Interview de M. Jacques Chirac, Président de la République et candidat à l'élection présidentielle 2002, accordée au quotidien "La Dépêche du Midi", le 8 mars 2002, sur la place de la femme dans la société française, la parité homme-femme, la famille, le Pacs, le droit de la famille et sa campagne électorale. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Jacques Chirac, Président de la République et candidat à l'élection présidentielle 2002, accordée au quotidien "La Dépêche du Midi", le 8 mars 2002, sur la place de la femme dans la société française, la parité homme-femme, la famille, le Pacs, le droit de la famille et sa campagne électorale.

Personnalité, fonction : CHIRAC Jacques.

FRANCE. Président de la République; FRANCE. Président de la République;FRANCE. Candidat à l'élection présidentielle 2002

Circonstances : Journée de la femme, le 8 mars 2002

ti : Avez vous un message à envoyer aux femmes en cette journée qui leur est dédiée ?

Ce n'est pas seulement le 8 mars qu'il faut penser aux femmes. Je ferai une réflexion plus générale sur la société. La place qu'une société réserve aux femmes est un des signes les plus manifestes de son degré de civilisation, de sa capacité à fonder un système de valeur sur d'autres bases que celles qui s'appuient sur la seule affirmation de la force physique. L'égalité des sexes est l'une des conquêtes les plus précieuses de notre temps. Il faut être très attentif à la confirmer sans cesse et à ne rien faire qui puisse la mettre en cause. La défense du statut de la femme, de son égalité, de sa liberté, de sa dignité fait partie des principes auxquels aucune dérogation ne peut être tolérée. Dans notre république, aucune religion, aucune communauté ne saurait y déroger. L'objectif, c'est l'égalité et un équilibre harmonieux entre les hommes et les femmes : c'est que j'appelle la mixité, qui est une une force de transformation et de rénovation de la société.

La parité hommes-femmes a progressé depuis cinq ans. Qu'êtes- vous prêt à faire de plus dans ce domaine ?

Depuis quelques années, les femmes sont plus diplômées que les hommes. Or, à diplôme, à qualification égale, les femmes gagnent 13 % de moins. C'est tout à fait inacceptable. C'est la première discrimination à laquelle il faut apporter une solution. L'essentiel tient au dialogue social. Je ne comprends pas pourquoi les partenaires sociaux n'ont pas fait de l'égalité hommes-femmes l'un des grands thèmes de leurs accords. Peut-être parce que le syndicalisme n'est pas assez féminisé, à de brillantes exceptions près. Si on gouverne autrement demain et si on redonne au dialogue social la place qui doit être la sienne dans une nation moderne, il faudra inciter les partenaires sociaux à mettre le problème de l'égalité entre les hommes et les femmes au premier rang de leurs préoccupations. Ces discriminations font partie des discriminations nombreuses dont sont victimes les femmes. Je réfléchis à la création d'une sorte d'autorité indépendante, comme le médiateur, qui pourrait être saisie par toutes les femmes victimes de discrimination, et qui pourrait éventuellement saisir la justice.

Pourriez-vous nommer une femme à Matignon si vous l'emportiez ?

Je ne ferai aucun pronostic en ce domaine. Mais les femmes ont vocation à occuper tous les postes dans les domaines économique, social et politique. Elles doivent apporter leur regard, leur expérience, leur sensibilité, leurs exigences qui sont des éléments essentiels de notre vie collective.

La famille est-elle de droite ou de gauche ? Est-elle l'objet d'un consensus ou de divergences politiques ?

La famille n'est, par définition, ni de droite, ni de gauche ; elle appartient à tout le monde. Elle est de la société. Traditionnellement, la droite est plus attachée aux valeurs familiales que la gauche. Je crois à la nécessité d'une politique universelle, c'est à dire une politique qui aide toutes les familles. Cela m'a conduit à émettre publiquement des réserves lorsque le gouvernement a décidé en 97 de mettre sous condition de ressources les allocations familiales. Je regrette par ailleurs que l'on n'ait pas porté un réel effort tendant à concilier mieux la vie professionnelle et la vie familiale.

Il manque à la France une vraie politique de la famille ?

J'ai suffisamment reproché à l'Europe de ne pas avoir de politique familiale pour ne pas constater que la France fait partie des pays qui ont une politique familiale active depuis longtemps, même si elle est insuffisante. Mais il faut faire mieux : affecter la totalité des ressources des caisses d'allocations familiales à l'aide aux familles et cela sans ponction, moderniser et simplifier les modalités d'intervention en faveur de la famille.

Lors de la réunion de l'Union en mouvement à Toulouse, certains des participants ont préconisé la suppression des allocations familiales aux parents de délinquants récidivistes. Etes-vous favorable à cette mesure ?

Nous sommes dans une société qui a perdu progressivement ses repères. Cela a pour conséquence d'effacer la notion de respect. Il est essentiel de rétablir l'autorité familiale. Certains préconisent de supprimer les allocations familiales aux familles qui n'assument pas leurs responsabilités. Je n'y suis pas favorable. Car c'est un mélange des genres et cela ne constitue pas une solution. En revanche, lorsqu'il y a un défaut flagrant constaté par le juge, on peut donner un avertissement, puis une amende à une famille pour l'inciter à assumer ses responsabilités de surveillance et d'éducation.

Dans notre société urbaine, la famille éclate souvent en raison de l'évolution des moeurs. Comment faire en sorte qu'elle revienne au coeur de la société ?

La famille est plus que jamais au coeur de la société. Avec la crise économique, le développement du chômage et de la précarité, les familles se sont resserrées. Les enfants restent plus longtemps au sein de leur famille que par le passé. Quand les situations se précarisent, il y a un retour spontané vers l'élément naturel de protection le plus efficace qu'est la famille.

Ce qui caractérise aujourd'hui la famille, c'est la diversité, pas l'affaiblissement.

Le Pacs va-t-il à l'encontre de l'idée de famille ?

Certains l'avaient redouté. Mais je constate que ces craintes ne se sont pas concrétisées, puisque le nombre de mariages dans notre pays a augmenté. Je n'envisage pas la remise en cause du Pacs, mais il faut probablement évaluer les dispositions prises en cas de rupture du Pacs afin de garantir les droits de chacun.

Grâce à l'adoption, peut-il y avoir une vie de famille à partir d'un couple homosexuel ?

Ce qui est primordial, c'est l'intérêt de l'enfant. Il s'épanouit d'autant mieux avec une mère et un père. C'est pour cela qu'en matière d'adoption, c'est ce cadre qu'il faut privilégier pour l'enfant.
La plupart des réformes du gouvernement Jospin touchant aux moeurs ont été adoptées avec l'assentiment de l'opposition. Le bilan Jospin dans ce domaine est-il bon ? Ou bien souhaiteriez-vous remettre en cause certaines de ces mesures ?

Quand les réformes consistent à prendre acte des évolutions de la société, il est normal qu'il y ait un large consensus. Je pense notamment à l'accouchement sous X ou au congé de paternité. En revanche, si l'on veut modifier notre droit de la famille, il ne faut pas le faire au cas par cas, comme l'a fait le Gouvernement, mais dans le cadre d'une réforme globale et précédée d'un vrai débat public.

Souhaiteriez-vous revenir au plafond du quotient familial de 1997 ?

J'y suis favorable. Le Gouvernement a eu tort de ne pas écouter le mouvement familial qui était contre la baisse du plafond du quotient familial. Je suis partisan du dialogue social. C'est une très grande différence entre les méthodes du gouvernement actuel et celles que je préconise. Si on avait engagé une grande concertation sur les 35 heures avec les organisations professionnelles et syndicales, on serait arrivé à un résultat infiniment plus utile et positif, tenant compte de réalités de la vie. Il faut laisser une plus grande liberté soit à la démocratie locale, soit à la démocratie sociale.

Cela s'appelle " gouverner autrement " ?

Oui, c'est notamment cela gouverner autrement.

Les 35 heures n'ont-elles pas favorisé les retrouvailles familiales ?

Ce qui est profondément dommage avec les 35 h, c'est que l'on n'en a pas profité pour améliorer la vie des femmes. Globalement, 80 % des femmes travaillent. Les femmes assurent au moins les trois quarts de la charge familiale, ce qui représente 4 heures 30 par jour. Face à cette situation, la réponse, c'est de faire évoluer les mentalités pour un meilleur partage des tâches au sein du couple. Pour ce qui relève des politiques, c'st de permettre de concilier vie professionnelle et vie familiale. Il faut un système plus simple d'aide à la famille en ce qui concerne les enfants. La multiplication des prestations de toutes natures est excessive et conduit à des injustices. Je propose la création d'une allocation unique d'accueil du jeune enfant que la mère travaille ou non quel que soit le mode de garde choisi. Il faut aussi encourager systématiquement les entreprises à faire des investissements facilitant la vie de famille, comme les crèches à travers un crédit-d'impôt famille pour les entreprises. La femme qui quitte son travail pour élever ses enfants doit bénéficier d'un droit effectif à la formation pendant la période où elle se consacre à sa famille.

Depuis votre déclaration de candidature, vous avez donné l'impression d'être davantage Président que candidat. A Strasbourg, vous vous êtes montré plus incisif à l'encontre de Lionel Jospin. Est-ce un changement de stratégie ?

Je n'entends pas faire avec tel ou tel autre candidat un combat de personnes, et a fortiori avec un Premier ministre avec qui j'ai gouverné pendant cinq ans. N'attendez pas de moi un jugement personnel à l'égard de Monsieur Jospin que, par ailleurs, je respecte. En revanche, la campagne électorale est une période de confrontation d'idées. Entre l'idée que Lionel Jospin se fait de la France et de la politique qui doit être conduite, et l'idée que je m'en fais, il y a un abîme. Pas dans tous les domaines. En matière de politique européenne, en tant que chef de la délégation française dans les conseils européens, je n'ai jamais eu de problème majeur avec le Premier ministre. Dans le domaine de la Défense, à l'exception des moyens mis par le Premier ministre à la disposition des équipements de nos armées, sur lesquels j'ai toujours dit que j'avais des divergences de vues, je n'ai jamais eu de problèmes. Mais dans d'autres secteurs, nous avons des désaccords importants. En ce qui concerne la démocratie sociale et la démocratie locale, il y a une grande différence entre la conception centralisatrice, idéologique des socialistes et une conception ouverte qui est celle de ceux qui soutiennent ma candidature. S'agissant de la sécurité, je propose un plan d'urgence pour donner un coup d'arrêt à la violence : les divergences sont grandes aussi dans d'autres domaines comme la fiscalité ou la nécessité de récompenser le travail et le mérite.

Mais on a l'impression que vous avez un peu moins d'appétit électoral que lors de vos précédentes campagnes. Et certains, dans votre camp, stigmatisent la manière dont vous démarré votre campagne, estimant qu'elle est un peu confisquée par votre proche entourage. Comment expliquez-vous ces critiques ?

Cette campagne constitue le grand rendez-vous de notre vie démocratique, à un moment clé de notre histoire nationale. C'est pourquoi j'enends privilégier les propositions et apporter des réponses fortes aux questions que les Français posent, pour offrir une réelle alternative à la politique menée depuis 5 ans pas le Gouvernement Jospin. Au surplus, je poursuivrai jusqu'à la fin de septennat la mission que les Français m'ont confiée car c'est mon devoir.

Cela vous bride ?

Non, Cela m'oblige. La France doit être dirigée.

Comment expliquez-vous qu'après cinq ans de gouvernement, Lionel Jospin soit en tête dans les sondages au début de cette campagne ?

Une campagne, c'est une rencontre privilégiée avec les Français. Ce qui compte, c'est la vérité de cette rencontre, la force des propositions et des convictions et non les variations des sondages.


(Source http://www.2002pourlafrance.net, le 11 mars 2002)

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