Tribune de M. Philippe de Villiers, président du Mouvement pour la France, dans "Le Figaro" du 13 janvier 2003, sur la "volonté guerrière" des Etat-Unis face à l'Irak, les aspirations au leadership mondial des Etats-Unis et sur la position de la France, intitulée "Bagdad : une guerre étrangère à nos valeurs". | vie-publique.fr | Discours publics

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Tribune de M. Philippe de Villiers, président du Mouvement pour la France, dans "Le Figaro" du 13 janvier 2003, sur la "volonté guerrière" des Etat-Unis face à l'Irak, les aspirations au leadership mondial des Etats-Unis et sur la position de la France, intitulée "Bagdad : une guerre étrangère à nos valeurs".

Personnalité, fonction : VILLIERS Philippe de.

FRANCE. Mouvement pour la France, président

ti : Les Etats-Unis s'apprêtent à déclencher une guerre contre l'Irak. Dans les prochaines semaines, le gouvernement de la France va devoir faire un choix et le justifier auprès du peuple français.

L'Amérique donne officiellement trois justifications à sa volonté guerrière :

- L'Irak est une dictature
- Le régime irakien cherche à fabriquer des armes de destruction massive
- il alimente le terrorisme international.

L'Irak est, certes, une vraie dictature, mais aussi vraie que celles qui gravitent autour des Etats-Unis.

A ceux qui aujourd'hui soutiennent, avec le gouvernement américain, que l'Irak dispose d'armes de destruction massive, je pose deux questions :

1/ Est-il possible de citer un seul Etat au Moyen Orient non suspect du point de vue de la prolifération nucléaire, chimique ou bactériologique ?

2/ S'il y a vraiment quelque chose d'important de caché, pourquoi les services secrets américains sont-ils incapables de fournir des preuves aux inspecteurs de l'O.N.U, lesquels ne trouvent rien ?

Plus les accusations sont graves, meilleures doivent être les preuves. Or, jusqu'à aujourd'hui, aucune preuve n'a été présentée.

L'Irak est-il une pièce du puzzle de l'islamisme mondial ? Après tout, comme disait le Général de Gaulle, l'Orient est compliqué. Mais tenons nous en aux faits et à la présomption d'innocence. L'Irak fut un rempart contre la Révolution islamique chiite et a toujours persécuté ses propres islamistes. Aujourd'hui, il n'existe aucun élément pouvant laisser penser à une collusion entre Bagdad et des mouvements islamistes trans-étatiques.

En fait, la véritable raison de la guerre américaine est extérieure à l'argumentation officielle de Washington. Et tout le monde la connaît : la volonté de leadership mondial des Etats-Unis qui passe notamment par le contrôle de la dépendance énergétique de ses rivaux économiques. L'Irak est donc une étape sur le chemin du leadership américain. Et c'est là une réalité géopolitique qui, sous ma plume en tout cas, n'a rien à voir avec un quelconque antiaméricanisme idéologique. J'étais avec l'Amérique contre le communisme durant la Guerre froide et j'ai gardé une grande sympathie pour le peuple américain. Mais il faut poser la question haut et fort aujourd'hui : est-il légitime qu'un Etat, fût-il notre ami, décide de mettre fin au gouvernement d'un autre Etat parce que celui-ci serait un obstacle à ses ambitions géopolitiques ?

Pour l'heure, notre pays observe une stricte position légaliste. Il accepte l'éventualité d'une attaque contre l'Irak à la seule condition que le Conseil de Sécurité autorise celle-ci. Mais cette posture légaliste ne suffit pas à en faire une posture légitime. En droit international, ce qui est légitime, c'est de défendre le droit des nations à la souveraineté et le respect de leur intégrité territoriale.

C'est justement parce qu'elle sera profondément illégitime que la guerre américaine aura les pires conséquences dans le monde en voie de développement. Soyons en sûr, les islamistes et tous ceux qui ont misé sur le choc des civilisations pour faire progresser leurs rêves impérialistes, n'attendent que cette guerre pour agrandir leurs agences de recrutement. Une affiche " Occident contre Irak " serait plus bénéfique pour eux qu'une affiche " Etats-Unis contre Irak ".

La France a des intérêts majeurs en Afrique et au Proche-Orient. Les islamistes ont toujours cherché à lui nuire parce qu'elle croyait la modernité possible dans l'islam. Durant la Guerre froide, à l'époque où l'Amérique se servait des islamistes, la France les combattait déjà. Si nous faisions aujourd'hui l'erreur de suivre les Américains, n'en doutons pas, nous serions demain les premiers à subir le renforcement de l'islamisme dans les mondes musulmans.

Nous tirons notre influence dans le monde de deux dimensions : d'une part, la réalité de notre puissance économique, politique et militaire, qui fait qu'on nous respecte et, si besoin, que l'on nous craint ; d'autre part, notre effort constant en faveur de l'équilibre qui fait que l'on nous aime. Il n'y a qu'à voyager pour mesurer à quel point cette deuxième dimension nous différencie de l'Amérique.

C'est en assurant cette mission d'équilibre que nous trouvons toute notre place dans le concert mondial.

J'entends déjà les voix du parti de la résignation, hélas multiséculaires dans notre pays, s'élever pour nous avertir que l'Amérique ne nous laissera pas le choix. Alors je dis solennellement : de deux choses l'une. Ou l'Amérique est réellement du côté de la liberté des peuples et alors elle comprendra le choix de la France libre. Ou alors nous n'avons déjà plus le choix et il faudra en conclure que c'est l'Amérique qui menace la liberté des peuples.

Pour tous ceux qui ont grandi dans l'image d'une Amérique libératrice des totalitarismes, et j'en fais partie, je comprends qu'il puisse être difficile d'imaginer que l'hyperpuissance américaine soit devenue, en vingt ans, une menace pour la liberté. Mais l'évolution des rapports de force peut changer le comportement des individus comme celui des nations. Le monde a changé depuis que le Mur de Berlin est tombé. Les campements militaires américains sont aux portes de la Russie et de la Chine tandis que les pays candidats à l'élargissement de l'Union européenne campent, eux, aux portes de Washington.

Les Français se découvrent trahis par des élites européistes qui leur avaient vendu la certitude d'une Europe puissance en échange de l'abandon de la grandeur française. L'européisme agglutine l'Europe à l'Amérique. Tous les choix récents au sein de l'Union européenne en matière de défense et de politique étrangère ont augmenté le poids des Etats-Unis et de l'OTAN. Au contraire, les quelques succès récents de la France sur le plan international se sont faits en dehors de l'Union européenne.

Il n'y a pas de fatalité en politique. Certains sont tentés par l'idée de remettre les clés de leur destin, et donc de la liberté future de leurs enfants, à la puissance américaine. Ils ont tort. La crainte des menaces immédiates, tel l'islamisme, ne doit pas leur faire oublier que l'histoire déroule depuis des siècles la compétition des peuples dans la hiérarchie de la puissance.

Si les Américains peuvent aujourd'hui refaire la carte des Etats en fonction de leurs intérêts géopolitiques c'est d'abord parce qu'ils sont restés totalement souverains, et ensuite parce qu'ils ont donné à leur souveraineté les moyens de sa puissance.

Constatant que le projet américain est étranger à nos intérêts et à nos valeurs, je demande au Président de la République que la France refuse de participer à une guerre déclenchée contre l'Irak et qu'elle s'oppose à celle-ci au Conseil de Sécurité de l'O.N.U. en faisant usage de son droit de veto.

Soyons sûrs qu'en épousant le parti de la sagesse, la France ne sera jamais seule et qu'elle en sortira internationalement grandie. Si la France avance, ceux qui l'aiment et l'attendent la suivront. Si elle recule, les mêmes la mépriseront !

(source http://www.mpf-villiers.org, le 14 janvier 2003)

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