Déclaration de M. Dominique Galouzeau de Villepin, ministre des affaires étrangères, de la coopération et de la francophonie, sur l'importance des Archives diplomatiques, la construction d'un nouveau centre d'archives à La Courneuve et la mise en valeur éditoriale des fonds, Paris le 16 décembre 2002. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Déclaration de M. Dominique Galouzeau de Villepin, ministre des affaires étrangères, de la coopération et de la francophonie, sur l'importance des Archives diplomatiques, la construction d'un nouveau centre d'archives à La Courneuve et la mise en valeur éditoriale des fonds, Paris le 16 décembre 2002.

Personnalité, fonction : GALOUZEAU DE VILLEPIN Dominique.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères, de la coopération et de la francophonie

Circonstances : Réunion de la Commission des archives à Paris le 16 décembre 2002

ti : Madame,
Messieurs les Membres de l'Institut,
Monsieur le Président,
Messieurs les Ambassadeurs,
Mesdames, Messieurs les Professeurs,
Mesdames, Messieurs,


Laissez-moi d'abord vous exprimer le plaisir que j'éprouve à présider, aujourd'hui, votre commission. Illustre depuis sa fondation en 1874, la Commission des archives rassemble diplomates, conservateurs et historiens de renom oeuvrant ensemble pour la mise en valeur de notre patrimoine.

Si j'ai voulu être présent parmi vous aujourd'hui, c'est à la fois pour témoigner de mon attachement à la haute mission qui vous incombe et vous exprimer mon souhait de donner toute son ampleur, au cours de mon mandat, à votre action et vos travaux.


Le ministère des Affaires étrangères est sans doute, de toutes les administrations publiques, celle à laquelle revient le plus la lourde charge - mais aussi l'honneur - d'incarner la pérennité de l'Etat et la continuité de notre identité nationale aux yeux du monde.

Rien de surprenant, par conséquent, à ce que l'on se soit très tôt soucié de préserver nos archives diplomatiques, les rapports de nos ambassadeurs et le texte des engagements internationaux et des traités souscrits par la France. Saint-Simon rapporte dans ses Mémoires comment Colbert de Croissy, secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères, fit conserver, à l'exemple de Louvois, les papiers de son département et comment son fils Torcy obtint du Roi d'en faire un dépôt public. Ainsi, le devoir patrimonial figure incontestablement parmi les missions les plus essentielles de cette administration régalienne par excellence qu'est le Quai d'Orsay.

Ce devoir patrimonial explique aussi pourquoi ce ministère s'est soucié, plus que tout autre, de mettre sur pied un système complet d'enregistrement, de collecte et de conservation de ses propres documents. L'affectation, lors de la construction de l'ensemble immobilier du Quai d'Orsay, de locaux spécialement dédiés au dépôt et à la consultation des archives ; la création des bureaux d'ordre - ancêtres de nos centres d'Archives et de Documentation - par Marcelin Berthelot au début du siècle dernier ; les premières tentatives de création d'un institut diplomatique au XIXème siècle à partir de ce que l'on appelait le dépôt, constituent les principaux jalons d'une politique visant à enraciner l'action dans la mémoire.

Diplomatie et Histoire sont non seulement complémentaires mais indispensables l'une à l'autre. Comme le disait Gabriel Hanotaux devant cette même commission en février 1884, "Il est impossible de séparer la diplomatie de l'histoire. Le but à poursuivre est d'établir au ministère des Affaires étrangères un courant historique".

La connaissance de l'histoire enrichit le diplomate. Si l'histoire ne se répète jamais, elle se souvient toujours. Elle se souvient que la démocratie reste un acquis fragile, que gagner la paix s'avère souvent plus difficile que remporter des batailles, que la puissance est éphémère et vaine sans la légitimité. Connaître le passé, ses hommes, ses idéaux, ses civilisations et ses conflits confère au diplomate à la fois une vision et une profondeur, à la fois un enracinement et une distance plus que jamais nécessaires.

La connaissance de l'art diplomatique enrichit de même l'historien. Car les qualités qu'elle exige - prudence, capacité de se mettre à la place de l'autre, esprit de tolérance et d'ouverture aux mentalités et aux civilisations - constituent autant de vertus nécessaires à l'historien. Ce n'est pas un hasard si tant de diplomates écrivent sur l'histoire, si tant d'historiens se passionnent pour la diplomatie. Comment ne pas penser ici à ces hautes figures qui ont incarné le mariage entre l'expérience et la connaissance, ces Chateaubriand, Tocqueville, Guizot et autres Paléologue ?

L'histoire reste ce matériau vivant dans lequel se forge l'action de la France et de ce ministère. La mémoire est le miroir de l'esprit. A l'heure où l'urgence du quotidien brouille sans cesse les perspectives, il importe plus que jamais de penser notre action, de faire l'effort intellectuel pour replacer notre activité diplomatique au sein du creuset historique où se façonnent nos traditions et notre tempérament national. Notre passé regorge de richesse, et il n'est pas une situation, pas une négociation, pas une visite qui ne soit l'occasion de nous remémorer la trame ancestrale sur laquelle nous bâtissons notre politique extérieure.

Les Archives diplomatiques et les institutions qui les accompagnent sont ici les artisans de cet effort de mémoire. Leur rôle au sein de notre administration doit être pleinement reconnu, ainsi que leur participation au rayonnement et à l'image de notre ministère.

Vous l'aurez compris, ma présence parmi vous n'exprime pas seulement un soutien, mais se veut aussi porteuse d'une volonté de réformes, d'un nouvel élan donné à cette direction à laquelle je suis doublement attaché, comme diplomate et comme passionné d'histoire. Dans le monde incertain qui est le nôtre, elle ne doit pas se contenter de sa mission de gardienne de notre passé. Elle a également une vocation de passeur auprès d'une opinion en quête de racines et de repères.


C'est à esquisser les grandes lignes de notre devenir commun que je voudrais brièvement m'attacher.

Je voulais d'abord venir confirmer auprès de vous la décision prise par mon prédécesseur de construire un nouveau centre d'Archives à La Courneuve.

Je ne méconnais pas les désagréments qui peuvent résulter d'un éloignement de la capitale. Je comprends et je partage jusqu'à un certain point l'émotion de ceux pour lesquels les Archives installées à Versailles puis au Quai sont la mémoire du ministère et ne peuvent en être séparées.

Mais, comme les membres de cette commission et la quasi-unanimité des personnes qui ont été consultées sur ce dossier, j'ai été convaincu par l'accumulation de différents facteurs : les coûts d'une remise en cause du marché passé ; le retard qu'aurait pris l'indispensable relocalisation des dépôts ; l'absence de solution alternative immédiatement exploitable ; le souci de préserver l'autonomie des archives diplomatiques ; enfin les possibilités offertes par un bâtiment neuf, fonctionnel, modulable en fonction de nos besoins et de nos priorités. Car actuellement, les problèmes insurmontables dus au manque de place handicapent à la fois les chercheurs - cantonnés dans un local exigu et d'accès difficile - et nos conservateurs confrontés à l'impossibilité de conserver une masse sans cesse croissante d'archives et d'ouvrages dans un cadre figé.

Vaste, confortable, d'accès facile, La Courneuve sera le cadre propice à l'accueil des chercheurs comme à la conservation des archives à venir pour plusieurs décennies. Doté d'un centre large et pérenne, vous serez à même d'accomplir la seconde partie de votre mission, à savoir la mise en valeur éditoriale de nos fonds que je souhaite vivement développer dès l'année 2003.

Ce renouveau éditorial présente une double dimension, scientifique et pédagogique, universitaire et grand public. Alors qu'on a parfois tendance à opposer ces deux axes, ils se complètent au contraire, et se fortifient l'un l'autre.

Nous avons la responsabilité d'alimenter les grands débats qui animent notre travail de mémoire collective. Je pense ici à la figure tutélaire de Michelet. Cet alchimiste du savoir et du style écrivait en 1870 : "Dans les galeries solitaires des Archives où j'errais vingt années, dans ce profond silence, des murmures venaient à mon oreille. Les souffrances lointaines de tant d'âmes étouffées dans ces vieux âges se plaignaient à voix basse. [...] Histoire ! Compte avec nous ! Tes créanciers te somment ! Nous avons accepté la mort pour une ligne de toi".

Dans la lignée de la collection des Documents inédits de l'histoire de France dirigée par Guizot, les "Documents diplomatiques français" ont repris leur rythme de croisière. La Commission, présidée par l'ambassadeur Gabriel Robin entouré des professeurs Bariety, Kaspi, Vaïsse, Soutou, Montant et de leurs équipes, fait un travail remarquable auquel il faudra assurer une diffusion plus large. Le succès du colloque récemment organisé sur "Les relations entre la France et la Ligue Hanséatique", mais aussi celui qui se tiendra fin janvier au sujet de la Conférence de Paris sur le Vietnam et la poursuite de la collection "Diplomatie et Histoire", témoignent de la vigueur et de la rigueur de cette tradition d'histoire universitaire à laquelle, comme vous tous, je suis très attaché.

Cette démarche doit cependant se doubler d'une volonté d'aller à la rencontre de l'opinion en orchestrant ou en facilitant la publication d'ouvrages plus généralistes. L'immense succès rencontré par l'ouvrage "Mémoires du Monde", élaboré en liaison permanente avec votre direction, prouve une réelle passion du grand public pour le patrimoine de notre maison et les figures de proue qui l'ont illustré. C'est aussi dans cette lignée qu'il faut poursuivre et c'est pourquoi j'ai demandé à Yvon Roé d'Albert d'orchestrer la mise en oeuvre d'un ouvrage collectif sur l'histoire de la diplomatie française. De même sont à l'étude un projet de collection de mémoires et documents inédits, un dictionnaire des ministres des Affaires étrangères, la réédition de mémoires et ouvrages de référence épuisés et le lancement d'un second album consacré à la présentation de nos ambassades.


Mesdames et Messieurs,

Cette politique d'ouverture prolonge la volonté de mouvement qu'exige aujourd'hui notre monde. C'est en nous faisant mieux connaître que nous ferons davantage apprécier l'esprit qui doit en permanence animer cette maison : le goût de la curiosité, de l'échange et du partage.

Je voudrais maintenant remercier Yvon Roé d'Albert, Monique Constant, les conservateurs et l'ensemble du personnel de la direction des Archives pour le travail et la disponibilité dont ils font preuve. Je voudrais également remercier tous les membres de la commission. Leur présence témoigne de leur engagement au service de notre mémoire collective. Je voudrais également rendre hommage aux quatre membres qui ont disparu cette année, les professeurs Raymond Poidevin et Georges Livet ainsi que les ambassadeurs Jean Daridan et Jacques Vimont. Le père de mon directeur de Cabinet a été l'un des grands artisans de cette Commission, inspirant par exemple l'ouvrage de référence sur les "Affaires étrangères et le corps diplomatique français" publié au CNRS en 1984. Je voudrais enfin remercier Madame Hélène Carrère d'Encausse d'avoir accepté la vice-présidence de cette Commission et d'y consacrer un intérêt, une attention et un dévouement qui font honneur à notre ministère et contribuent à son rayonnement.

Très attentif à l'évolution de vos travaux, je serai toujours heureux d'accueillir le fruit de vos réflexions et de vos conseils.

Je vous remercie.

(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 18 décembre 2002)

Rechercher