Interview de M. Jean-Pierre Raffarin, Premier ministre, dans "La Montagne" du 27 décembre 2002, sur la situation internationale (Irak, Côte d'Ivoire), la "nouvelle gouvernance", les réformes prioritaires en 2003 (dont la réforme du régime des retraites), les politiques de la sécurité intérieure et de la sécurité routière, les relations entre le gouvernement et l'UMP et l'éventualité d'une fusion entre les régions Auvergne et Limousin. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Jean-Pierre Raffarin, Premier ministre, dans "La Montagne" du 27 décembre 2002, sur la situation internationale (Irak, Côte d'Ivoire), la "nouvelle gouvernance", les réformes prioritaires en 2003 (dont la réforme du régime des retraites), les politiques de la sécurité intérieure et de la sécurité routière, les relations entre le gouvernement et l'UMP et l'éventualité d'une fusion entre les régions Auvergne et Limousin.

Personnalité, fonction : RAFFARIN Jean-Pierre.

FRANCE. Premier ministre

ti : La Montagne. - Qu'est-ce qu'un Premier Ministre peut demander au Père Noël ?

Jean-Pierre RAFFARIN. - Je demande au Père Noël qu'il garde la confiance des enfants. Il n'y aurait rien de plus triste qu'une décrédibilisation, une disparition du Père Noël. Je crois qu'un monde, un pays, une société qui ne font pas rêver les enfants sont sans avenir. La joie des enfants, c'est l'oxygène des sociétés. Je souhaite vraiment une vie éternelle au Père Noël. Quant au cadeau le plus désirable, aujourd'hui, c'est la paix.

La Montagne. - Précisément, croyez-vous encore la guerre évitable en Irak ? Et la France n'est-elle pas en train de changer de position en faveur d'une intervention au côté des Etats-Unis et de l'Angleterre ?

Jean-Pierre RAFFARIN. - Pour la France, la guerre est évitable. Notre position est celle qui a été exposée par le Président de la République et défendue au Conseil de sécurité. Pour nous, il n'y a pas de guerre heureuse. La guerre, c'est ce qui reste quand on a tout essayé. Et nous voulons tout essayer pour éviter la guerre. La position de la France est claire. Nous voulons vraiment que l'on puisse valider l'hypothèse selon laquelle l'Irak aurait accumulé des armes de destruction massive. Si tel était le cas, qu'on prenne les mesures nécessaires pour détruire ces armes. C'est l'objectif de la France.

Dans ce conflit, mais c'est le cas dans d'autres, la France milite pour que le droit international s'impose à tout intérêt particulier ou national.

La France se met clairement dans le camp du droit international. C'est pour cela que le Conseil de sécurité est pour nous la source du droit. Il est le seul habilité à mobiliser la communauté internationale.

La Montagne. - En Côte d'Ivoire, où va-t-on ? Est-on passé au stade de l'ingérence et de l'intervention militaire ?

Jean-Pierre RAFFARIN. - Non. Nous sommes au stade du passage d'une mission de sécurité à la recherche d'une solution politique. Nous avons fait en sorte que la France assure la sécurité de ses ressortissants et ceux de la communauté internationale.

Ce que nous souhaitons, c'est que l'intégrité des territoires puisse être respectée et qu'il y ait une solution politique. Notre intervention a pour but d'éviter la désintégration du pays. L'intervention française est là pour maintenir une perspective d'issue politique.

La Montagne. - On vous reproche de maintenir le pouvoir en place du Président GBAGBO.

Jean-Pierre RAFFARIN. - Nous ne défendons pas une personne, nous défendons une légitimité, et la France est prête à favoriser le dialogue sur toutes les issues politiques. Notre position est de préserver les conditions d'une issue politique.

La Montagne. - Venons aux affaires françaises : vous nous aviez annoncé, Monsieur le Premier Ministre, une nouvelle gouvernance. Qu'est-ce qui matérialise à vos yeux, cette nouvelle gouvernance, depuis votre arrivée à Matignon ?

Jean-Pierre RAFFARIN. - C'est d'avoir pu mener des réformes importantes sans heurts. Cette nouvelle gouvernance, c'est plus de sagesse et moins d'idéologie, faire confiance à la sagesse des Français.

On a eu raison de faire confiance à la sagesse des routiers. Ils ont compris : oui à la manifestation, non au blocage. On a raison de faire confiance à la sagesse des salariés qui ont compris que l'assouplissement des 35 heures pouvait leur permettre de gagner plus.
La sagesse, c'est l'équilibre entre la fermeté et l'humanité. C'est ça la sagesse de la France, de son histoire. Ce n'est pas le tout ou rien, pas la victoire des uns contre les autres.

Notre gouvernance est une gouvernance de rassemblement. Regardez les contrats sans charge pour les jeunes, nous allons dépasser les 30.000 contrats au 1ER janvier. Le succès est plus important que prévu. Les entrepreneurs ont compris qu'il fallait faire quelque chose pour les jeunes et ils ont obtenu aussi de l'Etat des allègements de charge. Tout le monde est gagnant.

Je crois que le pays a tiré les conclusions du printemps 2002. Il y a une certaine sagesse, une lucidité dans l'esprit de mai 2002. Faisons en sorte qu'il y ait un équilibre entre l'écoute, le dialogue et le mouvement.


La Montagne. - Vous avez demandé à votre gouvernement de " se mobiliser sur les réformes difficiles " Quelles sont ces réformes prioritaires pour vous en 2003 ?

Jean-Pierre RAFFARIN. - Il faut rassembler nos projets autour de l'objectif, de l'attractivité de la France que l'on sait fragilisée par rapport à d'autres pays. Pour moi, dans les prochaines semaines, il y a trois réformes particulièrement importantes à mener à bien.

La première : la décentralisation, la France aux cent visages. L'attractivité de la France, c'est l'attractivité des territoires de France. Quand un industriel s'installe aujourd'hui en Europe, il s'installe en Toscane, en Catalogne, en Bavière, il s'installe dans des territoires. Je pense que la France ne valorise pas assez ses territoires. De nouveaux droits, très attendus par les Français, tels que le droit au logement ou le droit à la formation tout au long de la vie, pourront être accessibles grâce à la décentralisation.

La seconde : c'est la création d'entreprises. C'est tout ce qui consiste à libérer les forces vives. Nous avons un objectif précis pour l'année 2003 : la création de 200.000 entreprises.

Pour ce faire, nous prendrons deux textes fondamentaux : un texte pour la création et la reprise d'entreprises et un texte sur l'innovation pour fournir toute une boîte à outils afin de favoriser véritablement la création d'entreprises en France.

Il n'est pas normal qu'après les cinq années de croissance que nous avons eues, nous constations un fléchissement de la création d'entreprises.

La troisième grande réforme, consiste à sauver notre système social et donc assurer l'avenir pour les retraites. Ensuite, nous travaillerons pour la Sécurité Sociale.

La Montagne. - Les retraites, que comptez-vous faire pour les sauver ?

Jean-Pierre RAFFARIN. - Sauver le système de retraite, c'est sauver le système par répartition.

La Montagne. - La barrière des quarante années de cotisations constitue-t-elle une barre infranchissable ?

Jean-Pierre RAFFARIN. - Il y a trois paramètres décisifs sur ce dossier : la durée de cotisations, le niveau des cotisations, et le niveau des retraites. Pour assurer à l'horizon 2030, l'avenir de notre système, il faudra discuter des évolutions de ces trois paramètres.
On peut toucher à l'un, ne pas toucher aux autres, ou toucher aux trois : il y a une équation à discuter. Il faudrait aussi donner aux Français de nouveaux moyens pour épargner pour leur retraite.

A l'horizon de vingt ans, en fonction de la démographie et pour sauver le système, il se peut qu'aucune barrière ne soit infranchissable.
Tout cela se fera dans la concertation et dans la plus grande transparence. Nous mettrons tous les chiffres sur la table. Nous travaillons pour l'avenir du pays, il s'agit de le faire avec l'esprit d'équité et de justice.

La Montagne. - Faut-il aligner les retraites des fonctionnaires sur celles du privé ?

Jean-Pierre RAFFARIN. - La sagesse consiste à éviter l'esprit partisan et le parti pris sociologique Je souhaite que l'on rassemble, que l'on n'oppose pas les Français les uns aux autres. Nous traiterons le dossier des retraites ensemble, privé et public, en comparant les dispositifs dans un esprit d'équité. Il faut respecter les contrats, les situations et je ne veux pas que certains métiers soient mis en accusation.

C'est la société française qui doit gérer son avenir et qui doit gérer l'avenir de tous. Certains ne doivent pas régler le compte des autres. le gouvernement doit être un arbitre juste car ceux qui sont dans une situation donnée n'ont pas à en être accusés.
C'est une cause nationale, nous n'avons plus beaucoup de temps pour traiter cette question puisque c'est à partir de 2006 que les courbes démographiques s'inverseront.

La Montagne. - Pour faire tout ceci, Monsieur le Premier Ministre, il vous faut la croissance en pleine incertitude internationale. Les prévisions ne sont pas bonnes¿

Jean-Pierre RAFFARIN. - Nous avons bâti notre taux de croissance sur un objectif de 2,5 %. C'est un objectif de mobilisation. Nous avons construit des procédures budgétaires qui nous permettrons de nous adapter à l'issue du premier trimestre quand les hypothèses internationales seront, je l'espère, levées et en fonction des évolutions conjoncturelles.

Nous sommes prudents, nous avons fait plusieurs scénarios, nous serons en mesure de nous adapter rapidement. Notre action est tournée vers l'emploi et la croissance.

La Montagne. - Nicolas SARKOZY est-il un bon Ministre de l'Intérieur ? Pardonnez-nous cette question directe : vous sentez-vous déchargé du dossier de la sécurité ?

Jean-Pierre RAFFARIN. - Nicolas est un excellent ministre de l'Intérieur. Il ne se passe pas de jour sans que nous ne nous parlions au moins au téléphone.

Les décisions les plus lourdes sont prises en équipe au sein du Conseil de sécurité intérieure présidé par le Président de la République.
Nicolas n'est pas un solitaire et je n'ai pas de difficulté à travailler avec lui. Pour être très franc, il y a même de très bons moments.
Nos méthodes de travail, nos personnalités sont très complémentaires. Nous travaillons en réelle proximité. Les adversaires qui voudront nous opposer auront du fil à retordre.

La Montagne. - En matière de sécurité routière, pensez-vous aller jusqu'au taux zéro d'alcool au volant ?

Jean-Pierre RAFFARIN. - Nous avons discuté de cette hypothèse et nous avons décidé de procéder par étape en renforçant d'abord les sanctions pour conduite en état d'ivresse.

Si ces mesures ne sont pas suffisantes, nous n'hésiterons pas à descendre au taux zéro d'alcool au volant.
Le Comité interministériel de sécurité routière se réunira tous les trois mois et nous allons suivre les résultats. Mais, nous voulons d'abord responsabiliser les automobilistes.

J'invite, pendant les fêtes, les automobilistes à une extrême prudence et à une extrême vigilance.

La Montagne. - En Ve République, le chef du gouvernement était jusqu'à présent le chef de la majorité. La majorité était alors composée de plusieurs partis ou formations. Dans le cas du parti unique avec l'UMP qui est le chef de la majorité ?

Jean-Pierre RAFFARIN. - Alain JUPPE lui-même vous répondrait : c'est le Premier Ministre. C'est une position institutionnelle parce qu'il est nommé par le Président et que son action s'appuie sur un vote de confiance du Parlement. Les fonctions sont très claires.

La Montagne. - Alain JUPPE est aussi un " excellent " président de l'UMP ?

Jean-Pierre RAFFARIN. - Alain JUPPE, c'est la loyauté faite homme. Il a la dimension pour être le fédérateur de l'U.M.P.. D'ailleurs il a été fédérateur lors de la campagne présidentielle. Il a vraiment la carrure de la fonction.

Je voudrais citer une phrase de Flaubert pour vous situer mon amitié avec Alain JUPPE, quelles que soient les circonstances : " Mon amitié à moi ressemble au chameau : une fois en mouvement, il n'y a plus moyen de l'arrêter ".

La Montagne. - Comme dans les entreprises qui manquent d'interlocuteur syndical représentatif pour construire le dialogue social, le gouvernement ne manque-t-il pas aujourd'hui d'opposition véritable pour s'affirmer ?

Jean-Pierre RAFFARIN. - Je regrette que l'opposition soit trop agressive. Le débat n'y gagne pas en qualité. On a un peu le sentiment qu'il y a des divisions internes qui sont dissimulées derrière cette agressivité¿

Je trouve que les questions au Parlement sont parfois trop virulentes. Les attaques contre les personnes déplaisent profondément aux Français. Je ne suis pas sûr que l'opposition l'ait compris malgré sa défaite. Pour être audible, il faut être positif.

Il faut que l'on veille à ce que le niveau du débat politique n'atteigne pas les personnes car le débat d'idées s'en trouve pénalisé. Je trouve par exemple excessive la polémique sur les nominations. Il y a des dizaines de responsables socialistes qui occupent de hautes fonctions dans la République. Les Français le savent.

Qu'on défende ses idées, ses convictions, qu'on soit positif, oui mais si on veut favoriser le vote d'extrême droite, il n'y a qu'à multiplier les invectives.¿ Depuis que je fais de la politique, je suis pour le " zéro-mépris ".
Je souhaiterais vraiment pacifier la société française.

Des référendums sur les régions

La Montagne. - En matière de décentralisation : que vous ont appris les assises des libertés locales ?

Jean-Pierre RAFFARIN. - Toutes les études montrent que les Français sont très décentralisateurs. Les nouveaux régionaux n'ont plus les complexes des anciens provinciaux, ils ont confiance dans les capacités de leur territoire. Prenez l'Auvergne. Pour qui regarde l'Auvergne de loin, on y voit un territoire historique avec une géographie passionnante, diversifiée, mis en valeur par Vulcania. On y voit une nature plutôt généreuse, on y voit la grande entreprise du pneu.

Est-ce qu'on y connaît bien, cependant, toutes les capacités, scientifiques et technologiques de Clermont-Ferrand, le tissu des PME de la Haute-Loire ? Je travaille beaucoup actuellement sur l'attractivité des universités. Il y a à Clermont-Ferrand des pôles d'excellence nationaux. Est-ce que la France valorise suffisamment ces pôles scientifiques qui sont aujourd'hui cachés dans nos régions ?

La Montagne. - C'est la faute à qui ?

Jean-Pierre RAFFARIN. - Je pense que c'est la faute à un Etat trop centralisé. On ne regarde que ce qui brille à Paris, trop de projecteurs sont sur l'Ile de France. L'Auvergne n'est pas une région du passé, c'est une région d'avenir avec un fort potentiel.

La Montagne. - Que pensez-vous de la fusion éventuelle de l'Auvergne et du Limousin ?

Jean-Pierre RAFFARIN. - Dans toute la France, j'ai entendu les Français demander des régions plus fortes, quitte à les agrandir à l'exemple des grandes régions européennes, comme en Italie ou en Espagne.

L'initiative de Valéry GISCARD D'ESTAING d'envisager un rapprochement entre l'Auvergne et le Limousin est un signal d'avenir majeur. Un mouvement est en train de se dessiner. Je suis très intéressé et j'ai de la sympathie pour la démarche de GISCARD.

La Montagne. - Il n'y a pas un appétit fort du côté du Limousin, même plutôt un rejet¿

Jean-Pierre RAFFARIN. - Au-delà des réactions politiques, il faudra écouter en profondeur les réactions de l'opinion publique. Dans la réforme de la constitution nous avons introduit le référendum territorial. Nous aurons la possibilité constitutionnelle d'interroger les gens pour savoir s'ils sont d'accord ou pas.

La Montagne. - Vous envisagez des référendums sur l'agrandissement des territoires régionaux ?

Jean-Pierre RAFFARIN. - Avec notre réforme le gouvernement pourra organiser un référendum régional. Je ne l'exclus pas du tout sur ce sujet si les volontés s'expriment.
Rien n'est décidé mais je suis prêt à parier que dans dix ans, la France aura des régions beaucoup plus fortes.

La Montagne. - L'association de deux régions pauvres ne fait pas nécessairement une région riche¿

Jean-Pierre RAFFARIN. - C'est vrai, qu'aujourd'hui, il y a de fortes inégalités régionales. C'est une pathologie de la France que de concentrer 90% de sa richesse sur 20% de son territoire. Cà ne changera pas tant qu'il n'y aura pas des pôles régionaux très forts. Il faut rééquilibrer les richesses de la France et les Français en ont envie. Les idées sont en train de bouger. Le débat est ouvert.
Avec notre gouvernance, ce ne sont pas les bureaux parisiens qui vont charcuter les régions. Ce sont les citoyens qui les dessineront.

En donnant réellement la parole aux territoires, nous allons transformer l'architecture administrative de la France, le mouvement est maintenant inéluctable.


(Source http://www.premier-ministre.gouv.fr, le 27 décembre 2002)

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