Interviews de M. Hervé Gaymard, ministre de l'agriculture, de l'alimentation, de la pêche et des affaires rurales, dans "Libération" le 20, à "RTL" le 23, et dans "Le Figaro économie" le 24 décembre 2002, sur l'accord rejetant la réforme de la politique communautaire de pêche proposée par la Commission européenne et sur la situation de la viticulture française. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interviews de M. Hervé Gaymard, ministre de l'agriculture, de l'alimentation, de la pêche et des affaires rurales, dans "Libération" le 20, à "RTL" le 23, et dans "Le Figaro économie" le 24 décembre 2002, sur l'accord rejetant la réforme de la politique communautaire de pêche proposée par la Commission européenne et sur la situation de la viticulture française.

Personnalité, fonction : GAYMARD Hervé, MAJERCZAK Julie, ARZT Richard.

FRANCE. Ministre de l'agriculture, de l'alimentation, de la pêche et des affaires rurales

ti : Vous êtes ministre de l'Agriculture mais de la Pêche aussi. La semaine dernière, la Commission européenne demandait une réduction des capacités de pêche, pour préserver les stocks de poissons, notamment les cabillauds. Et puis, vendredi, après une négociation de cinq jours, un accord entre une majorité de pays européens a largement atténué les propositions de la Commission. Est-ce que vous qualifiez cet accord de total succès ?


- "Il n'y a jamais de total succès, il ne faut pas être présomptueux, mais je pense que pour nous, c'est un succès compte tenu d'où nous venions, puisqu'il y avait des propositions extrêmement provocatrices de la part de la Commission européenne, très idéologiques. C'est le pragmatisme qui l'emporté.."

Idéologiques côté environnement, vous voulez dire ?

- "Oui. En gros, c'était le débat caricatural, les gentils poissons contre les vilains pêcheurs, les gentils pays du Nord contre les méchants pays du Sud, plus la France et l'Irlande. Je crois qu'on a su prouver qu'on était capable de mettre en place un système qui, à la fois, permette aux pêcheurs de continuer d'avoir une activité et de gérer durablement la ressource de poissons, parce que c'est vrai, il ne faut pas nier que, sur certaines espèces, il y a des problèmes."

C'est-à-dire que, quand on dit que c'est un succès pour les pêcheurs français - beaucoup s'en félicitent parmi les pêcheurs français - ça ne sous-entend pas forcément que c'est un échec pour les cabillauds ?

- "Non, parce qu'il y a un plan de restauration du cabillaud, notamment dans la mer du Nord, qui est l'endroit où l'espèce est la plus menacée. Donc, il y a un plan de restauration qui a été mis en place, avec une limitation de ce qu'on appelle "l'effort de pêche", c'est-à-dire le nombre de sorties en mer, ce qui montre bien que cette réforme est équilibrée."

Mais est-ce qu'il y a, au-delà de ces mesures définies par cet accord, la nécessité, selon vous, d'une réforme de la politique commune de la pêche ?

- "Pas fondamentalement, parce que cette réforme a été mise en place il y a 20 ans, quand on a accru ce qu'on appelle les zones économiques exclusives et, donc chaque année, on détermine un total autorisé de captures, espèce par espèce, et au sein de ces captures autorisées on détermine des quotas par Etats membres. Donc, c'est un système qui fonctionne bien, mais pour qu'il fonctionne mieux, il faut davantage de contrôles, et c'est bien là où le bât blesse. Nous, nous étions pour un renforcement des contrôles et ne pas chambouler le système, alors que la Commission européenne, pour des raisons largement médiatiques, voulait complètement chambouler le système."

Contrôler, cela veut dire aller vérifier ce qu'il y a dans les filets ?

- "Eh bien oui, il faut contrôler que les pêcheurs ne pêchent pas plus que ce qu'ils ont le droit de pêcher et, d'ailleurs, les pêcheurs français sont tout à fait prêts à le faire et, avec des contrôles plus sévères, ce n'est pas la France d'ailleurs qui en pâtirait le plus."

Je change de sujet, je reviens sur terre, avec la viande : qu'est-ce que vous pensez de cette entreprise, Buffalo Grill, cette chaîne de restauration qui est fragilisée par une mise en cause judiciaire, gravement fragilisée ?

- "Je n'ai évidemment pas de commentaires à faire sur une procédure de justice en cours. Les deux seules remarques que je voudrais faire, d'abord je pense aux salariés de l'entreprise, compte tenu de ce qui se passe depuis plusieurs jours, et puis je ne voudrais pas que ces évènements et cette médiatisation jettent le discrédit sur la filière viande bovine, parce que c'est une filière qui a beaucoup trinqué - si j'ose dire -, depuis quelques années, qui a fait beaucoup d'efforts, qui se redresse petit à petit, patiemment. Je ne voudrais pas que cette sur-médiatisation, sur ce sujet, rompe la confiance entre le consommateur et une filière qui a fait énormément d'efforts en termes de "traçabilité", comme on dit, et d'amélioration de la qualité de la production."

Cela vous semble crédible qu'il ait pu exister de telle fraude, du temps de l'embargo ?

- "Je n'ai pas de commentaire à faire, il y a une procédure de justice, attendons de voir."

Autre sujet : on a vu les producteurs de vin s'inquiéter de la montée en puissance de vins venus d'autres continents : Australie, Amérique du Sud, Etats-Unis aussi, est-ce qu'à terme, il y a pour les vins français, les appellations contrôlées notamment, un vrai risque de concurrence auquel vous réfléchissez ?

- "Je crois qu'effectivement, il faut faire très attention, parce que certes la France a toujours des parts de marché très importantes à l'international, certes nous avons des vignobles qui, dans l'ensemble, ne vont pas si mal, même si certains d'entre eux font l'objet de mesures de reconversion qualitative, comme j'ai pu l'obtenir de Bruxelles il y a quelques semaines, mais il faut faire très très attention pour les cinq à dix ans qui viennent, notamment à l'exportation. Parce que, comme vous l'avez dit, il y a une concurrence de plus en plus grande de l'Australie, de la Californie, du Chili. Un rapport a été rendu public, au mois de juillet, le rapport de M. Bertomaud [phon.] et de son groupe de travail."

Qu'est-ce que vous allez en faire ?

- "Je l'ai mis en débat au sein des viticulteurs et des organisations viticoles. Au début de l'année prochaine, on va me remettre les conclusions et ensuite, nous aurons un plan à moyen terme. Il y a une question qui est parmi les plus délicates, c'est que dans le nouveau monde, on n'a pas d'appellations contrôlées liées au terroir mais on a des marques. Donc, la question est : pour notre viticulture, est-ce qu'on reste dans un système uniquement calé sur des appellations d'origine contrôlée liées à des terroirs, ou est-ce qu'à côté de cette spécificité française, qu'il faut continuer à défendre - qui est d'ailleurs, pour nous, un très bon article d'exportation à l'international -, est-ce qu'il ne faut pas, aussi, développer des marques ? C'est un véritable sujet ; la profession est aujourd'hui très partagée sur cette question. J'attends donc les conclusions pour en savoir plus. Et, par ailleurs, avec mon collègue F. Loos, ministre du Commerce extérieur, on va doper nos plans de promotion à l'étranger, de nos vins."

Vous parliez des contacts avec les agriculteurs dans ce domaine là, mais plus largement vous préparez, pour cette année, une loi pour le développement rural, selon quelles priorités ?

- "Oui, parce que le monde rural - et on l'a vu d'ailleurs lors de nos dernières consultations électorales -, s'estime extrêmement délaissé. Donc, j'ai reçu du président de la République et du Premier ministre, la mission de faire adopter, l'année prochaine, un projet de loi sur le développement rural, qui aura un volet agricole, un volet économique pour le développement de l'emploi, un volet environnemental aussi. Donc, c'est une grande loi que nous préparons."

Qu'est-ce que vous dites, des accusations de la gauche, en ce moment, à propos des nominations dans la haute administration ? Est-ce que vous, par exemple, au ministère de l'Agriculture, vous évitez de placer des personnes de confiance à des postes importants ?

- "Je vous dirais que cela me fait doucement rigoler, parce que quand on voit ce que la gauche a fait pendant 15 ans de pouvoir, sur 20 ans depuis 1981.."

Oui, mais peut-être que les temps ont changé.

- "Non, les temps n'ont pas changé puisqu'on a une administration dans laquelle il y a beaucoup de militants socialistes, il faut dire les choses telles qu'elles sont. Aucun directeur, aucun responsable d'établissement public n'est propriétaire d'une charge comme sous l'ancien régime. Il me semble tout à fait naturel qu'un ministre travaille avec des hauts fonctionnaires en lesquels il a confiance. Moi, cela ne me choque pas du tout, il faut arrêter ces débats artificiels, parce que quand on voit ce qu'a fait la gauche, cela me fait doucement rigoler, vraiment."

Vous serez donc partisan d'un "système des dépouilles", comme on l'appelle.

- "Il ne faut pas l'appeler "système des dépouilles". Mais je veux dire que je ne trouve pas choquant qu'on ait des dirigeants qui puissent travailler en confiance avec les nouveaux élus politiques quels qu'ils soient. D'ailleurs, peut-être - c'est une vue personnelle - pour les directeurs d'administrations centrales, l'idée qu'il y ait un mandat à durée fixe, avec un contrat au bout du compte, ne serait pas forcément une mauvaise chose."

Une dernière question, d'alimentation : rien de particulier sur la production des dindes de Noël, tout va bien ?

- "Non, j'ai été aux Trois Glorieuses à Bourg-en-Bresse, samedi, où j'ai vu de superbes chapons et poulardes, ce qui montre que la tradition culinaire de qualité est très intégrée dans notre patrimoine, y compris culturel."



(Source http://www.agriculture.gouv.fr, le 24 décembre 2002)

Q - L'accord obtenu samedi à Bruxelles sur la pêche en Europe est présenté comme une victoire des "amis de la pêche", le groupe de pays dont la France est le leader et qui rejettent la réforme voulue par la Commission européenne. Mais ne se fait-elle pas aux dépens du développement durable des ressources en poissons ?

R - Non, le compromis est équilibré. Les pêcheurs sont parfaitement conscients de la nécessité de protéger leur ressource. L'accord comprend des réductions de quotas : 15 % sur la sole, ce n'est pas rien pour les pêcheurs français. Cela fait - 40 % en quatre ans.

Q - La Commission européenne estime que la politique communautaire de pêche, en place depuis vingt ans, doit être changée, car elle ne fonctionne pas. Qui peut prétendre le contraire, au vu de l'érosion dramatique des ressources ?

Moi, je le prétends. Le système fondé sur les totaux autorisés de capture (TAC) et les quotas autorisés par pays fonctionne très bien, à deux conditions évidemment : que TAC et quotas soient adaptés, année après année, à la situation de la ressource et que le respect de ces limites soit réellement contrôlé.

Q - Précisément, la Commission affirme que les contrôles sont chroniquement efficaces.

R - C'est de sa faute. Au lieu d'inscrire dans son projet de réforme un renforcement des contrôles, elle a essayé de dénigrer les notions de TAC et de quotas, pour les remplacer par le concept d'"effort de pêche", qui revient à fermer des zones entières pendant un certain nombre de jours par mois. Médiatiquement, c'est formidable, surtout quand on veut redorer son blason "vert", mais c'était inepte, y compris au regard de l'objectif affiché par la Commission. Car réduire l'effort de pêche, c'est traiter tous les poissons comme des espèces menacées, alors que seuls quelques-unes le sont. Par exemple, si je n'avais pas réussi à soustraire la Manche-Est aux mesures pour sauver le cabillaud, les pêcheurs de Boulogne se seraient retrouvés au chômage alors que le cabillaud ne représente que 5 % de leurs prises. Et puis réduire l'"effort" est illusoire. Rien n'empêche un bateau de concentrer en une semaine les captures qu'il faisait avant en quinze jours.

Q - A Bruxelles, vous avez obtenu que les aides à la modernisation de la flotte se poursuivent de facto au moins jusqu'à 2006. Mais des flottes modernisées, c'est une menace accrue sur la ressource.

R - Cela, c'est la propagande de Bruxelles, qui voulait faire croire que toute modernisation est un facteur de surpêche, alors que, compte tenu des limites très strictes édictées à Bruxelles, c'est au contraire la garantie d'une meilleure sécurité des hommes en mer et d'une meilleure sélectivité des engins de pêche. Car tous les bateaux sont enregistrés à Bruxelles et la puissance exacte de chaque flotte est connue au jour le jour. Il y a des quotas. Tout est sous contrôle pour assurer une gestion durable de la ressource.

Que l'on modernise ou pas les bateaux ne change rien à ces plafonds. En revanche, cela donne des perspectives à la profession. Il faut permettre à des jeunes de se lancer dans la carrière de pêcheur s'ils le souhaitent.

Q - A Bruxelles, la fronde antiréforme menée par Paris avait paru se fissurer ces derniers jours...

R - Le front a tenu jusqu'au bout et c'est assez miraculeux. L'Italie et la Grèce n'étaient pas du tout concernées par le débat sur l'effort de pêche en Manche et en mer du Nord. La polémique sur la limitation de la taille des bateaux les inquiète peu puisque les leurs sont en moyenne plus petits que les nôtres. Enfin, ils se moquent du conflit entre l'Espagne et l'Irlande à propos de la zone appelée l'"Irish Box". Pourtant, ils sont restés solidaires de la France, du Portugal, de l'Irlande et de l'Espagne. Dès le mois de juillet, j'avais réuni tous ces ministres et nous avions signé un pacte d'acier précisant ce que, malgré nos différences évidentes, nous voulions défendre ensemble : une pêche vivante et respectueuse de la ressource.

Q - Face aux amis de la pêche, le commissaire européen à l'Agriculture, Franz Fischler, n'a pas réussi à faire passer sa réforme. Pourquoi ?

R - Le front favorable à la réforme a fini par se disloquer. Le plan de restauration du cabillaud frappait en priorité le Royaume-Uni, la Belgique et la Hollande. Si ces trois pays avaient refusé le compromis proposé, ils auraient pu constituer, avec l'Allemagne et la Suède - les deux réformistes les plus résolus - une minorité de blocage qui aurait tout fait capoter...

Q - Les grands perdants de l'accord de la semaine dernière, ce sont les pêcheurs d'Ecosse qui vont devoir baisser drastiquement les captures de cabillaud au nom de la sauvegarde de la ressource. En signant tout de même l'accord, les Britanniques apparaissent comme les plus responsables, les plus courageux ?

R - On ne peut pas présenter les choses ainsi. Si cette négociation a été aussi difficile, c'est parce qu'elle se déroulait sur des bases idéologiques et non pragmatiques. Le projet de la commission, c'était de sonner le tocsin sur l'épuisement général des ressources halieutiques sans faire aucune distinction entre les espèces, un discours globalisant, caricatural, sur les ravages de la surpêche et finalement très éloigné de l'évaluation scientifique des stocks espèce par espèce.

Q - A ce propos, le président de la République a jeté le discrédit sur les études scientifiques de la ressource halieutique. N'est-ce pas aussi de la propagande ?

R - Il ne s'agissait pas d'une attaque contre les scientifiques, plutôt contre l'utilisation politique qui est faite de leurs opinions. Ce que le président a dit, c'est qu'il faut confronter les avis scientifiques à la situation réelle de la ressource. Je vous donne un exemple. Il y a deux ans, des scientifiques ont dit que l'anchois dans le golfe de Gascogne, c'était fini. Dans la logique de la Commission, on aurait tout arrêté dans cette zone. Six mois plus tard, les anchois y pullulaient. Donc les choses ne sont pas aussi simples.

(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 24 décembre 2002)

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