Tribune de M. Hervé Morin, président du groupe parlementaire UDF à l'Assemblée nationale, dans "Le Figaro" du 19 février 2003, sur la réforme du mode de scrutin pour les élections régionales et européennes, intitulé :"Le bipartisme, ou l'impasse démocratique". | vie-publique.fr | Discours publics

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Tribune de M. Hervé Morin, président du groupe parlementaire UDF à l'Assemblée nationale, dans "Le Figaro" du 19 février 2003, sur la réforme du mode de scrutin pour les élections régionales et européennes, intitulé :"Le bipartisme, ou l'impasse démocratique".

Personnalité, fonction : MORIN Hervé.

FRANCE. UDF, président du groupe parlementaire à l'Assemblée nationale;FRANCE. UDF, député

ti : En utilisant l'article 49-3, et avant même le début de toute discussion parlementaire, le gouvernement veut imposer le bipartisme aux Français, c'est une erreur politique majeure.

Car la France n'a jamais été un pays du bipartisme. Son histoire, sa tradition, sa culture, en sont aux antipodes. C'est la nature même de la France, comme l'a noté Fernand Braudel, dans L'Identité de la France : "Toutes ces oppositions vivaces comme le chiendent (...) n'ont même pas été anéanties par la société industrielle."

A cette diversité, on voudrait opposer le bipartisme, solution de la modernité. Et pour prouver que le bipartisme serait le parangon de la démocratie, on affirme qu'il serait le modèle politique de nos voisins européens.

L'analyse des scrutins, de la démocratie à l'étranger, démontre purement et simplement le contraire.

L'Espagne sortie d'un régime réduisant les différences et nivelant les aspérités repose, certes, sur deux partis dominants, mais de sa propre volonté, puisque le mode de scrutin est la proportionnelle intégrale. Ce n'est pas la loi qui a imposé aux Espagnols le bipartisme qui, d'ailleurs, n'exclut pas la représentation de nombreux petits partis et des partis régionalistes, mais c'est un choix qu'ils peuvent remettre en cause à tout moment dans les urnes.

L'Allemagne ? Elle aussi connaît la proportionnelle intégrale, et si le SPD a gagné, ce n'est pas parce que le CDU-CSU a perdu, mais parce que leurs alliés les Verts ont gagné et que les libéraux ont perdu.

C'est donc aux citoyens, aux électeurs, de juger de la raison d'être des partis et de leur légitimité à les représenter, et non à une loi électorale qui contraint le suffrage universel. Considérer que nos partis politiques ne sont seulement que des machines à capter le pouvoir au profit de l'ambition d'un homme est une erreur ; chacun d'entre eux est l'expression d'un fonds idéologique indéniable.

C'est faire injure, par exemple, aux trotskistes de considérer que le PS exprimera la conception de leur société. "La droite fédère plusieurs familles de pensée dont chacune a sa vision propre, son histoire : héritiers du gaullisme, adeptes des maximes libérales, épigones du radicalisme, postérité de la démocratie chrétienne, sans oublier quelques survivants de la pensée contre-révolutionnaire et une poignée de chouans", écrivait René Rémond. Jean-Pierre Rafarrin l'avait aussi déclaré en 1996 : "La majorité comprend deux familles bien distinctes, qui ont leur tradition et leur originalité. Pourquoi faire semblant de ne pas le reconnaître ? Seule l'organisation bipolaire de la majorité permet de répondre aux aspirations de son électorat."

Car comment redonner goût aux électeurs de participer aux scrutins en ne leur laissant le choix qu'entre le parti unique de gauche et le parti unique de droite ? Qui peut croire qu'avec une telle proposition ces modifications permettront de s'attaquer aux racines du mal qu'est l'indifférence ou le rejet de la politique ?

Enfin, le bipartisme ne correspond pas à l'évolution de notre société. Au moment où la France découvre de nouvelles diversités, au moment où elle est malheureusement incapable d'endiguer la montée du communautarisme, au moment où la société française n'a jamais été aussi protéiforme, au moment où les électeurs se comportent de plus en plus comme des consommateurs réclamant donc la palette des produits la plus large possible, on voudrait sur le seul champ du politique restreindre l'offre, verrouiller l'expression du peuple français.

Comment croire sérieusement que les électeurs, qui se reconnaissent à peine dans la société politique telle qu'elle est, pourraient être exaltés par un face-à-face, bloc contre bloc, auquel ils aspirent de moins en moins ?

En fait, la démocratie française est malade. Malade, parce que d'abord et avant tout les ressorts sur lesquels reposait la Ve République sont en voie de disparaître.

Depuis le discours de Verdun sur le Doubs en 1978, depuis la première cohabitation de 1986, la pratique politique a rompu avec ce principe simple : "Je détiens tous mes pouvoirs de la légitimité que m'ont accordée les Français à travers le suffrage universel et en cas de désaveu, lorsque les Français décident de désigner une autre majorité à l'Assemblée nationale, j'en tire la seule et unique conséquence qui vaille : je démissionne." Le système est désormais bancal. Le président de la République profite du suffrage universel pour revendiquer une place singulière et unique dans la conduite des affaires du pays, mais il refuse de tirer les conséquences du même suffrage universel lorsqu'il lui est défavorable. C'est une des grandes causes de l'affaiblissement de notre démocratie.

Elles ont été oubliées, les leçons de Montesquieu du pouvoir qui doit arrêter le pouvoir, de ce jeu de "check and balance" qui permet aux Français de penser que des pouvoirs sont appelés à résister à d'autres pouvoirs pour empêcher la tyrannie de la majorité. Comment peuvent-ils adhérer à un système, à un régime, qui concentre tous les pouvoirs dans les mains d'un homme et d'un parti sans qu'à aucun moment sa responsabilité ne puisse être mise en cause, sinon au moment des élections ? Ni séparation des pouvoirs, ni partage des pouvoirs, ni principe de responsabilité ne gouvernent notre système. Chaque décennie qui passe nous écarte du modèle démocratique que Montesquieu a construit et que Tocqueville a décrit.

La bipolarisation avait au moins une vertu, celle d'obliger alternativement chaque majorité à discuter au sein de sa famille, d'être obligé de tenir compte de la différence, des nuances qui pouvaient apparaître entre les partis de la majorité. Si vous allez vers le bipartisme, pas même cet instrument modérateur à la concentration des pouvoirs que génère la Ve République ne pourra s'exercer.

Nous aspirons à une démocratie qui partage les pouvoirs, qui donne un contenu au principe de responsabilité, qui fait que chaque Français se sente acteur et responsable en participant aux décisions politiques du pays, que chaque Français puisse exercer une parcelle d'autorité, que cela soit à travers le Parlement, à travers la démocratie locale ou à travers la démocratie sociale. Mettre les Français en situation de responsabilité et acteurs de leur destin, c'est à n'en pas douter le meilleur moyen de redonner confiance en notre démocratie.

Va-t-on faire disparaître des partis politiques en 2004 ou en 2007 ? On a voulu faire disparaître le gaullisme en 1951 avec la loi sur les apparentements, il est revenu par la grande porte en 1958 ; Villèle a voulu sauver le règne de Charles X, notamment par des lois électorales, les Trois Glorieuses l'ont rappelé à la réalité. Croire que la diversité française s'évaporera par la force d'une loi électorale, c'est oublier que les Français ont toujours été maîtres de leur destin. Nous le constaterons encore aux prochaines élections.

(Source http://www.udf.org, le 20 février 2003)

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