cinq ans prévu par la loi de programmation militaire 2003-2008 peut-il être tenu ?

Mme ALLIOT-MARIE : Contrairement à ce que certains pensaient, la chute du mur de Berlin n'a pas ouvert une ère de paix durable. Le monde reste dangereux. Les attentats du 11 septembre aux États-Unis, ceux de Karachi, de Bali et, cette semaine encore, de Mombasa, en sont l'illustration tragique. Pour le gouvernement français, responsable de la sécurité du pays, avoir une politique de défense résolue est une impérieuse nécessité. Les milliards consacrés à la défense serviront à restaurer la disponibilité, fortement dégradée entre 1997 et 2002, des matériels de nos armées, à moderniser nos forces, à consolider la professionnalisation de nos armées. La France doit être en mesure d'assumer ses responsabilités en Europe et dans le monde. Ma responsabilité sera de veiller, euro après euro, au bon emploi des crédits alloués.

Un second porte-avions sera-t-il vraiment construit ?

Oui. Nous aurons besoin d'un porte-avions disponible lorsque le Charles-de-Gaulle sera en entretien de longue durée. Les choix définitifs de construction - à propulsion nucléaire ou classique - seront arrêtés l'an prochain. La France souhaite des coopérations, notamment avec la Grande-Bretagne. Financièrement, ce second porte-avions ne représente qu'une faible partie des programmes engagés dans cette loi de programmation.

La France figure-t-elle vraiment parmi les pays les plus menacés par le terrorisme ?

Nation développée et ouverte aux échanges, la France fait partie des pays menacés par le terrorisme. Elle en a déjà été victime par le passé et mène, depuis des années, une lutte déterminée et inébranlable. Notre mobilisation contre le terrorisme est sans faille. La loi de programmation prend en compte cet impératif et offre des réponses adaptées en ce qui concerne le renseignement, nos capacités d'action et de frappe, la surveillance des points sensibles sur le territoire national et le renforcement des moyens de protection.

Les forces de gendarmerie dépendent-elles toujours du ministère de la Défense. Qu'en est-il du transfert annoncé vers le ministère de l'Intérieur ?

Les gendarmes sont des militaires et le resteront. Ils dépendent de la Défense pour leur formation, leur rémunération, leurs matériels et leur logement (3,2 milliards d'euros sur cinq ans). En dehors des missions militaires, qu'ils conservent, les gendarmes sont mis à la disposition de l'Intérieur pour l'exercice de leurs missions de police.

Est-ce une bonne chose que les gendarmes aient été appelés à faire passer le permis de conduire ?

Les gendarmes sont formés pour ce type d'épreuves, qu'ils faisaient passer aux appelés du temps du service militaire. En outre, ils sont experts dans le domaine de la sécurité routière, qu'ils pratiquent au quotidien. Le gouvernement a décidé de confier aux gendarmes les épreuves théoriques du permis de conduire dans les département où la grève des inspecteurs a provoqué les retards importants : les Français n'ont pas à être pris en otage dans un conflit où ils ne sont pour rien.

La France participera-t-elle à une éventuelle action contre l'Irak ?

La priorité est à la mission que mènent actuellement les inspecteurs des Nations Unies en Irak, sous l'autorité de MM. Blix et El Baradei, en application de la résolution 1441. C'est elle qui permettra de savoir si l'Irak possède des armes de destruction massive. L'Irak s'est engagée à collaborer pour que ces inspections se déroulent dans les conditions définies et les délais prescrits. Si l'Irak ne satisfait pas à ces obligations, il reviendra au Conseil de sécurité d'examiner l'ensemble des mesures qui s'imposent. Aucune n'est a priori exclue. En tout état de cause, il n'y aura pas d'action armée sans décision du Conseil de sécurité.

Déjà engagé en Bosnie, Afghanistan, Liban, en Afrique, notre pays a-t-il les moyens d'envoyer des forces en Irak ?

La France dispose de moyens pour faire face à n'importe quelle situation impliquant des interventions terrestres, navales et aériennes. Membre permanent du Conseil de sécurité, elle assumera ses responsabilités. Comme l'a rappelé le Président de la République, la guerre ne peut être que l'ultime recours. Sur ce point, notre position est très claire.

N'avez-vous pas l'impression que Georges Bush fera la guerre à l'Irak quoi qu'il arrive ?

Lors de mon voyage aux États-Unis, j'ai constaté que les opinions sur la question étaient très variées. Certains responsables considèrent que la guerre serait la pire des solutions parce qu'elle aurait pour conséquence de déstabiliser tous les régimes voisins de l'Irak. En outre, si elle apparaissait comme une décision unilatérale des USA, une guerre en Irak serait ressentie comme une agression du monde occidental contre le monde arabe et nourrirait une recrudescence du terrorisme. Nous ne voulons en aucune façon courir ce risque. La position de la France est d'assurer le respect de la légalité internationale. Votée à l'unanimité, la résolution 1441 constitue pour nous la référence. Chacun, ensuite, prendra ses responsabilités¿

Au sommet de Prague, un front franco-allemand s'est manifesté : un nouveau départ dans les relations Paris-Berlin ?

Bien des étapes ont été franchies depuis Helsinki en 1999. La France et l'Allemagne ont proposé de mettre en place des coopérations renforcées dans le domaine de la défense, afin de favoriser le développement d'une vraie politique européenne de l'armement. Comme l'a dit Jacques Chirac, lorsque la France et l'Allemagne s'entendent, l'Europe progresse.

Une décision allemande sur l'A400M serait-elle un signe fort pour relancer la machine ?

Le programme d'avions de transport stratégiques A400M a été reconfirmé par l'Allemagne et sera finalement tenu, conformément à la commande initiale (180 appareils). Nos partenaires allemands ont fait de même pour le programme Météor. C'est effectivement un signe fort pour l'Europe de la Défense.

(¿/¿)

(source http://www.defense.gouv.fr, le 4 décembre 2002)
Der Spiegel : Madame le ministre, est-ce que la France participera, le cas échéant, à une action militaire contre l'Irak ?

Mme Alliot-Marie : Nous souhaitons la fin des armes de destruction massive qui pourraient encore être détenues par l'Irak. Pour cela, les inspecteurs des Nations unies doivent totalement parfaire leur travail. Bien entendu, cela implique que l'Irak laisse agir les inspecteurs comme ils l'entendent pour leur mission. La France ne serait susceptible de participer à une opération militaire que s'il y avait une décision des Nations unies à la suite des rapports d'inspection.

Il faudrait donc une nouvelle décision du conseil de sécurité ? Une violation ne suffirait pas à elle seule pour déclencher une guerre ?

Oui, il faudrait une décision du conseil de sécurité, après avoir écouté les inspecteurs. Il n'y a aucun automatisme, nous l'avons toujours dit.

Et si les Américains se résolvaient à agir sans cette décision du conseil de sécurité ?

Nous ne participerions pas. Cela aussi, nous l'avons toujours dit.

N'y a-t-il pas lieu de penser que la réaction américaine sera de toute manière la même, quelque soit la conclusion des inspecteurs ?

Ce n'est pas ce que dit le Président Bush. Et nous n'avons pas de raison de mettre en cause ses propos, même si je sais que certains dans son entourage souhaiteraient qu'en tout état de cause il y ait une intervention militaire.

Est-ce que la France sera capable de garder les Etats-Unis dans le cadre multilatéral des Nations unies ?

La France a démontré avec la première résolution qu'en alliant une position de bon sens politique et de respect de la légalité internationale, elle peut faire entendre sa voix. J'ai pu constater moi-même à Washington que la position de la France était prise très sérieusement. Nous sommes écoutés et entendus, même lorsque les analyses ne se rejoignaient pas.

Est-ce que le désarmement de l'Irak, souhaité par tout le monde, implique nécessairement un changement de régime à Bagdad, vu les ruses et les mensonges passés de M. Saddam Hussein ?

Nous n'avons aucune sympathie pour le régime de Saddam Hussein, je vous dis une évidence. Pour autant, nous considérons que le rôle de la communauté internationale n'est pas de changer des régimes. Il s'agit uniquement de supprimer les armes de destruction massive, c'est tout, même si chez les Américains certains souhaitent très clairement aujourd'hui encore la fin du régime de Saddam Hussein.

Est-ce que la notion de défense préventive utilisée à un certain moment par les Américains peut être acceptée par la France ?

Non. Nous sommes opposés à l'idée d'une guerre préventive, elle nous paraît extrêmement dangereuse, parce qu'elle consiste finalement à faire disparaître la légalité internationale, que nous avons tant de mal à imposer. Et d'autre part, cette notion ouvre la voie à la justification de toutes actions. Qu'est-ce qui empêcherait dès lors un pays de dire qu'il se sent menacé par son voisin et d'intervenir immédiatement ? Tout cela est contraire à l'intérêt de stabilité et de paix.

Quelles seraient selon vous les conséquences d'une décision unilatérale des Etats-Unis ?

On risquerait une crise. L'opinion publique arabe ressentirait une telle intervention américaine comme quelque chose de non justifié par le droit international et donc comme une attaque directe du monde arabe. Il y aurait un fort risque de déstabilisation de bon nombre de pays dans la zone. Et d'autre part, il s'en suivrait certainement une recrudescence des attentats terroristes, à la fois par des réseaux, voire par des individus, comme cela arrive dans des périodes de grandes tensions, où certains individus se sentent investis d'un pouvoir ou d'un droit de défendre leur notion de la justice.

Les Etats-Unis ont demandé à la France, comme à beaucoup d'autres pays, quelle contribution militaire elle pourrait apporter à une action militaire. Quelle réponse leur donnez-vous ?

Le problème pour l'instant ne se pose pas. Ce qui est essentiel, c'est que les inspecteurs des Nations unies puissent remplir correctement leur mission pour laquelle ils ont été mandatés par le conseil à l'unanimité, je le rappelle.

Comment jugez-vous la position du gouvernement allemand de ne participer en aucun cas à une action militaire ?

C'est une position qu'il ne m'appartient pas de commenter. Je constate cependant que le Président Chirac et le Chancelier Schröder ont fait très clairement état de la proximité de leurs appréciations et de la nécessité de respecter les obligations internationales résultant des décisions du Conseil de sécurité.

Est-ce que cette position très controversée du Chancelier a conduit finalement à un certain rapprochement avec la France ?

Je pense que cela a conduit à une certaine distanciation des liens de l'Allemagne avec les Etats-Unis et que cela a souligné qu'il était important que l'Europe soit un pilier fort.

Paris et Berlin ont proposé la création d'une union de la défense dans une démarche commune à la convention européenne. Cet objectif ne reste-t-il pas utopique aussi longtemps que les Européens manquent d'une stratégie de sécurité commune et lisible ?

L'Europe de la Défense n'existe pas encore complètement, c'est une évidence. Mais nous avons beaucoup avancé dans le domaine. Je pense que l'Europe de la défense est en train de se construire plus vite que ne s'est construite l'Europe de l'union monétaire. L'Eurocops est déjà en place. La force de réaction rapide européenne va être en place avec 60000 hommes en 2003. Ce calendrier est réaliste. Et puis regardez tous les programmes européens en matière d'armement...

¿par exemple, le projet du transporteur A400M, dont le financement par l'Allemagne n'est toujours pas assuré. Est-ce que votre collègue allemand, M. Struck, a pu vous dire combien d'appareils il va finalement commander ?

M. Struck m'a indiqué clairement la volonté de l'Allemagne de rester dans le programme A400M. Nous connaissons la limite inférieure au-dessous de laquelle il ne faut pas descendre pour des raisons économiques et industrielles.

Initialement le gouvernement allemand avait prévu 73 appareils. Maintenant on envisage d'en commander 60. Est-ce pour vous toujours une solution satisfaisante ?

Ce chiffre reste dans le cadre des 180 appareils prévus par le programme. Le programme n'est pas remis en cause et ne sera pas retardé si la décision est annoncée dans les prochaines semaines.

Alors que l'Union Européenne met en place sa force de réaction rapide, l'OTAN vient de décider à Prague de créer aussi une force de réponse. Comment voyez-vous les rapports entre ces deux forces ? N'y a-t-il pas de concurrence ?

Non, je ne le crois pas. Les rapports devront être complémentaires et non concurrentiels. Et évidemment, il ne doit pas y avoir de préemption de la force d'intervention rapide de l'Otan sur la force de réaction rapide de l'Union européenne. Cela a été demandé par la quasi-totalité des membres de l'Union européenne. Dans un certain nombre de cas, l'Europe peut souhaiter intervenir sur une crise réelle ou potentielle sans que l'Otan participe à cette opération-là. C'est quelque chose de tout à fait naturel.

Et de la même manière, l'Union européenne peut dans un certain nombre de cas prendre le relais de l'Otan parce que celle-ci estime que son rôle n'est plus là ou qu'elle va s'engager sur d'autres terrains.

Ces nouvelles forces ont besoin d'un équipement de pointe qui coûte cher. En France, aussi bien qu'en Allemagne, le déficit budgétaire s'accroît de manière intempestive. Est-ce que l'Europe aura les moyens financiers de son ambition militaire ?

La France a décidé de mettre en accord ses propos et ses actes. C'est pourquoi nous avons fait un effort très important et augmenté notre budget de défense de plus de 11,5 pour cent, ce qui fera passer les dépenses de défense à environ 2,1 pour cent du produit intérieur brut en 2008. Nous souhaitons évidemment que tous les pays qui veulent créer une Europe de la défense fassent également un effort.

Est-ce que M. Struck est d'accord ?

Sur le principe, oui. Je suis consciente qu'un certain nombre de nos partenaires disent qu'ils sont gênés en la matière par le pacte de stabilité. C'est pourquoi, j'ai proposé que les dépenses d'investissement de la défense nationale soient calculées hors du pacte de stabilité. La sécurité de nos concitoyens dans le contexte mondial troublé doit passer avant les règles budgétaires.

Elles ne seraient plus prises en compte pour l'établissement du déficit budgétaire ?

Exactement, et je constate qu'il y a de plus en plus de pays qui sont d'accord sur cette proposition. J'en ai parlé aussi avec mon collègue Struck, qui m'a paru très réceptif.

Est-ce que vous ne croyez pas qu'à la longue, la construction de l'Europe de la défense va conduire à une certaine aliénation entre les Etats-Unis et l'Europe ?

Je crois que c'est exactement le contraire. Les Etats-Unis ont dit par la bouche de M. Rumsfeld d'une façon très forte, qui a choqué certains, que si les Européens ne faisaient pas un effort pour assurer leur défense, alors les Etats-Unis se désintéresseraient et se désengageraient même de l'Europe.

L'Europe deviendrait une quantité négligeable ?

C'est un risque. Sans moyens militaires adaptés, l'Europe n'a pas de poids en matière de politique étrangère. J'ai constaté que la crédibilité de la France sur le plan international a été renforcée par les efforts qui ont été décidés par le Président de la République et le Premier ministre en ce qui concerne la Défense nationale.

Est-ce que dans ce cadre, un deuxième porte-avions est toujours une nécessité ?

Le porte-avions nous permet d'aller agir sur les lieux d'origine de la menace ou du terrorisme, lorsqu'il y en a besoin. Le " Charles de Gaule " a montré son efficacité dans le cas de l'Afghanistan. Mais si nous voulons assurer ce que nous appelons la permanence à la mer, il faut un deuxième porte-avions, notamment pour la période où le premier est en révision de longue durée.

En janvier, l'Allemagne et la France fêteront le 40ème anniversaire du traité de l'Elysée. Est-ce qu'il faut s'attendre aussi à de nouvelles initiatives dans le domaine de Défense commune ?

Le Président de la République et le Chancelier ont l'intention de faire de cet anniversaire un moment très fort. Ce sera aussi l'occasion de donner un nouvel élan au couple franco-allemand. Il y aura des initiatives sur le fond, mais également des actions symboliques. Vous permettez que je ne les dévoile pas maintenant. Il faut quand même garder un élément de surprise.

Vous êtes la première femme en France à occuper le poste de ministre de la Défense. Est-ce qu'il est difficile pour une femme de s'imposer au monde militaire essentiellement dominé par une culture virile ?

Ma nomination a été une surprise pour les militaires. Elle a créé de la curiosité. Le monde militaire est un monde où l'éthique, le sens du service et de l'autorité, la responsabilité, le courage, l'ouverture aux technologies de pointe sont des valeurs partagées. Je note que ces qualités sont aussi bien masculines que féminines - il ne me semble pas qu'il y ait monopole en la matière -, et personnellement, je les partage.

Est-ce que des exploits comme votre vol avec la patrouille de France ou un saut en parachute étaient destinés à renforcer une image un peu plus " macho " ?

Je ne crois pas avoir besoin de renforcer une quelconque image. En revanche, j'aime comprendre ce que ressentent dans leurs activités ceux que je dirige. Et pour comprendre, mieux vaut partager. C'est pourquoi j'attache une grande importance à rendre aussi fréquemment que possible visite aux différentes unités de l'armée de terre, de la marine nationale, de l'armée de l'air et de la gendarmerie pour rencontrer les hommes et les femmes qui servent leur pays.

Est-ce que la réputation de " dame de fer " dont vous bénéficiez vous flatte ?

Si par " dame de fer " vous entendez avoir une vision claire du but à atteindre et être déterminée à l'atteindre, alors ce qualificatif peut s'appliquer. Mais il ne me flatte pas. J'ai simplement des convictions, j'exprime strictement mes idées ou mes intentions, et j'essaie de tenir mes engagements.

(source http://www.defense.gouv.fr, le 4 décembre 2002)
R. Sicard-. C'est aujourd'hui que l'Assemblée nationale doit adopter la loi de programmation militaire qui fixe les moyens et les objectifs pour l'armée jusqu'en 2008. Le budget est en grosse augmentation - c'est J. Chirac qui l'a voulu. Est-ce vrai que l'armée était vraiment à la limite de la rupture ? On dit par exemple que 40 % des matériels étaient indisponibles ?

- "Oui, c'était même parfois davantage. J'ai constaté, effectivement, en arrivant, qu'en moyenne environ la moitié des matériels, les hélicoptères, les avions, étaient cloués au sol, faute de pièces de rechange, que nous avions à peu près le même taux d'indisponibilité sur les véhicules blindés pour la terre ou sur nos navires. Il y avait eu, là, alors même que l'armée avait fait un énorme effort de professionnalisation, pour devenir une des grandes armées du monde, capable de défendre nos concitoyens, une baisse de crédits d'entretien, parce que la précédente loi de programmation n'avait pas été appliquée comme elle aurait dû."

Cela veut-il dire qu'aujourd'hui, si l'armée française devait intervenir quelque part, elle n'en serait pas capable ?

- "Si l'armée française est capable de faire des choses extraordinaires avec ce taux d'indisponibilité, quand il y a besoin d'aller sur un théâtre d'opération extérieure - dans les Balkans, en ex-Yougoslavie, en Afghanistan - eh bien, tous les efforts sont portés sur ces théâtres d'opération. Ce qui en pâtit le plus, ce sont les troupes qui restent en métropole et qui, notamment, ne peuvent pas faire les entraînements qui sont pourtant un élément essentiel non seulement de leur efficacité, mais également de leur sécurité quand elles se trouvent engagées dans des endroits difficiles."

On parlait de l'augmentation des moyens, et une des justifications que vous donnez, c'est que l'armée participe de plus en plus à la lutte contre le terrorisme.

- "Effectivement. Aujourd'hui, quels sont les risques dans le monde ? Il y a des risques de crises locales où des Français - des intérêts français ou étrangers - peuvent être en cause : c'est par exemple ce qui se passe aujourd'hui en Côte d'Ivoire ou en Centrafrique. Il y a les risques venant de l'apparition de nouveaux types d'armes, de la montée de l'arme nucléaire, par exemple, ce que nous venons de découvrir en Corée du Nord ; et puis, il y a le terrorisme."

Très concrètement, qu'est-ce que l'armée peut faire pour cela ?

- "Toute une série de choses. Contre le terrorisme, surtout le terrorisme de masse, celui qui est apparu sur la scène du monde le 11 septembre à New York, mais que nous avions connu, nous, en France, en 1985 et en 1995, déjà celui que nous avons vu à Karachi, la première des choses possibles, c'est d'essayer d'avoir le maximum de renseignements et d'informations. Donc, c'est l'armée, effectivement, ce sont nos services qui, soit par des moyens matériels tels que les satellites et tels que les drones, ou par les moyens humains très importants et sur lesquels nous avons des hommes et des femmes de très grande qualité, que nous pouvons essayer de savoir. Ensuite, il y a toutes les actions qui consistent à essayer d'aller déloger les sources de terrorisme là elles sont. C'est l'affaire de l'Afghanistan. Il s'agissait effectivement d'aller combattre Al-Qaida dans ses sources. Et puis, bien entendu, parce que ce sont des réseaux généraux, il y a toutes les actions de protection que nous faisons, avec l'armée, la gendarmerie, la police sur le territoire nationale. Ce sont les plans Vigipirate qui sont complétés par des plans qu'on connaît un peu moins, qui s'appellent Vigimer, qui font par exemple que toutes les approches de nos côtes, aujourd'hui, par le réseau de sémaphores et l'informatisation de ce réseau, nous avons la possibilité de surveiller de très près toutes ces approches. C'est le plan Vigiair qui nous permet également de surveiller l'ensemble du territoire pour éviter, autant que faire se peut, contre un terrorisme qui va toujours essayer d'être là où nous ne sommes pas, les attentats du type de celui de New York."

Est-ce que la France est particulièrement visée, est-elle plus visée que d'autres pays par le terrorisme ?

- "La France fait partie des premiers pays visés, parce que c'est un pays occidental, parce que c'est un pays ouvert, parce que c'est un pays qui, depuis longtemps, mène une lutte déterminée contre le terrorisme."

Et vous pensez que les moyens qui sont mis en oeuvre aujourd'hui sont suffisants ?

- "Nous mettons le maximum de moyens en oeuvre, compte tenu de ce que nous savons. Nous le faisons d'ailleurs en liaison avec nos principaux partenaires internationaux, parce que le terrorisme est international et qu'il faut donc une réponse qui soit, elle aussi internationale, à la fois pour essayer d'affaiblir les réseaux et notamment leurs moyens de financement, pour échanger les informations. Mais en matière de terrorisme, il faut bien reconnaître qu'il n'y a pas de risque zéro."

Vous parliez de l'Irak, avez-vous l'impression que le travail des inspecteurs de l'ONU, qui a lieu en ce moment, se passe dans de bonnes conditions, est-ce que les Irakiens coopèrent ?

- "C'est ce que nous disent aujourd'hui les inspecteurs. Ce sont ceux qui sont sur le terrain, qui sont le mieux à même de juger, si effectivement, ils ont la possibilité d'accéder à tous les sites qui seraient susceptibles de cacher ou de contenir des armes de destruction massive. Le but de leur opération, c'est effectivement de faire le point pour savoir si l'Irak détient ou non des armes de destruction massive, qu'elles soient nucléaires, bactériologiques ou chimiques et, bien entendu, de les détruire. Ils avaient fait, lors de la première inspection, ce travail. Et je rappelle qu'à cette occasion, ils ont détruit davantage d'armes que la guerre précédente n'en avait détruites."

Donc, aujourd'hui, selon vous, la guerre est inutile ?

- "Aujourd'hui, si effectivement, les inspecteurs peuvent aller au bout de leur travail et remplir la mission qui leur a été donnée par l'ONU, il n'y a pas de raison pour qu'il y ait des guerres."

Vous le disiez, "l'armée c'est aussi la gendarmerie", et vous pouvez nous annoncer ce matin, que la tenue des gendarmes va être modifiée. Pourquoi et à quoi va ressembler cette nouvelle tenue ?

- "Leur tenue d'intervention, il ne s'agit pas des uniformes. Mais c'est vrai que pour leur travail de tous les jours, souvent les gendarmes avaient des uniformes qui n'étaient pas très pratiques, pas très agréables. Donc, un effort a été fait, avec un ensemble..."

C'est la fin du képi, terminé le képi ?

- "Le képi c'est un détail. Effectivement, il y a une autre coiffure mais surtout, ce qui est important, c'est qu'ils vont avoir des chaussures qui seront plus légères et plus souples que ce qu'ils avaient. Parce que je ne sais pas si vous avez déjà essayé des godillots, mais c'est quelque chose de particulièrement difficile ; des pantalons qui soient un peu plus souples, un blouson en polaire qui ressemble quand même à quelque chose. Et puis j'ai demandé que l'on voie un peu la coupe de la surveste, que je trouvais vraiment très peu saillante. Or, je crois qu'une tenue pour un gendarme, comme pour tous les militaires d'ailleurs, c'est une image qu'ils donnent aussi à l'extérieur. Et ce que je souhaite, à la fois, c'est qu'ils soient bien dans leur tenue, parce que la première des choses, c'est qu'ils ont à travailler, mais surtout qu'ils puissent être fiers de la porter."

La coopération avec la police se passe bien ?

- "La coopération avec la police se passe bien. Il suffit d'ailleurs de voir les résultats sur la baisse de l'insécurité dans un certain nombre d'endroits. Je crois que c'est sur cette part de l'activité des gendarmes qui demeurent des militaires et qui ont une mission militaire, mais qui participent aussi de la sécurité civile, je crois que c'est la preuve de l'efficacité de cette coopération."

Un mot de politique : on parle beaucoup de la rivalité entre A. Juppé et N. Sarkozy. Vous avez lancé un pavé dans la mare, en disant que "celui qui serait président de l'UMP en 2004, ne pourrait pas être candidat à l'élection de la présidence de la République". Cela ressemble un peu à un missile anti-Juppé...

- "Non, pas du tout. Ce n'est pas une attaque contre qui que ce soit. C'est simplement une mesure de bon sens. Nous venons de créer, comme l'avaient souhaité nos électeurs, un grand parti et il faut préserver son unité. Et en même temps, il faut effectivement - même si c'est loin, si on doit avoir d'autres préoccupation parce que les Français attendent de nous autre chose aujourd'hui, que nous réglions leurs problèmes - avoir à l'esprit de préserver cette unité, dans la mesure où elle est une condition de l'efficacité de soutien au Gouvernement. Si vous avez, d'une part, un chef de Gouvernement qui travaille pour cela, et d'autre part, le chef du parti majoritaire qui veut se présenter à l'élection présidentielle, il n'aura pas la possibilité de totalement soutenir, s'il veut exister, il faudra qu'il marque un peu sa différence avec le Gouvernement. Et quand on marque sa différence, on a tendance à s'opposer ou du moins à être opposé. Et je ne crois pas que ce soit une bonne chose. Je crois qu'il faut que le Gouvernement aille jusqu'au bout pour tenir les engagements qui ont été pris, et que le parti joue tout naturellement son rôle. Donc, ce que je souhaite, c'est que tout le monde s'entende. Je crois avoir montré par le passé, que finalement c'était possible. C'est ce que je souhaite pour notre nouveau parti."

(Source : premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 5 novembre 2002)

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