Déclaration de M. Xavier Darcos, ministre délégué à l'enseignement scolaire, sur l'enseignement de l'histoire et de la géographie à l'école, Paris le 12 décembre 2002. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Xavier Darcos, ministre délégué à l'enseignement scolaire, sur l'enseignement de l'histoire et de la géographie à l'école, Paris le 12 décembre 2002.

Personnalité, fonction : DARCOS Xavier.

FRANCE. Ministre délégué à l'enseignement scolaire

Circonstances : Ouverture du colloque "Apprendre l'histoire et la géographie à l'école" à Paris le 12 décembre 2002

ti : Monsieur le Directeur,
Mesdames et Messieurs les Professeurs,
Mesdames et Messieurs les Inspecteurs généraux
Mesdames et Messieurs,
Chers amis,


Je suis vraiment heureux d'ouvrir ce grand colloque consacré à l'enseignement de l'histoire et de la géographie à l'école. Je voudrais tout d'abord vous remercier, Monsieur le Directeur, d'avoir bien voulu nous accueillir ce matin dans l'un des amphithéâtres de l'Institut d'études politiques de Paris. Je crois qu'il est important que la séance inaugurale de ces trois journées de réflexion puisse se dérouler dans un cadre qui incarne aussi éminemment la tradition historienne et géographe de notre pays.

Je voudrais par ailleurs saluer une des grandes figures de cette maison, Monsieur René Rémond, qui a bien voulu accepter la délicate mission de repenser l'unité du dispositif d'éducation civique actuellement proposé aux collégiens et aux lycéens, afin de constituer un véritable " parcours civique des élèves " de la 6ème à la terminale.

Je tiens également à rendre hommage aux organisateurs de cette manifestation pour la très haute ambition qu'ils ont assignée à celle-ci. Rarement, je crois, un colloque aura réuni autant d'intervenants aussi divers et d'aussi grande qualité ; rarement il aura inscrit à son programme autant de débats et d'ateliers.

Enfin, je voudrais vous remercier, Mesdames et Messieurs, d'avoir été si nombreux à vouloir participer à ces journées, comme intervenants ou comme spectateurs engagés et impliqués.

Pourquoi un tel succès ? La raison, je crois, en est simple. Cela fait presque vingt ans que l'Education nationale n'avait pas consacré à l'enseignement de l'histoire et de la géographie un moment fort de réflexions et de débats. Or, toute discipline, au-delà des aménagements ou des réformes de ses programmes, a besoin d'être périodiquement refondée.

C'est ce qu'avait efficacement accompli, en 1984, pour ce qui concerne l'histoire, le colloque de Montpellier, dont les actes ont nourri jusqu'à aujourd'hui notre réflexion : la prise en compte du fait religieux dans l'enseignement de l'histoire, notamment, en est directement issue. Le colloque d'Amiens, en 1991, fut tout aussi efficace pour la géographie.

Au terme de ces dix-huit années, il nous faut en effet réfléchir à l'avenir. L'objectif de ce colloque n'est donc pas tant de dresser un état des lieux - celui-ci sera fait et il est indispensable - que d'élaborer une vision nouvelle. Comment l'histoire-géographie doit-elle évoluer dans les quinze ou vingt ans à venir ? Quels en seront les principes directeurs et la ligne de mire . Ce sont là les questions auxquelles, Mesdames et Messieurs, vous allez devoir apporter les réponses les plus précises et les plus pertinentes.

Chacune à leur manière, l'histoire et la géographie incarnent l'école de la République. Chacune à leur manière, sans qu'on puisse pourtant les séparer : c'est, vous le savez bien, sur le Tableau de la géographie de la France de Vidal de la Blache que s'ouvrait la monumentale Histoire de France de Lavisse. Laquelle a constitué l'un des fondements de l'enseignement patriote et laïque que la IIIème République entendait promouvoir. Depuis les choses ont bien changé évidemment, nos conceptions se sont renouvelées et continueront à le faire. Mais sans que l'histoire-géographie ait jamais perdu l'insigne place qui a toujours été la sienne. Spécificité française : notre pays est le seul à assurer un enseignement suivi de cette discipline tout au long de la scolarité, du cours préparatoire à l'enseignement supérieur et ce quelle que soit la voie choisie ; le seul à considérer l'histoire-géographie comme une discipline pleinement culturelle et civique, marquée par une volonté d'ouverture et d'universalité, et non comme une simple " option " ; le seul à unifier l'histoire et la géographie sous le magistère d'un même et unique professeur.

Je voudrais ici souligner combien ce colloque s'inscrit dans la continuité d'une réflexion de fond sur le contenu et le sens du savoir, dont nous voulons aujourd'hui réaffirmer l'autorité. Le colloque sur l'Islam, sur l'enseignement du fait religieux, etc¿ : autant d'étapes dans cet effort de longue haleine que nous menons en vue de nous réapproprier le sens de ce que nous faisons. Et avec le ferme espoir qu'au bout du compte nos élèves puissent à leur tour donner du sens à ce qu'ils apprennent.

Dans cet esprit, nous souhaitons qu'au cours de ce colloque, la réflexion disciplinaire elle-même retrouve toute son importance et toute sa priorité. A l'évidence, la tendance de ces dernières années a été de contourner les disciplines au profit du " transdisciplinaire ", du " pluridisciplinaire ", voire du " codisciplinaire ", jusqu'à les considérer presque comme les seuls et uniques vecteurs de l'innovation.

Loin de moi l'idée de mettre en cause les grands dispositifs transversaux qui ont été mis en place, qui ont fait la preuve de leur efficacité pédagogique et dans lesquels l'histoire-géographie a pris une part active - je pense là non seulement aux travaux personnels encadrés, aux itinéraires de découverte, mais aussi à l'éducation civique, juridique et sociale. Je crois néanmoins qu'à force de concentrer l'essentiel de la réflexion sur le périphérique, les disciplines ont fini par être négligées.

Il nous faut ainsi redécouvrir les fondamentaux : redécouverte qui ne va pas sans innovations. Il n'est nullement question de nous replier frileusement sur les pratiques de nos grands-parents : elles étaient faites pour eux, elles ne le sont plus pour nous. Le " fondamental " n'est pas - funeste confusion - le " rétrograde ". Les disciplines, en faisant retour sur elles-mêmes, ne font pas pour autant marche arrière. Elles réaffirment au contraire les bases sans lesquelles l'acquisition d'une culture est impensable : la connaissance de la chronologie pour l'histoire, notamment, par laquelle elle reconquiert sa dimension temporelle, qui constitue pour ainsi dire sa profondeur propre.

Ce recentrage sur les missions essentielles - déjà amorcé par nos prédécesseurs - n'est pas rétif à des évolutions profondes : trouverait-on ainsi beaucoup de points de ressemblance entre l'histoire-géographie de 1984 et celle de 2002 ? Jamais sans doute une discipline n'aura connu en un temps aussi court des changements aussi radicaux. Qui aurait pu dire, il y a vingt ans, que l'Ecole s'emparerait sans aucun tabou de sujets aussi sensibles que Vichy et la Résistance, la Guerre d'Algérie ou les relations entre l'Europe et l'Islam ? Qui aurait pu affirmer que la géographie, alors discipline-carrefour, alors science " bonasse " rejoindrait le domaine des sciences sociales et permettrait de comprendre quelques uns des enjeux politiques les plus cruciaux du monde d'aujourd'hui ? Que l'histoire et la géographie, jadis bâties sur le passé le plus révolu, s'approprieraient le temps présent, y compris dans ce que celui-ci offre d'indéterminé et d'incertain ?

Et ce ne sont pas seulement les contenus qui ont changé, ce sont les concepts et les démarches. Enseigner l'Europe aujourd'hui, par exemple, relève tout autant de l'histoire que de la géographie, selon que l'on met l'éclairage plutôt sur le temps ou plutôt sur l'espace ; les changements de constitution politique ou les changements d'organisation territoriale. La perspective très prochaine de l'élargissement de l'Union bouleverse notre appréhension de l'espace et rend caduques beaucoup des conceptions que nous nous étions forgées depuis cinquante ans. Mais elle redonne aussi, paradoxalement, une actualité à des modèles qui semblaient depuis longtemps tombés en désuétude (je pense par exemple à cette belle tentative, incarnée par l'Empire austro-hongrois, de faire vivre ensemble les nombreuses nations d'Europe centrale). De sorte que le passé apparemment le plus périmé peut, par de singuliers retournements de l'histoire, ressurgir au service de nos propres ambitions. J'ajoute ici que l'histoire et la géographie doivent se situer en première ligne de la nécessaire éducation de la jeunesse européenne à sa nouvelle identité (qui n'est pas, j'y insiste au passage, simplement politique ou économique, mais aussi culturelle). Nouvelle, en un sens seulement : car précisément, elle a ses racines dans l'histoire et s'ancre dans un espace géographique donné.

Je ne m'attarderai pas davantage sur ces sujets qui vont, durant ces trois jours, vous fournir matière à questionnement et à débat. Je distingue trois pistes de réflexion que ce colloque pourrait vous permettre d'ouvrir :
- reclarifier les finalités et les contenus de votre discipline, afin de lui éviter les risques de dispersion et d'éclatement,
- réfléchir à la légitimité de l'utilité sociale de l'histoire et de la géographie, dont les évolutions se font de plus en plus pour répondre à des besoins nouveaux. Je pense notamment à l'enseignement du fait religieux : au rôle nouveau que joue la géographie en matière d'éducation à l'environnement et au développement durable.
- refonder l'association des deux disciplines en réfléchissant à la place de chacune, à leurs responsabilités et à leurs démarches respectives.

Bien évidemment, je serai, Mesdames et Messieurs, extrêmement attentif aux résultats de vos travaux, surtout au moment où d'importants changements vont intervenir dans les programmes. Mais, aussi riche et fécond que soit ce colloque, il reste avant tout, et c'est toute son ambition, prospectif. Il n'est donc qu'un point de départ, un commencement. Au terme de ces trois journées, tout sera à mettre en oeuvre, notamment en ce qui concerne la formation, si l'on veut que les choses évoluent avec l'ensemble des enseignants. En tout cas, cette grande réflexion pédagogique aura favorisé une rencontre forte entre l'université, l'encadrement pédagogique et les enseignants. Cette rencontre fait naître, je crois, un " style " de formation continue qui ne fait pas de la didactique une approche coupée de la science en train de s'élaborer et doit nous servir de modèle dans nos réflexions actuelles.

Mais l'enjeu de ces journées, vous le savez, n'est pas simplement théorique. Dans un monde où l'histoire, après avoir prétendument atteint sa " fin ", s'accélère, dans un monde aux frontières mouvantes, l'avenir appartient plus que jamais à ceux qui ont la mémoire du temps et la connaissance de l'espace, l'avenir appartient aux historiens et aux géographes. Il revient à chacun d'entre nous et d'abord à vous, les professeurs, d'en donner à nos élèves les clés.

(Source http://www.education.gouv.fr, le 19 décembre 2002)

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