Tribune conjointe de MM. Hervé Gaymard, ministre de l'agriculture, de l'alimentation, de la pêche et des affaires rurales, Pierre-André Wiltzer et François Loos, dans "Le Figaro" du 21 décembre 2002, sur la politique agricole commune. | vie-publique.fr | Discours publics

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Tribune conjointe de MM. Hervé Gaymard, ministre de l'agriculture, de l'alimentation, de la pêche et des affaires rurales, Pierre-André Wiltzer et François Loos, dans "Le Figaro" du 21 décembre 2002, sur la politique agricole commune.

Personnalité, fonction : GAYMARD Hervé, WILTZER Pierre-andré, LOOS François.

FRANCE. Ministre de l'agriculture, de l'alimentation, de la pêche et des affaires rurales; FRANCE. Ministre délégué à la coopération et à la francophonie; FRANCE. Ministre délégué au commerce extérieur

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Le ministre australien du Commerce extérieur, M, Mark Vaile, vient de publier un pamphlet contre la Politique agricole commune (PAC), qu'il qualifie d'"étrangleuse des pays pauvres".

Qui pourrait s'étonner que nos concurrents commerciaux s'indignent des parts de marché agricoles de l'Europe à l'étranger ? A l'approche de nouveaux rendez-vous sur les négociations commerciales du cycle de Doha, la grande valse des intimidations a commencé.

Les pays du "groupe de Cairns" - pays exportateurs nets de produits agricoles dont l'Australie est l'un des plus virulents représentants - ont acquis un art consommé de se dissimuler derrière les pays les plus pauvres, le Mali ou le Burkina Faso, pour combattre la PAC, masquant derrière le voile pudique de considérations humanitaires des motivations essentiellement commerciales.

Car il faut voir les choses en face. Quels sont les pays dont les marchés sont les plus ouverts ou absorbent le plus de produits agricoles du Tiers-monde ? L'Europe en importe quatre fois plus que les Etats-Unis.

Le faux procès que l'Australie fait à la PAC oublie de mentionner que les parts de marché abandonnées par l'Union européenne depuis 1992 ont été gagnées par des pays comme celui de M. Vaile : l'Australie par exemple a pris la place des producteurs européens dans le domaine des céréales. On peut dire la même chose de la Nouvelle-Zélande pour les produits laitiers. Rien en revanche pour les pays en développement les plus pauvres. C'est évidemment une donnée qui affaiblit significativement le caractère altruiste du propos du ministre australien.

M. Vaile est bien obligé de concéder que l'Union européenne reste l'ensemble développé le plus ouvert aux produits agricoles des pays en développement. L'Union européenne absorbe ainsi les deux tiers des exportations agricoles africaines.

L'Union européenne considère que les échanges agricoles, s'ils sont effectivement orientés vers les pays les plus pauvres, constituent un véritable moteur de développement. En complément d'une politique de coopération, l'Europe a donc développé depuis longtemps une politique commerciale volontariste et globale, fondée notamment sur un schéma de préférences généralisées ouvert sur des accords particuliers avec des pays laissés beaucoup trop à l'écart de l'échange international, tels les pays d'Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP), des accords préférentiels et sur des réductions des droits de douane. Rien d'étonnant, donc, que ces dispositifs irritent, l'Australie n'ayant bien sûr pas profité de cette politique généreuse pour les pays qui en ont le plus besoin.

La dernière initiative communautaire a consisté à supprimer les droits de douane aux importations en provenance des 49 Pays les moins avancés (PMA). Les résultats sont déjà là : le gain en un an des producteurs et consommateurs de ces pays est évalué à 400 millions de dollars, sens perte significative pour les autres pays en développement. M. Vaile soutient que cette initiative, baptisée "Tout sauf les armes", se fait au détriment des pays d'Amérique latine et d'Asie qui n'en sont pas bénéficiaires. Peut-on lui rappeler que, par exemple, l'Union européenne absorbe 40 % des exportations agricoles du Brésil alors que les Etats-Unis n'en achètent que 15 % ? Est-il réellement besoin de démontrer que les besoins du Brésil, grande puissance industrielle mondiale, ne sont pas les mêmes que ceux du Bangladesh ou de la Mauritanie ?

Malgré nos appels répétés, ni les Etats-Unis ni les pays du groupe de Cairns, et donc notamment l'Australie, n'ont encore accepté de suivre l'Europe dans cette voie en prenant des mesures similaires.

On le voit bien, la véritable préoccupation de M. Vaile ne porte pas sur les exportations des pays en développement. Et c'est bien là que se situe le problème. Son objectif, toujours le même, est de fragiliser l'agriculture européenne pour augmenter les parts de marché de son pays et des grandes puissances agricoles, tout en maintenant les nombreux obstacles non tarifaires qui protègent son marché des concurrents.

Le libre-échange des produits agricoles ne représente ni une vérité révélée ni une fin en soi. Et il n'est pas dans nos intentions d'accepter que, sous couvert d'objectifs généreux partagés par la communauté des nations, une négociation internationale vienne priver des pays de la maîtrise de leur sécurité alimentaire ou de leur développement agricole, social et territorial.

La stratégie du groupe de Cairns à l'OMC est claire, mais son jeu d'alliances l'est moins. Pourquoi viser à ce point le Vieux Continent, alors que les Etats-Unis accordent à leurs agriculteurs des subventions moyennes supérieures de 25 % à celles qui sont constatées dans l'Union européenne ? Ces aides sont en augmentation, notamment depuis le "Farm Act" tandis que les subventions européennes ont diminué ces dernières années.

Si le libre-échange des produits agricoles, raison sociale de l'association des grands exportateurs agricoles, est bien la motivation de ces attaques contre la PAC, nous attendons le prochain appel de M. Vaile contre Washington. Il pourrait par exemple dénoncer les subventions américaines aux producteurs de coton, de riz, d'arachide qui sont en concurrence directe avec les productions des pays en développement... Ces subventions américaines font baisser les cours mondiaux et, par là même, les recettes des producteurs africains ou asiatiques.

La filière coton en constitue un bon exemple. Alors qu'elle fait vivre 15 millions de personnes dans les pays de la zone Franc, la position américaine n'a-t-elle pas été résumée par M. Ken Hood, président du National Cotton Council, lorsqu'il déclarait au Wall Street Journal le 26 juin dernier que les producteurs américains ne pouvaient exister sans subventions et qu'il convenait peut-être que les producteurs africains cessent de cultiver le coton ?

Le débat sur la politique agricole, au c¿ur des inquiétudes des citoyens sur la mondialisation et l'urbanisation de nos modes de vie, vaut mieux que les caricatures commerciales, budgétaires, tiers-mondistes ou écologistes dans lesquelles il a trop souvent versé ces derniers mois. L'Europe, dont la tradition agricole est ancienne et qui est attachée à la vocation multifonctionnelle de son agriculture, assumera toutes ses responsabilités, en particulier à l'égard du développement.

(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 26 décembre 2002)

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