Interview de M. François Chérèque, secrétaire général de la CFDT, à LCI et dans "Les Echos" le 26 novembre 2002, sur la grève des routiers, la réforme des retraites et les élections prud'homales. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. François Chérèque, secrétaire général de la CFDT, à LCI et dans "Les Echos" le 26 novembre 2002, sur la grève des routiers, la réforme des retraites et les élections prud'homales.

Personnalité, fonction : CHEREQUE François, HAUSSER Anita, SEUX Dominique.

FRANCE. CFDT, secrétaire général

ti : A. Hausser -. La grève des routiers a tourné court hier ; les barrages qui avaient démarré le matin ont tous été [levés] : il n'y a plus de barrage à la fin de la journée. les dirigeants de la CFDT-Transports ont dit : "continuons le combat". Est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux renoncer après cet échec ?

- "Ce qui a tourné court, c'est surtout la négociation. Lorsque vous avez un syndicat qui signe un accord qui est une tromperie pour les chauffeurs routiers, inévitablement, cela démobilise ceux qui voulaient rentrer dans une vraie négociation. En plus, nous avons eu une présence policière telle qu'on ne l'a jamais connue dans ce type de mouvement. [Ceci est] à mettre en parallèle avec ce qui s'est fait vis-à-vis des agriculteurs, où il y a eu une tolérance maximum vis-à-vis d'eux."

Mais cela n'a pas duré longtemps avec les agriculteurs. L'accord a été vite trouvé ?

- "On peut se poser la question sur le contenu de cet accord."

Je parle des agriculteurs. On va parler de l'accord avec les routiers après...

- "De la même façon. Mais justement, à partir du moment où vous avez une partie des syndicats qui casse une négociation et qui casse une unité syndicale, inévitablement, cela démobilise beaucoup de personnes."

Vous mettez en cause FO et M. Blondel ; vous donnez une interview aux Echos ce matin : vous parlez d'une attitude "stupéfiante" et de "sous-enchère main dans la main avec le patronat. Ce sont des mots très durs.

- "Oui, ce sont des mots difficiles, durs. Mais il faut bien comprendre que l'accord qui a été signé n'apporte rien de plus aux chauffeurs routiers que la loi. La loi Fillon prévoit une mise à niveau des Smic avec une augmentation de 11,6% pour ceux qui étaient sur les Smic les plus bas, plus l'inflation ; c'est exactement ce qu'il y a dans l'accord routier. Je n'ai jamais vu, moi, un syndicat qui signait l'application d'une loi. Cette loi est pour tout le monde, dans tous les secteurs professionnels. L'objectif de la CFDT était de sortir ces routiers, qui ont des conditions de travail très difficiles, qui font beaucoup d'heures, de la zone du Smic. Or cet accord va les maintenir de façon durable autour du Smic. C'est donc un échec pour eux."

Comment expliquez-vous que la base n'ait pas suivi la direction de la CFDT ?

- "Dans tous les mouvements professionnels, lorsqu'il y a une dynamique unitaire, quand quelqu'un casse la dynamique unitaire, avec, en plus, une présence policière qu'on n'avait jamais vue, il y a une difficulté pour mobiliser. C'est la raison de la difficulté d'aujourd'hui."

Quand vous parlez de présence policière "comme on n'en a jamais vue", vous iriez jusqu'à insinuer que le droit de grève est remis en question ?

- "Nous avions eu des engagements avec le ministère de l'Intérieur de ne pas bloquer les raffineries, de ne pas bloquer le ravitaillement, de laisser passer les voitures particulières. On ne nous a pas fait confiance et on a voulu disloquer complètement les barrages. Mais le phénomène principal, dans ce dispositif, c'est surtout le fait qu'il y ait des syndicats qui aient cassé la dynamique."

Le Gouvernement a gagné, donc ?

- "Le Gouvernement a fait son jeu et, inévitablement, il a profité de la division, bien évidemment."

Aujourd'hui, il y a une grande manifestation organisée à Paris. A l'origine, c'était uniquement par la SNCF ; France Télécom et l'ensemble du secteur public est en train de s'agréger à ce mouvement. C'est une démarche que vous n'approuvez pas non plus ?

- "La CFDT soutient la grève à la SNCF - c'est une grève unitaire sur les problèmes de l'entreprise -, le mouvement à France Télécom, puisqu'on connaît bien les difficultés à France Télécom, et donc, là, il est normal que les salariés expriment leur inquiétude. Par contre, nous ne soutenons pas la grève dans les fonctions publiques qui est une grève contre une future réforme des retraites. On ne cesse de dire aux fonctionnaires que, s'il n'y a pas de réforme des retraites, c'est leur retraite, à eux aussi, qui est en difficulté. Donc, là, je crois qu'on joue contre les retraites des fonctionnaires de demain."

Cette négociation sur les retraites, vous la prévoyez dure ou est-ce que vous pensez que les esprits sont en train d'évoluer en France ?

- "Tout d'abord, il faut bien expliquer à tout le monde, que ce soit dans la fonction publique, dans les services publics comme dans le privé, que s'il n'y a pas de réforme des retraites demain, c'est une dégradation totale du niveau des retraites, des pensions pour demain, qui est en jeu. Donc, il y a un intérêt pour tout le monde à y aller. Si on n'y va pas, on aura une grosse difficulté, et pour les financer et sur le niveau. Donc, je pense que les esprits commencent à évoluer. Et il faut surtout faire comprendre que la revendication principale de la CFDT, c'est de déterminer le niveau des retraites pour tout le monde, c'est-à-dire un niveau ambitieux, durable, pour que tout le monde puisse vivre avec un niveau de pouvoir d'achat élevé demain."

C'est-à-dire qu'il faut arriver à une harmonisation entre public et privé ?

- "Il est bien évident que cette réforme est intéressante pour tout le monde. On voit bien aujourd'hui que les inégalités existent entre le public et le privé. Elles existent dans le privé mais elles existent aussi entre salariés du public, par exemple entre les fonctionnaires qui partent, certains après quarante ans de cotisation. Vous avez, dans les collectivités locales, des ouvriers dans les communes qui paient plus de quarante ans avant de partir à la retraite à soixante ans ; vous avez, dans les hôpitaux, les aides-soignantes par exemple, qui ont plus de 30% de leur salaire en primes qui partent avec un minimum retraite. Bien souvent, elles doivent travailler plus longtemps que les autres parce qu'elles ont une difficulté au niveau du pouvoir d'achat. Donc, on voit bien que les inégalités existent d'un côté comme de l'autre et tout le monde a intérêt à cette réforme."

Donc, le Gouvernement joue sur du velours pour l'instant ?

- "Le Gouvernement, d'abord, ne nous dit pas où il veut aller sur les retraites. Nous avons été en désaccord sur ses deux premières mesures : d'une part, prendre 800 millions d'euros des caisses de retraite du privé pour mettre à l'équilibre les régimes spéciaux - ce qui était quand même une injustice...

On nous a dit que cela se faisait tout le temps...

- "Ce n'est pas parce que cela se fait tout le temps qu'il faut continuer à faire les choses quand elles sont mauvaises, d'autant plus que c'est la preuve qu'on a besoin d'une réforme. D'autre part, il a supprimé le congé de fin d'activité pour les fonctionnaires sans rentrer dans une réforme globale, ce qui est une provocation. S'il s'y prend de cette façon, je pense qu'il court à l'échec et avec lui, courent à l'échec les futurs retraités qui n'auront pas les retraites qu'ils peuvent espérer demain."

Le dialogue social que vous préconisez et dont se targue le Gouvernement existe-t-il ?

- "Nous, nous jugerons - et nous avons toujours eu l'habitude de juger - le Gouvernement sur les actes. D'ailleurs, nous avons dit que nous étions favorables à la mise à niveau des différents Smic sur le niveau le plus élevé, ces fameux 11,4% d'augmentation que l'on donne aujourd'hui aux routiers, alors que le Gouvernement les avait déjà accordés, en disant qu'on leur fait un cadeau alors qu'on leur avait déjà donnés... Cette mise à niveau, on a toujours dit que c'était une bonne démarche. On était en désaccord sur la loi sur les 35 heures de F. Fillon. Mais le vrai jugement que nous allons porter sur le Gouvernement, c'est sa façon de faire sur la réforme des retraites. Si elle ne se fait pas dans la concertation et dans la négociation, inévitablement, on ira à un échec."

Parallèlement, la négociation avec le Medef sur la formation, sur l'Unedic se déroule comment ?

- "Nous nous félicitons que le Medef revienne à la négociation sur des domaines que la CFDT voulait voir mis à l'ordre du jour. Pour nous, le problème numéro un, ce n'est pas de manifester contre une réforme des retraites qui, pour le moment, n'existe pas - donc, ce sont des manifestations sur des réformes virtuelles -, c'est de négocier sur le sujet de l'emploi dans le privé. Le Medef a accepté d'ouvrir des négociations sur la formation professionnelle, pour que les personnes qui ont des difficultés puissent avoir des ressources si jamais elles sont au chômage, et sur les modalités du licenciement, pour faire des propositions au Gouvernement pour réformer la loi de modernisation sociale. C'est une bonne chose. Maintenant, il faut qu'on rentre dans la négociation le plus vite possible."

Les prud'homales se jouent sur fond de grande concurrence ?

- "Les manifestants d'aujourd'hui ne votent pas aux prud'homales. Donc, vouloir donner une image de mobilisation avec des fonctionnaires, alors qu'ils ne votent pas aux prud'homales, ce n'est pas obligatoirement la meilleure chose pour les gens du privé. Nous, on a voulu marquer, par le conflit des routiers, que des salariés au Smic ne devaient pas le rester toute leur vie ; malheureusement, certains ont voulu l'inverse."

(Source : premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 26 novembre 2002)

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