Interview de M. Jean-François Mattéi, ministre de la santé, de la famille et des personnes handicapées, à France le 10 décembre 2002, sur la démographie médicale et le clonage reproductif. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Jean-François Mattéi, ministre de la santé, de la famille et des personnes handicapées, à France le 10 décembre 2002, sur la démographie médicale et le clonage reproductif.

Personnalité, fonction : MATTEI Jean-françois, LABORDE Françoise.

FRANCE. Ministre de la santé, de la famille et des personnes handicapées

ti : F. Laborde -. C'est la journée de l'hypertension ; est-ce que vous faites, vous aussi, du sport comme on l'a vu dans ce reportage à l'instant ?

- "C'est un peu difficile dans la journée d'un ministre de faire du sport, mais je dois avouer que je m'astreins à monter l'escalier à pieds au sein du ministère parce qu'après tout, monter quelques étages, ce n'est pas désagréable et puis ça maintient en forme."

Donc c'est une recommandation que vous faites à l'ensemble de la population hypertendue ou pas ?

- "Non, mais d'une façon générale, il est bon de faire quelques pas, de monter l'escalier à pied quand on peut le faire. Alors évidemment, pas six étages, mais deux-trois étages répétés plusieurs fois dans la journée. Et puis pas seulement monter, descendre ; ce ne sont pas les mêmes muscles qui interviennent."

Donc, voilà déjà une recommandation pratique pour ceux qui nous regardent. Revenons maintenant à d'autres thèmes qui vous préoccupent : la démographie médicale. Un rapport a été publié récemment, il est assez alarmant : on se rend compte que l'on va vers une pénurie de médecins. On est dans une pénurie, mais cette pénurie va se poursuivre jusque presque l'année 2020. C'est considérable !

- "Il y a deux problèmes. Aujourd'hui, paradoxalement, nous ne manquons pas de médecins, nous en avons 3,3 pour 1 000 habitants, ce qui est à peu près la moyenne des pays comparables. En revanche, si nous n'en manquons pas globalement, ils ont la fâcheuse habitude de se regrouper aux mêmes endroits ce qui fait que nous en manquons réellement, dans certaines campagnes, dans certaines banlieues. Et là, il y a une inégalité de répartition qui n'est pas compatible avec l'égalité d'accès aux soins. Et puis, il y a un deuxième point important : c'est que les médecins délaissent certaines spécialités qui sont plus difficiles, plus pénibles, plus contraignantes. Nous manquons par exemple d'obstétriciens pour accoucher, nous manquons de chirurgiens, nous manquons d'anesthésistes-réanimateurs et nous manquons de quelques spécialités qui sont pénibles également, qui sont parmi les moins rémunérées, comme les pédiatres ou les psychiatres. Donc, il faut remettre de l'ordre dans la maison, surtout que si on se projette dans 10 ou 15 ans, on voit que la courbe de démographie descend parce que notre nombre d'étudiants en médecine est insuffisant."

Est-ce que, par exemple, le numerus clausus va être supprimé, allégé ? Est-ce qu'il est légitime que ce soit le ministre de l'Education nationale qui décide du nombre de médecins et non pas le ministre de la Santé ?

- "Il ne décide pas tout seul, nous décidons ensemble. Il est légitime qu'il y prenne sa part puisque c'est dans l'enseignement supérieur, il y a des enseignants ; j'y ai ma part puisqu'il s'agit de préparer les médecins de demain. Le numerus clausus, en deux mots, qu'est-ce que c'est ? C'est le nombre d'étudiants qui sont admis en deuxième année de médecine et qui iront jusqu'au bout. Eh bien c'est vrai, on a trop longtemps cru qu'en diminuant le nombre de médecins on diminuerait le nombre de consultations, donc d'ordonnances et donc qu'on diminuerait les dépenses de santé. On s'aperçoit que c'est une grave erreur, que l'on est arrivé à une pénurie et qu'il est de plus en plus difficile de trouver un médecin. Pour autant, les dépenses n'ont pas baissé. Donc, je vais progressivement continuer d'augmenter le nombre d'étudiants en médecine. On est passés, cette année, de 4 700 à 5 100 ; je pense atteindre 6 000 - 6 500 en deux ou trois ans. Et puis, nous verrons ensuite comment il faut continuer. "

D'autant que dans d'autres pays européens, il n'y en a pas et qu'après tout, les jeunes Français peuvent aussi aller faire médecine en Belgique et revenir s'installer en France.

- "Ils peuvent éventuellement le faire, nous avons d'ailleurs un certain nombre de médecins étrangers qui aimeraient bien venir s'installer en France aussi. On va aller, c'est vrai, vers des remaniements et des mouvements, avec tout de même une barrière linguistique assez importante et, quelquefois même, une barrière culturelle. Figurez-vous que le rapport au médecin n'est pas le même d'un pays à l'autre."

Comment allez-vous faire pour que dans les zones rurales qui sont un peu désertifiées, des médecins s'installent, qu'ils viennent de France ou d'autres pays européens ? Comment allez-vous faire pour qu'il n'y ait pas pénurie à l'hôpital ? Vous allez inciter avec des aides financières, des tarifications différenciées ?

- "Je crois que là il y a un clavier de différentes mesures et on ne peut pas dire qu'il y a une mesure qui va s'imposer à tout le monde. Pour attirer les gens dans des endroits qui sont moins agréables que d'autres à vivre au quotidien, avant en tout cas de connaître ces pays, il faut inciter avec des aides, avec des prises en charge par les collectivités territoriales, par la Caisse d'assurance maladie. Il faut probablement proposer des cabinets de groupes, où la pression est moindre, où on se sent moins seul, on peut assurer les remplacements, de temps en temps partir une semaine. Il faut ouvrir ce que l'on connaissait autrefois sous le nom de "cabinet secondaire", c'est-à-dire qu'on est installé principalement en ville, mais une fois par semaine, on va au village où on a ouvert un cabinet secondaire. Si plusieurs médecins le font, cela assure une permanence médicale. Pour les hôpitaux, il faut tout simplement les ouvrir, il faut créer un vrai statut de médecins à temps partiel à l'hôpital, il ne faut plus se contenter de ce que l'on appelle "les vacataires", parce que ce n'est pas bien payé, ce n'est pas très attractif. Mais un vrai statut de temps partiel fait que des gens de ville, des médecins de ville, iraient volontiers à l'hôpital. J'ajoute, si vous me permettez juste un mot, on parle beaucoup des médecins, mais le problème existe aussi pour les infirmières."

Oui, qui manquent terriblement. Une question sur l'accueil dans les hôpitaux : la tradition française est formidable, tout le monde peut aller à l'hôpital¿

- "Oui."

¿Qu'on soit inscrit à la Sécurité sociale ou pas, qu'on soit en situation régulière ou irrégulière. Certains chiffres indiquent qu'il y a 200 000 personnes qui se présentent chaque année aux urgences, qui sont soi-disant en situation irrégulière et qui sont pris en charge par la collectivité. Est-ce que ce chiffre correspond à une réalité et est-ce qu'il y a un moment où il faudra peut-être revoir ce système d'accueil pour tous ?

- "Je n'ai pas le chiffre de 200 000 vérifiés. Ce que je sais quand même, c'est que d'une part dans "hôpital" , il y a "hospitalité", c'est-à-dire que l'on doit accueillir, et que la vocation de l'hôpital est d'accueillir celui qui est dans la difficulté. Je ne souhaite pas que nos hôpitaux deviennent, comme certains hôpitaux américains que je connais, où dès le hall d'entrée on vous demande votre carte de crédit pour savoir si on peut vous soigner. Je pense que ce qui fait la grandeur de la médecine française, c'est de ne laisser personne sur le bas-côté de la route."

Et cet accueil aura lieu - c'est une transition un peu tirée par les cheveux, mais je l'assume -, en dépit des conversations et des négociations que vous devez avoir sur la mise en place des 35 heures, l'assouplissement des RTT, ce qui n'est pas non plus une mince affaire à l'hôpital.

- "C'est un problème dont je me serais bien passé et dont j'estime qu'il a été mal géré par mes prédécesseurs. Les 35 heures sont un acquis social, désormais, il faut l'assumer. Mais à l'hôpital, quand on a déjà une pénurie d'infirmières, une pénurie de médecins, et qu'en plus de cela, on les fait passer de beaucoup d'heures à 35 bien chiffrées, alors on a des difficultés. Je dois dire que j'ai rencontré les syndicats, que nous sommes en négociations pour trouver des règles d'assouplissement transitoire. Dès qu'on peut l'appliquer, on l'applique, naturellement, c'est la loi, mais la sécurité du malade prévaut. J'espère que ce que je vais leur proposer va nous permettre d'aboutir à un accord avant la fin de l'année. Je crois que c'est dans l'intérêt du malade."

Vous présentez la loi bioéthique et dans cette loi, il y a notamment une disposition sur le clonage reproductif. Qu'est-ce que vous pensez des expériences qui sont annoncées en Italie et aux Etats-Unis, où certains médecins auraient engagé des grossesses ?

- "De telles pratiques sont irresponsables. Où bien c'est du bluff, c'est du mensonge, auquel cas je laisse les gens juger ; deuxièmement, si c'est la réalité pourquoi pas, après tout les brebis, les vaches sont des mammifères et l'être humain est un mammifère. Donc, si on procède de la même façon avec 400 essais sur une femme, il n'y a pas de raison qu'il n'y en ait pas un qui ne marche pas. Et donc, je crois que le clonage reproductif pourrait être réalisé effectivement. Il faut, je crois, considérer que c'est une pratique qui est contre la dignité de la personne humaine, parce que vous, moi, tout un chacun, nous sommes singuliers, nous sommes uniques, et que d'être la copie de quelqu'un et de devoir assumer le destin physique, génétique de quelqu'un, c'est le priver de sa liberté en définitive. Donc, à mon avis, il faut une incrimination très sévère pour interdire cela."

(Source : premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 10 décembre 2002)

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