Interview de Mme Noëlle Lenoir, ministre déléguée aux affaires européennes, à France 2 le 16 décembre 2002, sur les négociations communautaires en cours sur la pêche, la proposition d'un président de l'Union européenne et la défense européenne. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de Mme Noëlle Lenoir, ministre déléguée aux affaires européennes, à France 2 le 16 décembre 2002, sur les négociations communautaires en cours sur la pêche, la proposition d'un président de l'Union européenne et la défense européenne.

Personnalité, fonction : LENOIR Noelle.

FRANCE. Ministre délégué aux affaires européennes

ti : Q - Nous allons évoquer l'actualité européenne, à commencer par ce marathon sur la pêche qui débute aujourd'hui même, avec deux "clans" : ceux qui s'appellent eux-mêmes les "amis de la pêche", c'est-à-dire plutôt des pays du sud, dont les Français et les Irlandais, et les "amis des poissons", qui sont les pays du Nord. Les uns et les autres se disputent en gros sur le fait de savoir s'il y a ou pas suffisamment de poissons pour continuer à pêcher comme on le faisait auparavant.

R - Nous sommes très déterminés, nous les Français mais avec d'autres pays, dont les pays de la Méditerranée et l'Irlande, parce que nous considérons que les évaluations de la Commission européenne qui veut réduire sensiblement les capacités de pêche, sont beaucoup trop technocratiques. Et puis, nous considérons que le secteur de la pêche est un secteur d'activités certes artisanal pour partie, mais très important et nous ne voulons pas de drames humains - du chômage, des faillites et de la mise en péril de la situation des familles - que ce plan, beaucoup trop technique, représenterait. Donc, il y a, comme toujours au niveau de l'Europe, de grandes discussions sur des sujets très sensibles et nous espérons fortement - c'est la mission de mon collègue Hervé Gaymard - que nos vues vont triompher.

Q - Trois espèces sont particulièrement visées : le merlan, l'aiglefin et le cabillaud. Les pêcheurs disent que l'institution IFREMER, qui mesure l'état de la ressource, a des vues trop restrictives et qu'il y a plus de cabillauds qu'on ne le pense, parce qu'elle mesure de jour, alors que le cabillaud circule davantage la nuit semble-t-il. Est-ce qu'effectivement, on ne peut pas au moins se mettre d'accord sur un baromètre qui serait le même pour l'ensemble ?

R - C'est très difficile. Les expertises scientifiques, on l'a vu avec les OGM, sont toujours très différentes. Il faut arbitrer, mais là, nous souhaitons qu'il y ait un arbitrage qui englobe tout : les aspects techniques, le respect de la ressource en poissons - nous sommes les premiers à considérer que c'est très important -, mais également les aspects socio-économiques. Tout cela doit être mis sur la table.

Q - Parce que le plan du commissaire Fischler prévoit de donner des primes à la démolition des bateaux. Il y a à peu près 600 millions d'euros qui sont prévus ?

R - Il n'est pas possible d'empêcher que des navires se modernisent, surtout au moment où les consommateurs sont de plus en plus attirés vers la consommation du poisson - c'est un mode de consommation qui progresse beaucoup. Donc, tout cela va être décidé, mais nous ne sommes pas les seuls à soutenir nos thèses.

Q - Vous êtes donc en train de dire que la France, sur cette question, ne cédera pas ?

R - La France ne cédera pas, il y aura un arbitrage, il y aura un compromis, mais nous souhaitons maintenir un secteur de la pêche qui soit un secteur viable et digne de ce nom. Nous ne souhaitons pas voir se multiplier des faillites alors que cela nous paraît injustifié par des expertises techniques dont nous contestons, pour la plupart, au moins l'objectivité.

Q - Revenons maintenant au Sommet de Copenhague, qui a été un moment de joie et d'émotion, puisque l'Europe accueille dix nouveaux arrivants, ce qui n'arrive pas tous les jours ! Avec un coup de pouce financier supplémentaire obtenu un peu à l'arraché par la Pologne ?

R - Par la Pologne, oui, et puis par d'autres pays. J'étais à Copenhague jeudi et vendredi. C'est un grand moment d'émotion. Les larmes ont coulé et je crois que c'est vraiment une page de l'Histoire un peu sinistre du continent européen qui se tourne, un souvenir sombre qui s'efface. Ces nouveaux pays, maintenant, accèdent à ce à quoi ils rêvaient, c'est-à-dire la liberté, le droit de sortir de chez eux qui leur a été dénié pendant des années et des années et puis surtout une société où ils peuvent s'épanouir, une société de solidarité. C'est un grand moment comme on en vit peu en un seul siècle.

Q - Il y a eu les accords de Yalta...

R - Le cynisme des accords de Yalta et puis ce grand espoir de construire un avenir commun, un avenir de paix et de stabilité, et pas seulement de prospérité."

Q - Est-ce que l'on va refaire un peu les règles ? Parce qu'on ne va pas vivre à 25 comme on vivait à 15. Est-ce que l'Europe va se doter d'un président ? Est-ce que l'Europe va, dans sa nouvelle Constitution, avoir de nouvelles attributions, en dehors du commerce et de l'agriculture, comme en matière d'environnement par exemple ?

R - Quand la famille s'agrandit, la discipline doit être un peu plus rigoureuse. C'est l'objet de la Convention sur l'avenir de l'Europe que préside le président Giscard d'Estaing et à laquelle Dominique de Villepin participe très assidûment, que de faire un état des lieux mais aussi de proposer la Constitution européenne, ce qui n'est jamais arrivé dans l'Histoire de l'Europe, une Constitution qui devra souder les Européens entre eux et leur permettre d'avoir à la tête des institutions européennes, un système qui fonctionne. Avec - c'est le souhait de la France, du président de la République - un président du Conseil des chefs d'Etat et de gouvernement qui puisse donner un visage à l'Europe, pour les citoyens européens, les jeunes et les moins jeunes, et surtout qui puisse - c'est le nouvel enjeu - représenter l'Europe et l'Union européenne sur la scène internationale.

Q - Ce président aura un mandat de combien de temps ?

R - Nous souhaitons qu'il ait un mandat d'une certaine durée. On avait proposé par exemple deux ans et demi ou trois ans, renouvelables une fois, pourquoi pas. Tout ceci est en débat...

Q - Est-ce que cela veut dire que l'on instille un peu de fédéralisme, que l'on va vers quelque chose qui pourrait être une sorte de confédération ?

R - Nous souhaitons que l'Europe soit une fédération d'Etats-nations, c'est-à-dire des Nations et des peuples et aussi que le volontarisme, qui est à la base de cette construction, c'est-à-dire le "vouloir vivre ensemble", soit alimenté par des institutions qui fonctionnent et des conditions qui permettent aux citoyens de mieux s'exprimer vis-à-vis de ceux qui prennent des décisions à Bruxelles.

Q - Parmi les nouveaux registres dans lesquels l'Europe pourra intervenir, est-ce qu'il y aura assez rapidement la défense ? Aujourd'hui même, un accord va être signé entre l'Union européenne et l'Otan. Cela veut dire que c'est effectivement l'ébauche de quelque chose qui va ressembler à une politique européenne de Défense ?

R - Il est tout à fait indispensable que l'Europe ait les moyens d'assurer sa propre sécurité, ne serait-ce qu'en interne, sur le continent, qui est un continent instable - on l'a vu récemment dans les Balkans. C'est une avancée très importante, qui a été décidée au somment des chefs d'Etat et de gouvernement de Copenhague, c'est-à-dire que l'Union européenne va travailler en étroite collaboration avec le temps, mais pourra intervenir - très prochainement d'ailleurs -, pour assurer des opérations de maintien de la paix, avec ses propres forces et sa force d'intervention rapide, ce qui est très important.

Q - Parce que l'Otan est quand même dominée par les Américains, plus que par les Européens jusqu'à présent ?

R - L'Otan est une organisation atlantique, les Américains y ont une part extrêmement importante, les Européens aussi, les pays qui vont rejoindre l'Union européenne aussi...

Q - La Turquie est dans l'Otan...

R - Il est très important qu'il y ait, pour les Européens, l'idée qu'ils aient leurs propres capacités d'intervention, leurs propres capacités militaires. Et c'est le souhait de la France.

Q - Les Français ont encore un peu de mal avec l'euro et la monnaie unique. Ils voudraient bien garder le double étiquetage après le 1er janvier... Vous êtes favorable à cette mesure ?

R - C'est vrai qu'il est difficile de changer ses habitudes. Je suis favorable à ce que l'on s'y mette le plus rapidement possible. Mais ce qui peut faciliter la vie des Français ne peut laisser insensible le gouvernement.

Q - Quand vous faites vos achats, vous comptez directement en euros ?

R - Je compte directement en euros, mais je dois compter de façon très approximative !

(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 17 décembre 2002)

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