Interviews de Mme Noëlle Lenoir, ministre déléguée aux affaires européennes, à TV5 le 16 et "Valeurs actuelles" le 20 décembre 2002, sur l'élargissement de l'Union européenne vers l'Est, la candidature de la Turquie à l'Union européenne et le partenariat stratégique entre l'Union et l'OTAN. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interviews de Mme Noëlle Lenoir, ministre déléguée aux affaires européennes, à TV5 le 16 et "Valeurs actuelles" le 20 décembre 2002, sur l'élargissement de l'Union européenne vers l'Est, la candidature de la Turquie à l'Union européenne et le partenariat stratégique entre l'Union et l'OTAN.

Personnalité, fonction : LENOIR Noelle.

FRANCE. Ministre délégué aux affaires européennes

ti : Q - Madame Lenoir, vous êtes la ministre française déléguée aux Affaires européennes, je vous invite au lendemain du Sommet européen de Copenhague. Sauf surprise de dernière minute il faudra parler dès le 1er mai 2004 de l'Europe des 25, donc un élargissement de 15 à 25 qui sera effectif après signature d'un traité d'adhésion, ratification par chacun des 25 pays. Est-ce que vous craignez des surprises, est-ce qu'il pourrait y en avoir parmi ces nouveaux pays, on parle par exemple de Malte et de la Lettonie, qui seraient déjà moins "chauds" pour rentrer dans l'Europe ?

R - Nous ne sommes jamais à l'abri d'aucune surprise ; de manière générale, je n'en crains pas. Il y a vraiment un enthousiasme général dans tous ces pays qui d'ailleurs pour certains trouvent qu'en France on ne fait pas assez l'élargissement, comme on le devrait, c'est-à-dire comme la naissance d'une nouvelle Europe, d'un monde débarrassé de ce partage cynique décidé à Yalta après la dernière guerre mondiale. Je pense que les peuples et pas seulement les gouvernements de ces pays, souhaitent vraiment l'adhésion à l'Union européenne.

Q - Pour la France ce sera une ratification par le Parlement français, pas par référendum ?

R - C'est au président de la République de décider le mode de ratification des traités, pour l'instant rien n'est décidé¿

Q - Ce serait plutôt une ratification parlementaire ?

R - Rien n'est décidé, je ne peux donc pas vous répondre.

Q - Vous disiez que les opinions publiques étaient de plus en plus favorables, en tout cas toujours aussi favorables à l'Europe. Ce n'est pas vraiment le cas dans certains pays, justement dans les dix nouveaux pays membres. On voit qu'il y a un effritement de l'enthousiasme européen. N'y a-t-il pas réellement quelque part un déficit d'information sur l'Europe auprès des opinions publiques justement ?

R - Dans les pays qui vont nous rejoindre, les dix que vous avez cités et même les treize autres, la Bulgarie, la Roumanie et la Turquie¿

Q - Parenthèse : êtes-vous favorable à l'entrée de la Turquie ?

R- Je crois que le processus est en marche, c'est ce qui a été confirmé au Conseil européen de Copenhague. La Turquie n'est pas prête, cela a été aussi confirmé à Copenhague, mais le jour où elle sera prête ce sera une très grande chance pour nous d'avoir un pays qui nous ouvre sur une civilisation très ancienne, porteuse d'avenir et ce sera aussi une très grande chance de stabilité dans toute cette région.

Q - Alors sur le déficit d'information, de communication sur l'Europe, c'est si difficile de "vendre" l'Europe, de parler de l'Europe ?

R - C'est très difficile de "vendre" l'Europe parce que c'est un grand projet politique. C'est un espace qu'on construit ensemble, parce qu'on veut vivre ensemble, on veut cet espace de liberté, de stabilité et, aussi, on veut construire une identité qui est faite d'une diversité de cultures, de traditions et de vécu historique. C'est très difficile car la construction de cet espace européen, de cette communauté de valeurs européennes est médiatisée par les Etats. C'est donc à chaque Etat d'expliquer pourquoi on veut créer ce grand ensemble au-dessus de l'Etat nation.

Q - Vous parlez vous-même d'identité européenne : est-ce que justement l'élargissement à vingt-cinq n'est pas plutôt un risque de dilution de cette identité ?

R- Au contraire, l'élargissement à vingt-cinq, c'est la réunification de l'Europe telle qu'elle aurait dû toujours exister, c'est-à-dire une Europe à l'échelle du continent, qui est faite de cultures différentes, mais qui toutes ont été porteuses de l'universel, qui toutes ont généré pour ne citer que les Droits de l'Homme, la démocratie ; par exemple c'est cela que nous voulons consolider en Europe et il y a nécessité de consolider ces principes face aux grands défis de la mondialisation.

Q - Vous parleriez plutôt de réunification que d'élargissement de l'Europe ?

R - C'est la réunification de l'Europe, puisqu'on a, ce vendredi 13, définitivement effacé la blessure du Mur de Berlin.

Q - Est-ce que l'un des problèmes de l'Europe, en tout cas dans la perception que les opinions publiques en ont, ce n'est pas justement qu'on ne sait plus très bien ce qu'elle veut, par exemple on a parlé d'Europe fédérale, confédérale, d'Europe communautaire, d'une fédération d'Etats-nations. Finalement les gens ne s'y retrouvent plus, quelle est l'ambition que la France a et que vous avez pour l'Europe ?

R - La première ambition, c'est de conforter cette communauté de valeurs autour de la primauté du droit, de la défense des Droits de l'homme et de la femme et de la démocratie. Cette défense des valeurs passe par une stabilisation du continent européen et aussi par une présence plus forte de l'Europe sur la scène internationale pour intervenir face aux grandes crises qui constituent les défis actuels. Ce n'est pas un hasard si en conclusion de ce Conseil, on a adjoint deux déclarations, l'une sur la crise du Moyen-Orient et l'autre sur l'Iraq. C'est vraiment le grand défi : exister, peser sur le monde, essayer de sauvegarder la paix ou de faire tout ce qui est possible pour trouver des solutions politiques à des conflits. Autre ambition : fonder un grand ensemble régional, démocratique, qui ait le niveau adéquat pour prendre certaines décisions qui ne sont pas prises au niveau des Etats-nations ; on a parlé de la sécurité maritime, c'est un triste exemple mais c'est l'exemple même qui montre qu'on ne peut pas se passer d'Europe.

Q - Avant de parler de la sécurité maritime, un autre exemple dans le domaine de la sécurité tout court : on a appris ce lundi que l'OTAN et l'UE avaient scellé un partenariat stratégique considéré comme historique. C'est un accord qui va permettre aux Quinze d'utiliser la logistique américaine pour faire le gendarme en Europe. N'est-ce pas à nouveau un aveu de faiblesse de l'UE paradoxalement. On a besoin des Etats-Unis¿

R - C'est une avancée considérable, c'est la première fois, depuis que l'on a songé dans les traités précédents à définir une politique de défense européenne, que l'on va pouvoir agir sur le terrain, que l'Europe va avoir une identité militaire lui permettant d'¿uvrer pour le maintien de la paix. Une véritable identité militaire en liaison avec l'Otan ou avec ses propres forces de réaction rapide en Macédoine et peut-être aussi en Bosnie ; c'est une avancée considérable car on ne peut exister que si on a les moyens de notre autonomie et la garantie de notre propre stabilité dans la région européenne. C'est cela que veut dire cette amorce de défense, de politique de défense européenne qui devrait se renforcer au fil du temps.

Q - Donc vous croyez à une Europe de la Défense, de ce qu'on appelle la politique étrangère commune. Vous pensez que c'est une réalité pour bientôt ?

R - A l'instant je vous parlais des deux déclarations annexées aux conclusions du Conseil européen de Copenhague, l'une sur la crise du Moyen-Orient, l'autre sur l'Iraq. Voilà deux sujets qui sont considérables et face auxquels l'Europe a parlé d'une seule voix au travers de cette déclaration. Le président de la République a beaucoup ¿uvré pour que cette politique étrangère devienne une réalité, ce qui est aujourd'hui le cas, même si on peut aller beaucoup plus loin. Comme vous le savez, nous avons proposé, nous Français, à travers la voix du Président de la République, que l'Europe se dote d'un véritable ministre des Affaires étrangères européen qui puisse porter la voix de l'Europe sur la scène internationale.

Q - Ce sont des propositions que l'on pourrait retrouver dans les conclusions de la Convention pour l'avenir de l'Europe qui est présidée par Valéry Giscard d'Estaing ; est-ce que justement au niveau du fonctionnement de l'Europe, on ne sait pas trop sur quoi cette Convention va déboucher : on parle de plus de majorité, moins d'unanimité, on parle de coopération renforcée sur certains sujets. Est-ce que le risque finalement ce n'est pas d'avoir une Europe à plusieurs vitesses ?

R - L'Europe à vingt-cinq est beaucoup plus difficile à faire fonctionner parce que la famille s'agrandit et que l'Europe ne fonctionne que si les membres de l'Union européenne s'entendent bien. Il y a aussi des institutions sur lesquelles ces Etats s'appuient : la Commission européenne qui propose des réformes et qui ensuite est chargée de veiller à leur mise en ¿uvre ; le Parlement européen, les parlementaires européens étant élus au suffrage universel dans chaque pays, ce qui montre que l'Europe a aussi une représentation démocratique élue. Tout ceci va très loin mais maintenant il faut que cette mécanique ait un élan supplémentaire car nous allons être beaucoup plus nombreux et que, donc, il faut s'entendre. D'où une réflexion en faveur de plus de décisions prises à la majorité qualifiée, au lieu de devoir être prises à l'unanimité ce qui évidemment donne à chaque Etat un droit de veto.

Q - Un dernier mot sur la sécurité en matière maritime, vous y avez fait allusion tout à l'heure : il y a eu l'Erika il y a trois ans, d'autres avant, puis le Prestige il y a quelques semaines. Est-ce qu'il n'y a pas là une responsabilité tragique des Etats ? Car tout d'un coup on prend des mesures, pourquoi a-t-on attendu si longtemps pour les prendre ?

R - L'Europe a pris ses responsabilités. Des mesures ont été décidées. Mais entre la décision et la mise en ¿uvre il y a un délai beaucoup trop long. C'est la raison pour laquelle le président de la République et le gouvernement espagnol, nos partenaires espagnols et portugais ont exigé que le Conseil européen des chefs d'Etat et de gouvernement prenne une position très nette, afin que ces mesures soient mises en ¿uvre sans délai. Nous allons nous y attacher, nous Français, de la meilleure manière.

(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 26 décembre 2002)
Q - Madame la Ministre, quelles premières conclusions tirez-vous de Copenhague ?

R - Nous allons passer d'une Europe des Quinze à une Europe des vingt-cinq, d'une Europe occidentale à une Europe englobant également le centre et l'est du continent, de l'Europe de Jean Monnet, simple conjugaison des ressources et des talents, à une Europe construite, organisée, unifiée. Bref, une révolution. Cela exige beaucoup de sérieux, beaucoup d'attention aux détail.

Au-delà des questions techniques qui ont marqué la fin des négociations à Copenhague, notamment sur le financement de l'élargissement, il faut bien mesurer les efforts immenses accomplis depuis une décennie par les futurs membres pour reconstruire leurs institutions politiques, remodeler leurs structures économiques, sur les ruines laissées par la faillite du système collectiviste et reprendre l'acquis des législations et des politiques européennes. Pour avoir eu, depuis Copenhague, un entretien avec Bronislaw Gemerek, ancien ministre des Affaires étrangères de Pologne et l'un des sages de l'Europe, je puis vous dire que ce succès a suscité un enthousiasme populaire immédiat dans l'ensemble des pays d'Europe centrale et orientale. 21 ans, jour pour jour après le coup d'état en Pologne et 13 ans après la chute du mur de Berlin, le 13 décembre 2002 restera comme la date de la vraie réunification de l'Europe.

Q - Si le processus de Copenhague va jusqu'à son terme, il n'y aura plus de nations souveraines au sein de l'Union ?

R - Les Européens n'ont pas conçu l'Europe unie comme un suicide collectif. Au contraire, c'est pour préserver leurs souverainetés respectives qu'ils ont décidé de s'unir. Il n'y a pas de souveraineté vraie, donc de liberté, sans un minimum de puissance. Et ce minimum, ils ne peuvent l'atteindre qu'ensemble, dans tous les domaines.

Q - Copenhague s'est terminé sur des négociations assez serrées avec les futurs pays membres. Une Europe à vingt-cinq peut-elle fonctionner ?

R - Je ne dis pas que les institutions actuelles pourront être transposées telles quelles. Il faut imaginer, mettre en place une nouvelle architecture politique, de nouvelles relations entre les pouvoirs nationaux et le pouvoir européen, entre les citoyens et les structures gouvernementales. C'est la mission de notre génération. Ce dont je puis témoigner, c'est que des hommes comme Jacques Chirac et Gerhard Schroeder l'ont parfaitement compris.

Q - Jusqu'où l'Europe va-t-elle s'étendre ? L'adhésion de la Turquie a pris un relief particulier depuis l'arrivée au pouvoir d'un gouvernement néo-islamiste à Ankara¿

R - Jusqu'à présent, l'Europe se construisait par la périphérie, à travers des accords à caractère technique, économique, financier. Nous pénétrons désormais au centre de l'édifice, en abordant des questions de citoyenneté, de souveraineté et d'identité. Etre européen, qu'est-ce que c'est ? Etre un membre à part entière d'une communauté des nations européennes, cela engage à quoi ? Quel sera notre destin en tant que civilisation ? Comment combiner la diversité culturelle qui fait la richesse du continent, l'unité sous-jacente de ces différentes cultures et les valeurs universelles qu'elles ont engendrées ?

Le hasard veut que ce soit précisément à ce moment que les Européens doivent se prononcer sur l'adhésion éventuelle d'une Turquie qui, elle-même, connaît des évolutions intérieures importantes : une réaffirmation de son identité musulmane mais en même temps, peut-être, un alignement plus net sur les normes européennes en matière de Droits de l'Homme. Le moins que nous puissions faire, c'est de suivre attentivement l'action du nouveau gouvernement turc et de juger sur pièces.

C'est à cette préoccupation que répond le rendez-vous fixé sur la base d'une proposition franco-allemande par le Conseil européen de Copenhague à la Turquie fin 2004 pour le réexamen de sa candidature. Si le Conseil européen constate qu'elle remplit à cette date les critères politiques, il pourra alors décider de l'ouverture de négociations avec ce pays.

Q - N'est-ce pas éluder le problème ?

R - On ne peut pas traiter la Turquie comme un pays exotique, entré par effraction dans la maison commune européenne. Cela fait quarante ans - 1963-2003 - qu'on lui reconnaît un éventuel destin européen, sous réserve d'un certain nombre d'ajustements. Quelque chose a changé, il est vrai, dans notre perception de l'identité européenne et des solidarités régionales. La chute du rideau de fer, en 1989, a ravivé des différences qui semblaient avoir été effacées, notamment celles qui tiennent aux héritages religieux. L'islam n'est d'ailleurs pas seul en cause : on l'a vu, malheureusement, dans l'ex-Yougoslavie. Nous devons prendre ces facteurs en compte, avec réalisme, mais en nous rappelant, d'autre part, que le souci de surmonter le rejet de l'autre et les exclusions a été, après 1945, l'une des motivations profondes de la construction européenne.

Q - Paradoxe : plus l'Europe s'ouvre, s'élargit, plus elle semble s'affirmer contre les Etats-Unis¿

R - Je ne vois pas du tout les choses comme cela. L'Amérique est sortie de l'Europe, comme Eve du flanc d'Adam¿ Et l'Europe est remontée du chaos, après la Seconde Guerre mondiale, en s'appuyant sur la puissance américaine. Il y a, entre les deux entités, des liens de filiation. Cela ne signifie pas, pour autant, que les Européens ne doivent pas être maîtres de leur destin. Ni que les Américains ont toujours compris le fonctionnement d'un monde multipolaire. Attacher la plus grande importance aux relations euro-américaines n'interdit pas d'édifier une industrie européenne de la défense, de lancer le projet Galileo ou de faire Airbus. C'est même le contraire qui est vrai. Une Europe souveraine sera un partenaire plus fiable pour l'Amérique qu'une Europe-protectorat¿

Q - Mais cette Europe, où est-elle ? Ce sont les chefs d'Etat ou de gouvernement, Chirac, Blair, Schroeder, qui se manifestent après les attentats de septembre 2001, pas la Commission de Bruxelles¿

R - Mais c'est l'Europe qui a adopté le mandat d'arrêt européen et qui gère un dispositif efficace de gel des avoirs terroristes. Et c'est en organisant au niveau européen la coopération policière et judiciaire qu'on obtient les premiers succès dans cette lutte, premiers succès qui doivent nous amener à poursuivre sans relâche et à approfondir ce travail.

Vous connaissez la formule : voir la bouteille à moitié pleine, ou à moitié vide ? Moi, je la vois à moitié pleine. Il y a dix ou douze ans, la question de la place ou du rôle de l'Europe ne se serait pas posée. Si j'avais occupé à l'époque mes fonctions d'aujourd'hui, vous ne me l'auriez pas posée. L'idée que l'Europe politique doive compter en tant que telle n'était même pas entrée dans les esprits. Aujourd'hui, la situation est radicalement différente. On ne s'étonne de l'absence de l'Europe, on n'ironise à ce sujet que parce qu'il existe véritablement, dans les opinions publiques, une "attente d'Europe". Toute la politique du président de la République, depuis plusieurs années, consiste à prendre cette attente au sérieux, à chercher à y répondre, à faire en sorte que l'Europe pèse son juste poids dans les affaires du monde. C'était notamment le sens de son discours de Strasbourg.

(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 26 décembre 2002)

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