Interview de M. Renaud Muselier, secrétaire d'Etat aux affaires étrangères, à France 2 le 19 décembre 2002, sur la situation en Irak et en Côte d'Ivoire. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Renaud Muselier, secrétaire d'Etat aux affaires étrangères, à France 2 le 19 décembre 2002, sur la situation en Irak et en Côte d'Ivoire.

Personnalité, fonction : MUSELIER Renaud.

FRANCE. SE aux affaires étrangères

ti : F. Laborde - Nous allons évoquer deux grands dossiers internationaux préoccupants : la situation en Irak et la situation en Côté-d'Ivoire. Avant cela, commençons par votre tournée dans le Golfe, qui est assez liée au premier dossier. Vous êtes allé récemment visiter tous les Etats - Koweït, Qatar, Bahreïn, Oman. Comment est l'ambiance sur place ?

- "Cinq pays du Golfe - une endroit stratégique - [dont] la France au plan diplomatique était absente depuis les années 1994 à peu près, où j'ai été reçu au plus haut niveau par les différents responsables politiques, qu'ils soient émirs, sultans. Il y a une très grande affection, amitié, confiance en le président Chirac. Je crois que c'est très important d'avoir des relations personnelles fortes."

L'image de la France reste positive, bonne là-bas ?

- "Au plan personnel, avec le Président, oui. Au plan politique et diplomatique, la France a joué un rôle essentiel dans la résolution 1441 des Nations unies. Le fait que le Conseil permanent, le Conseil des Nations unies ait voté à l'unanimité cette résolution, c'est-à-dire la méthode et le calendrier pour le retour des inspecteurs en Irak, fait en sorte que nous avons un grand crédit diplomatique. Ils ont confiance en nous, ils ne veulent pas d'action unilatérale. Et donc, il existe une certaine inquiétude, bien entendu, et une attente de la puissance des Nations unies dans l'organisation, la gestion de cette démarche des inspecteurs en Irak."

On sait qu'aujourd'hui ,à l'Onu, H. Blix doit donner les premiers éléments sur l'enquête réalisée par les inspecteurs de l'Onu. Et puis on sait aussi que C. Powell doit répondre, dans un discours à l'Onu, sur les intentions américaines. Quel est votre sentiment ? Que les Américains sont décidés à y aller quoi qu'il arrive, avec ou sans les Européens, avec ou sans le feu vert de l'Onu ?

- "Depuis le début, on voit bien que les Américains mettent une pression considérable sur les Nations unies, essayent d'imposer leurs marques, leur volonté, qui est une volonté beaucoup plus brutale que la nôtre. Pour autant, ils y ont participé puisqu'ils ont voté la méthode de fonctionnement des Nations unies, dans le cadre des inspections. M. Blix fait un travail remarquable avec ses inspecteurs, là-bas, sur place. Il est clair que nous allons étudier ce rapport, ce qu'il en est, et ne pas écouter que la version américaine. Ce qui compte, c'est la version des Nations unies ; ce sont les inspecteurs qui sont sur place, qui sont les mieux placés pour savoir ce qui se passe. [Il faut] faire le rapprochement, en permanence, entre ce qui est étudié dans le rapport mis en place par les Irakiens, étudié par différents experts, dont ceux des Nations unies, dont les nôtres, dont les Américains, avec contrôle sur place immédiat, pour voir qui ment dans cette affaire, et de façon à ce qu'il n'y ait pas de dérapage et que la vérité sorte."

On s'est donné jusqu'au 27 janvier à peu près, à l'Onu, pour étudier tout cela. Que se passe-t-il si les Américains décident de passer outre et dire : on y va quand même ? La France pose son veto au Conseil de sécurité ?

- "S'ils décident d'y aller seuls, ils y vont seuls. Et dans ce cas-là, ils ne passent pas par un vote aux Nations unies, c'est-à-dire qu'ils tournent le dos aux Nations unies. Les Nations unies, c'est quand même le seul organisme au monde, où un pays égale une voix - il n'y a pas de grand, de petit, de fort et de faible - et qui est la gestion, l'organisme, qui permet de mettre en place un ordre international. S'ils décident d'y aller seuls, ils y vont seuls. Cela posera d'autres difficultés en cascade. Aujourd'hui, ce n'est pas leur démarche. Aujourd'hui, la démarche, c'est de suivre ce qui a été voté aux Nations unies. Et nous nous appliquons à ça. Et si on va aux Nations unies pour étudier le rapport, il y aura une autre résolution qui sera votée. On verra ce qu'on a à faire en termes de vote."

C'est-à-dire que Bush ne prendrait pas le risque d'être totalement isolé sur la scène internationale et d'embraser en tout cas les points...?

- "Les Américains sont quand même sous le choc du 11 septembre. Ce qui leur est arrivé à New York est quand même un drame terrible. Au lendemain de ce drame, on a réussi à mobiliser la communauté internationale pour lutter contre le terrorisme. C'est une nécessité absolue. Partout où on va dans le monde, on se rend compte à quel point c'est important. Il faut donc mettre en place un dispositif pour lutter contre "les forces du mal" et pas en créer d'autres."

A votre avis, les Américains ont conscience de ça et ,dans ces conditions, n'iront pas tout seuls ?

- "Je l'espère."

On s'est rendus compte en France que, à travers justement les prises récemment dans une banlieue parisienne, qu'un certain nombre de jeunes gens avaient sans doute été formés en Tchétchénie. Est-ce qu'il y a effectivement, après l'Afghanistan, le Pakistan, une piste tchétchène pour former toutes sortes de gens ?

- "Il y a toutes sortes de pistes. Vous pouvez voir aussi, qu'il y a un jeune qui s'est fait sauter demain en tripatouillant une information qu'il aurait apprise sur le Net. Donc, à partir du moment où vous laissez construire dans l'esprit de certains esprits faibles d'ailleurs, la volonté de fabriquer une revanche, on s'expose sur le plan du terrorisme. Nous, en France, on n'est pas fondamentalement inquiets parce qu'on est dans une société équilibrée, dans laquelle il y a aussi une vigilance de nos compatriotes, ce qui est très important. C'est le meilleur moyen, du reste, de lutter contre les fous. Mais pour autant, ce n'est pas la peine d'en susciter partout dans le monde."

Y a-t-il un risque plus fort en ce moment, en France, en cette période de l'année ? Le plan Vigipirate a été renforcé ; on sait que la France fait partie des pays qui pourrait être visés par le terrorisme.

- "Je ne pense pas qu'il y ait un risque supplémentaire. Je crois qu'on a la nécessité d'être vigilants. C'est tout. La vigilance, c'est faire en sorte que ça complique la tâche d'individus suspects."

Cela veut dire que tout citoyen, au fond, doit réagir en citoyen et observer ce qui se passe autour de lui ?

- "Exactement."

Passons à la Côte-d'Ivoire : l'arrivée de nouveaux contingents de forces françaises a été très mal vécu dans un premier temps, et il semble aujourd'hui que ça se passe un peu moins mal qu'on le craignait. Où en est-on en Côte-d'Ivoire ?

- "C'est mal vécu pour un camp, c'est plutôt bien vécu pour l'autre. Ce qui compte dans un premier temps, ce sont nos 20 000 compatriotes français qui sont là-bas. Au-delà du problème politique dans ce pays, nous avons des compatriotes, nous avons des intérêts économiques majeurs. Nous devons donc investir ce territoire pour sauvegarder nos compatriotes et faire en sorte que les gens ne s'entre-tuent pas. Donc, c'est l'initiative qui a été faite par la France à un certain nombre de niveaux, dont notamment l'ensemble des pays de l'Afrique de l'Ouest et la CDAO, avec le Président Wade, le Président sénégalais, de façon à ce qu'il y ait une force d'interposition qui permette de ramener un peu la paix et l'harmonie dans ce pays, pour retrouver les équilibres politiques qui sont aujourd'hui complètement déséquilibrés. Il est important de retrouver un équilibre politique et la paix dans cette partie du monde, parce que c'est l'ensemble de l'Afrique de l'Ouest qui est quand même en danger."

Hier soir, dans le journal de 20 heures de France 2, nos envoyés spéciaux ont pu interroger le chef des rebelles à Bouaké qui disait : "Je suis prêt à venir à Paris, à une conférence" pour m'asseoir autour d'une table et négocier.

- "Il y a eu plusieurs réunions de travail, que ce soit en Afrique ou ici, des contacts sont pris. Il faut se parler pour trouver une solution, toujours. S'ils parlent, tant mieux, ce sera une belle évolution."

Dernière question un peu plus primesautière dans cette actualité difficile : vos relations et la répartition des rôles avec le ministre des Affaires étrangères, D. de Villepin. Vous avez une formule savoureuse qui a été déjà été relevée par le Club "Humour et politique" : "D. de Villepin fait tout, je fais le reste"... Que voulez-vous dire ?

- "Cela veut dire qu'en moins de six mois quand même, j'aurai fait 22 pays, j'aurai vu 25 chefs d'Etat. Et que, "en effet cumulatif retard", j'aurai rattrapé un siècle et demi d'absence de la France à travers le monde. Cela faisait 12 ans qu'il n'y avait pas de poste de secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères. Lui est sur des zones de conflits, sur le G8, il est aux Nations unies, et j'étais avec lui à ce moment-là. Je vais à des endroits défricher ou avancer, en tout cas démultiplier l'action diplomatique de la France à travers le monde. C'est ma mission."

(source : Premier ministre, Service d'information du Gouvernement, le 26 décembre 2002)

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