Déclaration de M. Jacques Chirac, Président de la République, sur l'oeuvre, la personnalité et les combats de Victor Hugo, Paris le 19 mars 2002. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Jacques Chirac, Président de la République, sur l'oeuvre, la personnalité et les combats de Victor Hugo, Paris le 19 mars 2002.

Personnalité, fonction : CHIRAC Jacques.

FRANCE. Président de la République

Circonstances : Inauguration de l'exposition consacrée à Victor Hugo pour le bicentenaire de sa naissance, à la Bibliothèque nationale de France le 19 mars 2002

ti : Madame la Ministre,
Monsieur le Président de la Bibliothèque Nationale de France, et cher Maître,
Mesdames, Messieurs,


Victor Hugo : un nom, une oeuvre matrice. Victor Hugo, l'"homme océan". Victor Hugo, qui a modelé l'âme française, dessiné ses exigences, engagé les grands combats qui demeurent les siens. Deux siècles, bercés des vers du poète et de ses puissantes espérances, ont fait entrer Cosette, Jean Valjean, Quasimodo, Esmeralda au Panthéon de l'humanité. Avec Victor Hugo, un souffle de compassion et de progrès est passé sur le monde.

En 1881, Victor Hugo léguait, par testament, à la Bibliothèque Nationale, "tout ce qui serait trouvé, je le cite, écrit ou dessiné par lui". Fonds exceptionnel, extraordinaires manuscrits, émouvants lavis, croquis et aquarelles où se déchiffrent les songes, les hantises, les inspirations de Hugo, les amours du poète aussi, ses tendresses familiales, les affres des batailles, l'exaltation des succès, les douleurs d'une vie. Ce sont tous ces trésors hugoliens que nous allons découvrir ensemble ce soir à travers la magnifique exposition que nous propose la Bibliothèque Nationale de France.
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Mais je voudrais d'abord, en cette circonstance exceptionnelle, parce que vous l'avez souhaité, Monsieur le Président, devant les nombreuses et hautes personnalités que vous avez invitées, et au moment où vous allez quitter vos fonctions, je voudrais saluer votre mandat à la tête de cette prestigieuse institution. Succédant à Jean Favier, qui avait eu la lourde charge de mener à son terme le chantier de la nouvelle Bibliothèque, il vous revenait de l'ouvrir au public, de la faire connaître, de la faire vivre. A cette qualité d'écoute acquise dans la carrière diplomatique, j'imagine, et après les inévitables aléas des premières semaines, vous avez su conférer à la Bibliothèque nationale de France cette efficacité dans la sérénité, absolument nécessaire à la réflexion et à la recherche. Si ce magnifique établissement s'inscrit désormais pleinement dans notre paysage culturel, remplissant les hautes fonctions qui sont les siennes, au service du public le plus large, c'est notamment à vous qu'il le doit. C'est aussi à toutes les équipes et à tous les personnels de cette très grande maison auxquels je veux également rendre hommage pour leur savoir faire, pour leur engagement au service de cette prestigieuse institution.

Monsieur le Président, vous allez vous retirer, mais seulement de la haute fonction publique. Vous allez continuer, en effet, à faire partager vos passions, notamment Proust et son oeuvre, la musique, ou encore la Chine, dont vous allez préparer l'Année en France qui est un grand événement international. Surtout, vous allez pleinement vivre la vôtre, passion. Ecrivain, membre de l'Académie française, vous allez poursuivre votre érudite et subtile peinture des envoûtements humains, des brumes de la Tamise aux tumultes du Tibre et de l'Arno ; tracer vos superbes portraits de femmes et d'hommes, parfois illustres, toujours passionnés. A l'aube de cette vie nouvelle, je veux vous exprimer ce soir notre amitié à tous, notre reconnaissance pour l'action inlassable que vous avez menée au service de la diplomatie française et au service du rayonnement culturel de notre pays.

Un grand universitaire, un expert de notre histoire contemporaine et de notre vie politique, et donc un homme du livre qui est aussi un homme de communication, un militant de l'accès au savoir, Monsieur Jean-Noël JEANNENEY, a été appelé à vous succéder. Il est tout naturellement des nôtres aujourd'hui et je tiens à le saluer et à lui souhaiter réussite et bonheur dans sa nouvelle mission. Réussite dont je ne doute pas et bonheur dont je suis sûr.
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Se remémorer Hugo, c'est évoquer un monument. Il l'était de son vivant. Et le siècle et demi qui nous sépare de sa mort, a poursuivi la construction de la pyramide Hugo. Mais commémorer, ajouter des pierres aux pierres, c'est aussi prendre le risque d'enfermer le passé dans le passé. Il fallait rendre à l'homme son mouvement, le relire, mais avec les questions et les attentes de notre époque.

Qui est Victor Hugo ? C'est un enfant chétif, promis à peine à la vie que l'année 1802 donne à la France. Mais c'est aussi, quatre-vingt-trois ans plus tard, un géant couché sur le corbillard des pauvres, accompagné par un million de Français de l'Arc de Triomphe au Panthéon. Entre l'enfant et le patriarche des Lettres, un siècle a surgi, un siècle a fini. Victor Hugo a grandi avec le dix-neuvième siècle. Ce siècle sans nom auquel finalement Hugo donnera le sien.

Il y avait eu le siècle des Lumières, habité par les philosophes. Les idées avaient triomphé de l'Ancien régime, et devant elles, les "grands" -princes, rois, nobles- s'étaient tus. Alors la Nation avait paru. Elle balbutiait et il lui fallait se faire entendre. Eh bien sa voix ce serait celle de Hugo.

C'est Hugo qui apprendrait à son siècle à parler, mais à parler comme jamais, une langue jamais entendue jusqu'alors. Quelle est-elle donc, cette langue que les siècles d'Ancien régime n'avaient pas écoutée ? C'est la langue des "petits", des proscrits. C'est la langue des Misérables, celle de Fantine et de Jean Valjean. Une langue inspirée et puissante, qui pourrait gronder et claquer comme l'orage dans la rue, forcer le respect à l'Assemblée. Cette langue dont nous avons hérité dans notre vie démocratique. Cette langue qui parle encore et toujours de la France. Cette langue, c'est celle de la République.

"Les Misérables", "Le dernier jour d'un condamné", "Notre-Dame de Paris", "Les Châtiments" et combien d'autres titres, sont les textes sacrés, en quelque sorte les évangiles de la République. Combien de générations d'écoliers initiés par la lecture de ces chefs-d'oeuvre, aux valeurs de la nation ? Mieux que de longs discours, mieux que les plus savantes plaidoiries, les figures qui se lèvent dans les romans, les poèmes, les pièces parlent d'elles-mêmes : les malheurs de Quasimodo ce sont ceux de l'intolérance ; ceux de Cosette sont fruits de la misère et du défaut de partage ; ceux de Giliatt, le miroir de la solitude et de sa détresse.

Tout le génie de Hugo est d'avoir mis des mots sur la souffrance et d'avoir mis ces mêmes mots dans la bouche de ceux qui n'avaient jamais parlé. Car qu'est-ce que le grand écrivain, sinon celui qui sait tirer le monde de son anonymat et lui donner une langue dans laquelle il puisse s'écrire et se décrire ?
Mais Hugo ira plus loin. Il ne suffisait pas que cette langue fût lue. Il fallait qu'elle fût vécue par ceux-là mêmes qui la liraient. L'angoisse du condamné à mort, au dernier jour, ce "je" qui souffre, c'est lui, mais c'est nous aussi. Chaque figure hugolienne est ainsi naturellement portée à représenter son lecteur, le peuple immense de ses lecteurs. Comme si Hugo avait rêvé que le rassemblement des personnages sortis de son imagination eût pu, un jour, tenir lieu de représentation nationale.

Et ses grands livres de la conscience et de la consolation allaient peser sur les tensions et les contradictions de l'époque. L'oeuvre de Hugo ne distinguerait pas entre poétique et politique, entre la lyre et le glaive. Elle donnerait à la vie publique ce supplément symbolique, seul capable de faire du combat difficile de l'existence un combat partagé.
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Celui d'abord de la liberté. C'est le maître mot de Hugo. C'est son cap et c'est sa ligne, une exigence de chaque page, de chaque vers. La liberté qui détermine tout et qui mérite qu'on lui sacrifie tout. "Si jamais, écrit-il, les malheurs voulaient qu'il n'y eût plus dans les Assemblées, qu'il n'y eût plus en France que cent hommes de coeur voulant et défendant la liberté, je serai du nombre ; le jour où il n'y en aurait plus que dix, je serai dans les dix ; le jour où il n'y en aura plus qu'un, ce sera moi !"

Pour Hugo, le progrès suppose partout la liberté, l'élan des forces jeunes et inventives, l'ardeur des passions et de l'amour, l'éloge de la différence. Bon sang ne saurait mentir : son goût de la liberté, Hugo l'a sans doute reçu au berceau, de sa mère, belle et forte figure de femme, au caractère rebelle et entier. Dans sa vie d'homme non plus, point de limite : défis et scandales ont défrayé la chronique.

Liberté de l'esprit, de l'imagination, de l'art. Refus des conventions et des codes, des conformismes et des habitudes, des systèmes et des doctrines, des voies toutes tracées. Il est un "pragmatique du coeur", qui ne s'interdit rien, pour qui, sans la joie ni l'amour, sans fougue ni enthousiasme, sans la confiance en ce qui peut émouvoir les hommes, la vie n'est que règlements et sécheresse, ennui et raideur, sclérose des ardeurs et des désirs.

C'est déjà la liberté que défend l'auteur d'Hernani, mémorable bataille, formidable chahut entre les tenants de l'ancienne dramaturgie et Hugo, chef de file des Romantiques, épris de fantaisie, grand admirateur de Shakespeare. Parce que, dit-il, "les hommes et les événements sont tour à tour bouffons et terribles", aux larmes succède le rire, au sublime le grotesque, dans une verve rutilante. Il ose toutes les audaces littéraires et s'en réjouit :

"J'ai foulé le bon goût et l'ancien vers français
Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire".

Sa liberté est aussi celle des sources et celle des expériences. Tout est inspiration : l'infiniment grand et l'infiniment petit ; la légende, le mythe, les textes fondateurs -la Bible, l'Iliade ou l'Enéide- ; l'Histoire et ses acteurs -Cromwell, Marie Tudor, Lucrèce Borgia, Rigoletto, le bouffon déchirant, Marion Delorme et Ruy Blas dans la coulisse des Cours d'Europe- ; et la foule des anonymes, le peuple de Paris, la Cour des miracles, les insurgés des barricades, l'évadé du bagne sur son chemin de rédemption.

Parce qu'il n'y a pas de petite ou de grande histoire, parce qu'"il n'y a ni petits faits dans l'humanité, ni petites feuilles dans la végétation ; parce que c'est de la physionomie des années que se compose la figure des siècles", Victor Hugo lit le drame et la comédie partout. Partout il voit la tragédie de l'homme et du monde. En imagination et par l'observation, dans le souvenir et la rencontre, dans le voyage et les songes. Apôtre de la science et de la raison, Victor Hugo, à Guernesey, invoquait pourtant les esprits. Les formes mêmes, si multiples, de l'oeuvre hugolienne, la richesse de son génie, sa profusion et sa diversité témoignent de sa soif inextinguible de tout essayer, et de s'essayer à tout : à la poésie puis au théâtre puis au roman, à l'épopée, aux méditations ; à l'écriture et à la peinture. "Quel architecte j'aurais été !" s'exclama-t-il, heureux des aménagements et des décors qu'il avait apportés à sa maison d'exilà

La porte est ouverte à toutes les hardiesses, à toutes les aventures. Plus tard, symbolistes et surréalistes vont s'y engouffrer. Baudelaire le premier lui rend hommage, saluant "l'un de ces esprits rares et providentiels qui opèrent dans l'ordre littéraire le salut de tous".

Ses dix-neuf ans d'exil sont le prix de sa passion. C'est au nom de cette liberté que Hugo, l'écrivain consacré, le royaliste ultra des années de jeunesse, le pair de France couvert d'honneurs, l'Académicien, se fait le chantre des humbles, de ceux qui souffrent. C'est au nom de cette liberté qu'il met en péril son statut et sa gloire littéraire, et prend peu à peu les chemins de la République.

Pour donner leur plein écho à ses combats, il se fait patron de presse. Déjà, le poète et le dramaturge avaient subi la censure : on ne s'en prend pas impunément à la lignée des rois. Bientôt, avec ses amis et ses fils lancés dans l'aventure de L'Evénement, il incarne les épreuves d'une presse indépendante, courageuse, engagée.

Sa liberté encore le fait rompre avec Louis-Napoléon Bonaparte, "Napoléon le Petit", "Augustule" qu'il voue aux gémonies. Les opposants éliminés, les libertés bafouées, la France asservie, brûlent son âme d'une colère sublime. C'est tout ou rien : "Quand la liberté reviendra, déclare-t-il, je rentrerai".

Pour la liberté toujours, il s'engage dans le grand combat du savoir. Savoir, c'est conjurer l'aliénation sociale. C'est vaincre la fatalité de l'asservissement et de la misère. C'est au nom de la liberté qu'il fait l'éloge vibrant du livre. Je le cite :
"As-tu donc oublié que ton libérateur,
C'est le livre ? Le livre est là sur la hauteur ;
Il luit ; parce qu'il brille et qu'il les illumine,
Il détruit l'échafaud, la guerre, la famine.
Il parle : plus d'esclave et plus de paria."

Alors Hugo se bat pour l'alphabétisation et l'instruction de tous, une instruction gratuite, obligatoire et laïque, libérée des influences et des carcans. Ce sera pour lui une immense joie de voir la représentation nationale se ranger enfin à ses côtés lors du vote historique de 1882.

Avec l'instruction se réalise le grand rêve d'égalité. Chez Hugo, il emprunte les chemins du combat pour les droits. Les droits des enfants, épuisés de travail. Les droits des femmes aussi. Celles qui l'ont entouré ont été des femmes libres : sa mère, et Juliette, et Adèle. Une femme libre encore, Fantine, la mère de Cosette. L'égalité, elle triomphe avec le suffrage universel. "Toute ma pensée, écrit Hugo, je pourrais la résumer en un mot : tendre et profond amour du peuple".

Par amour du peuple, il mène croisade contre la misère. Il secoue l'Assemblée pour travailler "à ce but sublime : l'abolition de la misère", qui est partout dans la France de la révolution industrielle, cette lèpre du corps social. "La lèpre a disparu, s'exclame Hugo. Détruire la misère, oui, cela est possible. Il faut y songer sans cesse, car tant que le possible n'est pas fait, le devoir n'est pas rempli". Elle est son obsession, et nous lui devons peut-être ses plus belles pages.
La fraternité est celle des nations. Par quels dons exceptionnels, intuition ou divination, il a la belle et troublante idée de l'Europe ? Idée dont il sait qu'elle n'a pas de réalité dans son temps. "Un jour viendra, déclare-t-il en ouvrant en 1849 le Congrès de la paix, où l'on verra ces deux groupes immenses, les Etats-Unis d'Amérique et les Etats-Unis d'Europe, se tendre la main par-dessus les mers, échanger leurs produits, leur commerce, leur industrie, leurs génies et améliorer le monde".

Enfin, que de temps, d'énergie, arrachés à son oeuvre, à ses amours, à ses enfants, à ses amis, pour renverser l'échafaud ! S'il est un combat qui éclaire toute la vie de Hugo, c'est celui de l'abolition. Il l'a mené sans relâche, par l'écrit et la parole. Il lui a donné un souffle, des accents qui ont traversé le temps. C'est la confrontation avec la peine de mort, la vision du condamné, du bourreau, du supplice, c'est l'horreur insoutenable de l'exécution qui ont inscrit sa révolte dans le coeur et l'âme de Hugo.

Le combat de Hugo est celui du premier commandement : "Tu ne tueras point". C'est celui de la dignité et de la compassion : chaque moment du condamné, les affres de l'attente, Hugo les éprouve ; ils sont insoutenables. C'est aussi le combat contre ce qu'il appelle "les peines irréparables". Il croit au pardon, à la rédemption et au rachat des fautes. Alors, il se bat encore et toujours, sans succès, mais il en a fait le serment : "cette loi du sang pour le sang, tant qu'il me restera un souffle dans la poitrine, je la combattrai de tous mes efforts, de tous mes actes et de tous mes votes". Ce sentiment-là, Hugo le tint sans faiblir.
*
Aujourd'hui, pourquoi tant de ferveur ? Comment Hugo nous parle-t-il ? Car il nous parle encore. Mieux, il tonne. Il assourdit : le 20 novembre 1941, à la demande pressante des nazis, Vichy abattait la grande statue élevée à Paris. L'éternité, l'universalité, la générosité de Hugo lui valaient son second exil.

Celui qui fut son ami, Alfred de Vigny, a livré le secret du génie : alliance, écrit-il, "d'une âme élevée, de la présence et de la puissance de l'esprit, d'une vaste pensée, et de la sensibilité généreuse du coeur". Voilà toute la force de Hugo, sa permanence, qui nous invitent à le suivre dans son chemin éclatant de lumière.

Le combat de Hugo, sous le regard de Dieu, est celui de l'ange contre la bête. Combat éternel du Bien et du Mal. Combat, sans fin ni frontières, que nous poursuivons obstinément en faveur de l'homme, de la paix, de la justice, du progrès. La première leçon de Hugo, c'est le cap d'humanisme qu'il nous fixe à jamais.

La puissance de l'esprit donne à Hugo son formidable pouvoir de vision. Il est "àl'homme des utopies/Les pieds ici, les yeux ailleurs" qui "Comme une torche qu'il secoue/ Fait flamboyer l'avenir". Il nous exhorte à contempler en grand l'état des choses, à discerner sur le long cours le sens profond des événements et de l'Histoire, à entrevoir les bouleversements du lointain. Il nous invite à penser le souhaitable, l'improbable, à plier et forcer le cours du destin.

C'est cette volonté inébranlable de Hugo qui lui fait défendre ses convictions avec l'énergie terrible d'un grand fauve, jusqu'au bout, sans concession et sans s'arrêter à l'obstacle du temps. Il les fait progresser. Avec Hugo, elles acquièrent l'élan de la sincérité et l'évidence de la justice. Même après lui, elles triompheront.

Leçon de pugnacité, de courage et d'espérance, portée par une langue superbe qui nous invite à son imitation et à sa défense. Cette langue flamboyante, toute soupirante, tantôt fracassante, toujours enthousiasmante, qui est aussi la langue de Dumas. Chacun comprendra que j'associe en un même hommage les deux hommes, que liait une forte amitié forgée dans les batailles du romantisme. Victor Hugo gardera toujours l'émotion de ce visage ami resté le dernier sur le quai, de ce dernier regard baigné de larmes, au moment de son départ pour Londres. L'un et l'autre ont enflammé l'âme et l'imagination par la puissance de l'inspiration et du verbe. Cette année est aussi celle du bicentenaire de la naissance de Dumas. Il était le plus populaire des Romantiques. Il reste à ce jour le plus lu des écrivains français dans le monde. Il était juste que notre pays lui manifeste sa reconnaissance. Voilà pourquoi j'ai décidé le transfert de ses cendres au Panthéon, où il retrouvera son ami.

Notre ferveur, notre admiration tiennent aussi à l'immensité et à la force des engagements de Hugo. Si l'affaire Dreyfus a marqué un tournant de notre histoire, avant, il y avait eu Victor Hugo qui, le premier, a évoqué le devoir sacré de l'intellectuel, appelant l'écrivain à "mesurer sa responsabilité en certaines circonstances". Souvent, il a dit "non", seul ou presque contre tous, mais auréolé du succès et de la gloire. Ainsi Victor Hugo fit de l'amnistie des Communards l'un de ses derniers combats.

Alors, et c'est aussi la leçon de Hugo, même au sommet de la gloire, même au faîte du pouvoir, et là surtout, il faut garder entière sa sensibilité aux joies, aux inquiétudes, aux souffrances ; "s'emplir de science humaine (à), se surcharger d'humanité". Remonter sans cesse la pente fatale du temps : l'habitude, la résignation, les durcissements de l'être. Demeurer en alerte, capable "de grandes découvertes", d'éblouissement, d'indignation, de colère, le coeur et les yeux grand ouverts.

Oui, comme hier, comme toujours, la voix de Hugo retentit et elle porte. Elle ouvre et dessine le champ immuable de la France : la République, la liberté, une éthique universelle et au fond bien davantage, une mystique de l'homme.

Je vous remercie.


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