Interview de M. Dominique Galouzeau de Villepin, ministre des affaires étrangères, de la coopération et de la francophonie, à LCI le 18 décembre 2002, sur le bilan de sa visite en Algérie, la crise ivoirienne, les suites données au rapport remis par l'Irak à la Commission des armements de l'Onu et l'attitude française face au risque de guerre. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Dominique Galouzeau de Villepin, ministre des affaires étrangères, de la coopération et de la francophonie, à LCI le 18 décembre 2002, sur le bilan de sa visite en Algérie, la crise ivoirienne, les suites données au rapport remis par l'Irak à la Commission des armements de l'Onu et l'attitude française face au risque de guerre.

Personnalité, fonction : GALOUZEAU DE VILLEPIN Dominique.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères, de la coopération et de la francophonie

ti : Q - La visite officielle du ministre français des Affaires étrangères, la première, ici, en Algérie. 22 heures tout compris, le temps de dîner avec son homologue, de travailler avec le Premier ministre, de déjeuner avec le président Bouteflika, de rencontrer les Français d'Alger, d'inaugurer une médiathèque à Bab El Oued et un lycée aussi, de prononcer plusieurs discours dont l'un solennel et enfin, de signer un accord sur la reconversion de la dette.

Bonjour M. de Villepin, 60 pays en six mois, cela veut dire 6 fois le tour du monde, nous avons calculé. Pouvez-vous approfondir un seul dossier à ce rythme-là ?

R - C'est essentiel parce que l'urgence est là.

L'urgence des grandes questions internationales, le terrorisme, la prolifération, la montée de l'intégrisme, la multiplication des crises qui ont une incidence sur la vie de chacun d'entre nous. Aujourd'hui, il ne faut pas se voiler la face, tous les problèmes du monde nous concernent, ils ont un retentissement dans la vie quotidienne des Français et c'est pour cela que la diplomatie française se mobilise.

Q - Oui, mais à quoi cela rime une demi-journée à Abidjan ?

R - Le voyage à Abidjan s'est situé dans un contexte où il fallait mobiliser tous les pays de la région, faire prendre conscience à tous les pays, la Côte d'Ivoire, bien sûr, mais l'ensemble des pays voisins, les grands pays responsables de la CEDEAO de la nécessité de se mobiliser diplomatiquement. Il fallait renouer le dialogue entre les mutins et les autorités ivoiriennes, il fallait faire en sorte que le président Gbagbo puisse rencontrer le président Compaore, il l'a fait quelques jours après cette visite, il l'a rencontré au Mali avec le président Amadou Tomani Touré. Il fallait faire en sorte que le Sénégal puisse retrouver la place qui était la sienne.

Q - Et c'était censé déclencher les choses ?

R - L'important, ce qui compte, c'est de partager ce sentiment d'urgence. Passer du dialogue, de la discussion, indispensable, à l'action. Le monde a besoin d'action. Et la diplomatie française est là pour être un aiguillon, pour ouvrir des chemins et faire en sorte qu'ensemble, nous puissions nous mobiliser. Mais le travail continue, je n'ai pas cessé de travailler sur la Côte d'Ivoire. A mon retour à Paris, depuis la Colombie où je me trouvais ensuite, je n'ai cessé de poursuivre les contacts avec l'ensemble de mes partenaires. Il n'y a pas de jour où plusieurs fois dans la journée, je n'ai des chefs d'Etat africains pour faire avancer les dossiers. C'est un travail inlassable et le contact personnel est indispensable.

Q - En Côte d'Ivoire, 500 hommes supplémentaires envoyés sur place, des ordres clairs d'engagement donnés à la troupe, l'implication directe de la France dans les négociations, on parle d'un rendez-vous à Paris, que répondez-vous à ceux qui disent que cela arrive trop tard, que c'est trop peu et fait, surtout, à contre coeur.

R - C'est méconnaître l'ampleur de la crise ivoirienne. Cela fait plusieurs années que cette crise monte ! Lorsque l'on dit que la France intervient trop tard, mais la catastrophe, elle aurait eu lieu en Côte d'Ivoire, elle aurait déjà eu lieu et c'est la présence française qui l'a empêchée. Il faut, je crois, se souvenir de ces réalités essentielles plutôt que de jeter l'anathème ou de céder trop facilement à la critique. La France prend ses responsabilités. Quel est le pays qui fait autant pour l'Afrique, qui fait autant pour la Côte d'Ivoire, je crois qu'il est important que les Français comprennent la vocation de la France, l'exemplarité de son action en Côte d'Ivoire et en Afrique. Et je ressens un sentiment de légitime fierté quand je vois cet engagement qui est le nôtre avec aussi beaucoup d'humilité, car cela va de pair. Il n'est de jour où nous ne nous posions la question de savoir si nous pouvons faire mieux, si nous pouvons faire différemment et plus efficacement. C'est une question à laquelle nous essayons de répondre avec l'ensemble de nos amis africains. C'est pour cela que nous leur avons proposé de tenir une réunion à Paris. C'est pour cela que nous nous sommes mobilisés avec nos partenaires européens, que nous parlons et que nous dialoguons avec les Nations unies. J'ai eu plusieurs fois le secrétaire général des Nations unies pour évoquer la situation en Côte d'Ivoire. Toutes les énergies sont sollicitées pour trouver un règlement à la crise, la France n'a aucune vocation à s'enfermer dans un tête-à-tête, sur des sujets aussi graves. C'est bien une mobilisation de l'ensemble des forces.

Q - Pour l'Algérie, vous avez dit que 2003 allait sceller les retrouvailles de la France et de l'Algérie. C'est une formule qu'on a souvent employée. On l'a entendu ici lorsque le président Chirac est venu, quand le président Boudiaf est venu à Paris, on l'a entendu lorsque le président Mitterrand était venu ici, il y a presque 20 ans. Qu'y a-t-il de nouveau, aujourd'hui, qu'est-ce qui a changé dans le régime algérien, qu'est-ce qui a changé dans la vanité algérienne, et française peut-être, pour qu'enfin on se retrouve, 40 ans après ?

R - Il y a d'abord une volonté commune qui s'exprime de part et d'autre. La relation entre l'Algérie et la France est une relation qui doit être totalement décomplexée, sans tabous. Nous abordons tous les sujets avec nos partenaires.

Q - Même ceux qui fâchent ? Tous les sujets, le terrorisme, les disparus ?

R - Tous les sujets, je dis bien tous les sujets car nous voulons justement avancer dans la confiance ; nous voulons avancer ensemble sur ce chemin.

Il y a beaucoup de points communs, beaucoup de domaines de complémentarité entre les diplomaties, beaucoup de convergence d'actions ; nous le voyons sur le Proche-Orient, dans la perspective de l'Union du Maghreb arabe (UMA), nous le voyons sur les grandes questions internationales comme l'Iraq. Ce travail en commun ouvre la voie et fortifie l'élan que nous voulons créer.


Q - L'Algérie parle beaucoup de la réforme ? La libéralisation, les privatisations etc... mais cela reste du domaine du verbe pour l'instant.

R - Pas du tout, je crois qu'il faut prendre la mesure de ce qu'est le changement aujourd'hui dans le monde et dans un pays comme l'Algérie. chacun voit bien que l'Algérie connaît aujourd'hui une situation nouvelle, des progrès ont été faits de façon tout à fait considérable dans la voix de la réforme, dans la voix de la sécurité et c'est ce mouvement que nous voulons encourager. J'ai signé tout à l'heure avec le ministre des Finances et le ministre d'Etat des Affaires étrangères un accord de conversion de dette pour 61 millions d'euros, c'est dire que la France est aux côtés de l'Algérie dans cet effort de réforme qui est engagé.

Q - Concernant l'Iraq, il y a un sondage récent qui montre que la majorité des Français ne croyaient pas aux intentions de l'Amérique en Iraq et que le désarmement n'était qu'un prétexte à l'intervention. Comment allez-vous expliquer demain à ces Français, s'il y a la guerre, que la France doit y participer ?

R - Mais pour l'instant, il ne s'agit pas de cela. Ce n'est pas à l'ordre du jour. Aujourd'hui, ce qui est à l'ordre du jour, c'est la coopération qui est engagée sur la base de la résolution 1441 des Nations unies pour tout faire pour que l'Iraq désarme.

Nous avons une chance exceptionnelle, nous avons un atout, c'est la commission de contrôle de M. Hans Blix, et l'Agence internationale de l'Energie atomique. Elles ont envoyé des inspecteurs sur place qui, tous les jours, sur le terrain, font leur travail de contrôle.

L'Iraq a remis un rapport qui est expertisé par chacun des états et M. Hans Blix remettra jeudi ses conclusions au Conseil de sécurité.

Q - Et votre expertise à vous ?

R - Jeudi, il remet ses conclusions, nous sommes nous-mêmes en train de procéder à ce travail d'analyse.

Q - L'Iraq représente-t-il une menace ?

R - Qu'est-ce qui est important ? Nous avons refusé le statu quo, c'est pour cela que nous nous sommes mobilisés pour adresser un message ferme à Saddam Hussein pour qu'il accepte de détruire l'ensemble des armes de destruction massives qui sont en sa possession.

Q - 10 jours après le rapport, l'Iraq représente-t-il encore une menace ?

R - C'est justement ce que la Commission et les inspecteurs font sur le terrain, personne ne peut se substituer à eux. Ils sont les mieux placés pour faire cette analyse et l'action de la communauté internationale repose toute entière sur le travail fait aujourd'hui par les inspecteurs. Il leur appartient donc de poursuivre activement leur action sur le terrain, de vérifier la volonté de coopération de l'Iraq et c'est là véritablement le meilleur gage de l'efficacité du travail engagé ; c'est dans cette voie qu'il nous faut poursuivre.


Q - Comment croire que les Américains aient dépêché 50 à 60 000 hommes sur le terrain, massé énormément de matériel, et que, demain, ils puissent se replier en laissant Saddam Hussein sur le trône ?

R - Nous l'avons dit et c'est clairement écrit dans la résolution 1441, il n'y a pas de recours automatique à la force. Il appartient au Conseil de sécurité de se saisir des informations données par les inspecteurs, par la commission de contrôle et l'AIEA et à partir de là, de faire sa propre analyse et de faire ses propres propositions. Nous sommes donc dans une situation où la communauté internationale marquant son unanimité, avance. Il faut préserver cette unanimité car c'est ce qui fait la crédibilité et l'efficacité de l'action internationale.

Nous sommes dans un monde dangereux, dans un monde difficile, il est essentiel de faire en sorte que nous abordions ensemble des questions aussi délicates.

Q - Quand vous voyez les combats qui se déroulent au Kurdistan, lorsque vous savez qu'un certain nombre d'Américains sont sur place, la CIA, des troupes d'élites, n'avez-vous pas l'impression que cette guerre a déjà commencé ?

R - Absolument pas. Je suis en contact quotidiennement avec les responsables américains, avec mon homologue Colin Powell, avec l'ensemble de nos partenaires européens et il est bien évident que tout est suspendu à la coopération de l'Iraq. Si l'Iraq coopère, si l'Iraq continue d'avancer et désarmer, si la commission de contrôle et les inspecteurs peuvent faire efficacement leur travail sur place, toutes les chances seront données à la paix.

Q - L'opposition socialiste a dénoncé la complicité, je cite, de la diplomatie française qui a laissé les Américains mettre la main les premiers sur le rapport remis par l'Iraq à la Commission des armements de l'ONU. Ne redoutez-vous pas que, pour une fois, pour la première fois depuis 30 ou 40 ans, les Français se divisent en cas d'intervention à l'étranger ?

R - Je suis en contact régulier, parce que je participe aux travaux de la commission des affaires étrangères à l'Assemblée nationale et au Sénat, et ce n'est pas du tout l'état d'esprit que j'observe du côté des socialistes ni d'aucune formation politique française. Il y a, au contraire, le sentiment que la France, que la diplomatie française est toute entière mobilisée et qu'elle bénéficie du soutien très large de toute la population.

Q - La France donne jusqu'à présent l'impression de s'opposer aux Etats-Unis ?

R - Ce n'est pas cela l'essentiel, c'est que la France soit mobilisée pour être efficace. La France veut faire avancer les voies d'une solution crédible pour la communauté internationale, c'est cela la clef. Nous continuons de le faire et nous le faisons encore en liaison avec M. Blix et la commission de contrôle pour faire en sorte que le désarmement de l'Iraq puisse devenir une réalité.

Au-delà des querelles politiciennes, c'est bien là l'essentiel et sur cet essentiel, tous les Français se retrouvent.

(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 26 décembre 2002)

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