Interview de M. Marc Blondel, secrétaire général de FO à France 2 le 25 novembre 2002, sur le conflit des transporteurs routiers, les élections prud'homales et la réforme des retraites. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Marc Blondel, secrétaire général de FO à France 2 le 25 novembre 2002, sur le conflit des transporteurs routiers, les élections prud'homales et la réforme des retraites.

Personnalité, fonction : BLONDEL Marc, LABORDE Françoise.

FRANCE. FO, secrétaire général

ti : F. Laborde-. Les routiers commencent à bloquer les routes de France - il y a aurait d'ores et déjà près de 80 barrages. Et pourtant, un accord a été trouvé cette nuit, en tout cas avec une partie des syndicats, dont le vôtre, Force ouvrière. Pourquoi avez-vous signé cet accord ?

- "Nous avons signé cet accord parce qu'il correspond très exactement à notre revendication. Nous n'avions pas la revendication du treizième mois, nous avions la revendication de l'augmentation des salaires. Nous avons obtenu entre 12,4 % et 15,4 % d'augmentation sur trois ans. Cela veut donc dire que cela nous donne satisfaction. On aurait aimé mieux, bien entendu, mais cela correspond à nos revendications et c'est très au-delà des 8 % que représente un treizième mois. Ce qui veut donc dire que mes amis ont donc jugé utile de consulter. Ils sont en train de le faire, ce qui veut dire qu'ils vont vraisemblablement aller à la signature."

Est-ce que vous trouvez que dans cette affaire, la CFDT et la CGT sont un peu pousse-au-crime ?

- "Je n'en sais rien, je ne porte pas de jugement de cette nature sur les organisations syndicales. Je considère quand même que lorsqu'il y a une revendication, qu'il y a une négociation, et qu'on arrive à trouver un accord, généralement, on ne persiste pas par une grève. Ceci étant, ils sont libres de faire comme ils l'entendent."

En 1996, lors d'un conflit d'une très grande ampleur, avec 200 points bloqués, on se rappelle qu'à l'époque, c'était R. Poletti qui représentait Force ouvrière et qui était un peu le leader sur le mouvement de contestation des routiers. C'est un rapport de force qui a changé ? Ou bien êtes-vous toujours en situation de leader, mais ce sont les autres qui ont évolué ?

- "Non, ce n'est pas du tout un rapport de force qui a changé. Les pesées des organisations syndicales, dans ce secteur d'activité, sont très difficiles à faire, dans la mesure où il n'y a pas beaucoup d'entreprises où se déroulent des élections professionnelles, notamment pour les comités d'entreprise. Mais si on fait le calcul, pratiquement, les données sont identiques à ce qu'elles étaient en 1996. Le camarade qui est maintenant le porte-parole pour les routiers à FO n'est plus R. Poletti, qui est en retraite. Ceci étant, si on regarde dans le détail les choses, je ne suis pas sûr que l'influence exacte des organisations syndicales se transmette par voie extérieure. Parce qu'en définitive, trois camions suffisent pour bloquer une autoroute..."

Vous voulez dire que la CFDT et la CGT ne sont pas forcément aussi représentatives qu'elles veulent bien le dire ?

- "Je sursaute quand on dit qu'elles sont majoritaires, parce que, sauf erreur de ma part, la majorité est à 50 % et je peux vous assurer - et je le regrette - qu'il n'y a pas une organisation qui fait 50 % à l'intérieur de ce secteur d'activité."

Ce matin, y a-t-il des chauffeurs affiliés à FO qui occupent des barrages ?

- "Je ne crois pas. D'ailleurs, je suis persuadé que ce n'est pas une décision de la Fédération des transports : ce sont bien les délégués qui nous ont dit demandé d'essayer d'obtenir satisfaction en matière salariale, et que si nous obtenions satisfaction, alors ils n'iraient pas à la grève. Ce n'est pas une directive de la Fédération de faire ou de ne pas faire, cela remonte des délégués. Ce sont eux qui considéraient que, dans les circonstances présentes, ils voulaient une augmentation de salaire."

Quel est votre pronostic pour les jours qui viennent ? Avez-vous le sentiment que ces barrages sont une sorte de baroud d'honneur et qu'ils vont s'arrêter tranquillement ? Ou au contraire que les autres organisations vont maintenir la pression ?

- "Je vais être très franc : puisque je lance un mouvement sérieusement demain, à la limite, je me féliciterai que le mouvement tienne en même temps que la manifestation que nous allons faire de la SNCF, des fonctionnaires, en passant d'ailleurs par les organismes sociaux, etc. Dans le fond, si demain peut être une journée d'avertissement pour le Gouvernement, je ne m'en plaindrai pas. Nous avons moult raisons de faire ce genre de choses."

En fait, ce que vous nous dites, c'est que le transport routier devrait tenir aujourd'hui et jusqu'à demain au moins, parce que demain, après la route, on passe aux rails ?

- "C'est ça : la route, le rail. Mais il y a aussi les transports sur le plan communal, etc. qui seront dans le mouvement demain. On a tendance à avoir une vision exclusivement sur le secteur public et la fonction publique, mais cela va au-delà. Et cela ne peut pas être autrement après les déclarations de monsieur Barrot sur la Sécurité sociale, après les déclaration de monsieur Fillon sur les retraites. Cela veut donc dire que, d'une certaine façon, le Gouvernement attendait jusqu'aux élections prud'homales en se disant qu'il ne se passerait rien. Or nous sommes dans l'obligation de leur faire un avertissement et de leur dire que nous n'accepterons pas qu'on détricote, qu'on remette en cause tout ce que nous avons gagné en quarante ans."

A l'origine, le mouvement de demain, c'était essentiellement les cheminots. Et la CFDT - décidément, vous n'êtes vraiment pas sur la même ligne ! - propose qu'on s'en tienne uniquement à cette revendication pour les cheminots. Vous êtes partisan de quelque chose qui relèverait l'ensemble des services publics ?

- "Expliquez-moi ce que cela signifie de faire une manifestation que pour les cheminots, manifestation qui aurait lieu à Paris ? Bien entendu, les 50.000 ou 60.000 cheminots qui viendraient ne seraient pas en grève ? Ce jour-là, ils vont manifester à Paris, en quittant Toulouse, Marseille, sans être en grève ? Cela ne tient pas ! C'est une façon de présenter les choses qui se veut complaisante mais qui ne signifie rien. Alors, nous avons, bien entendu, la SNCF, nous avons EDF qui suit obligatoirement et Air France. Mais nous avons aussi les fonctionnaires : il y a le problème de la régionalisation. Je rappelle simplement que les fonctionnaires ont 1,3 % d'augmentation de salaire cette année et que l'indice des prix fera 2 - c'est déjà ça - mais en plus, il y a la remise en cause du nombre des fonctionnaires, comme les 5.600 surveillants de l'Education nationale. Il y a toute une série et il y a cette espèce d'harcèlement permanent en ce qui concerne la retraite, qui laisse supposer qu'on ne pourra pas maintenir le système de retraites actuel, qui est un système insuffisant. Je rappelle tout simplement, parce qu'il faut dire la vérité, qu'à l'heure actuelle, la retraite, c'est 12,6 % du PIB et que, pour la maintenir jusqu'à 2040 dans les mêmes conditions, avec l'évolution de l'espérance de vie, il faudrait aller jusqu'à 16 %, ce qui n'est pas impossible."

Pour financer les retraites du public, on est allé piocher...

- "Non, c'est faux. J'ai entendu l'altruisme de F. Chérèque l'autre jour et j'ai sursauté ! Chérèque est lui-même hospitalier ; la caisse qui va bénéficier de l'évolution démographique, ce sont effectivement les hospitaliers : ils vont toucher 28 millions d'euros. Ce ne sont pas des fonctionnaires, parce qu'il n'y a pas de caisse de retraite des fonctionnaires. Je signale que cette caisse-là a donné 25 milliards d'euros à la compensation, les années précédentes. Elle va en bénéficier un petit peu. Et ce que l'on ne dit pas, c'est que les exploitants agricoles, c'est-à-dire les patrons, eux, vont toucher 5 milliards d'euros avec la compensation. Depuis 1974, il est clair que le régime général paye pour tous les autres de manière régulière. Et d'un seul coup, on veut montrer là qu'il y a une évolution ! 25 milliards d'euros payés par la CNRACL [Caisse nationale de retraites des agents des collectivités locales], et là, elle va en recevoir 800 millions. Et je dis tout à fait clairement : j'aimerais autant que les régimes s'équilibrent par eux-mêmes."

Le gouvernement de J.-P. Raffarin voit dans toutes ces actions, un peu de campagne électorale avant les élections prud'homales du 11 décembre...

- "Je ne suis pas sûr... Si j'examinais les conditions pour faire les élections prud'homales, j'éviterais de faire une grève dans le secteur public. Parce que, compte tenu qu'on oppose à l'heure actuelle le public au privé, je ne suis pas sûr que cela va nous servir. Ce que je suis obligé de faire, c'est de réagir quand monsieur Raffarin fait annoncer par ses ministres, que par exemple, les préretraites sont une catastrophe pour l'économie, que monsieur Barrot explique, à propos de la Sécurité sociale, que "les gens vont maintenant pouvoir se couvrir"... Pardonnez-moi, mais c'était justement la Sécurité sociale qui essayait de les couvrir le plus haut possible, et pas à 100 % comme semble le dire monsieur le ministre de tutelle. Cela veut donc dire que je ne suis pas sûr que tactiquement, si j'avais réfléchi à la chose, que j'aurai fait grève jusqu'au 11 décembre. Si nous sommes obligés d'y aller, c'est parce que le Gouvernement nous contraint à le faire. Et que voulez-vous, On n'a plus à choisir, à partir de ce moment-là, il faut se faire entendre."

(Source : premier-ministre, Serviced'information du gouvernement, le 26 novembre 2002)

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