Interview de Mme Noëlle Lenoir, ministre déléguée aux affaires européennes, dans "Diplomatie-magazine" de mars-avril 2003, sur l'action de la France en faveur de "L'Europe puissance", l'avenir de la politique étrangère commune avec l'élargissement de l'UE, l'affirmation culturelle des régions dans le cadre de l'Etat-nation et la question des frontières ultimes de l'UE. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de Mme Noëlle Lenoir, ministre déléguée aux affaires européennes, dans "Diplomatie-magazine" de mars-avril 2003, sur l'action de la France en faveur de "L'Europe puissance", l'avenir de la politique étrangère commune avec l'élargissement de l'UE, l'affirmation culturelle des régions dans le cadre de l'Etat-nation et la question des frontières ultimes de l'UE.

Personnalité, fonction : LENOIR Noelle.

FRANCE. Ministre délégué aux affaires européennes

ti : Q - On oppose souvent la conception d'une Europe espace (fondée sur une vaste zone de libre échange) à celle d'une Europe puissance (qui promeut une union politique renforcée en vue de l'affirmation de l'UE sur la scène internationale). Laquelle de ces deux perspectives le gouvernement français privilégie-t-il ?

R - Depuis les débuts de la construction européenne, le gouvernement français a privilégié la constitution d'une Europe politique. C'est cette volonté qui a animé la France lorsqu'elle a présenté les plans Fouchet en 1962 et 1963 puis lorsqu'elle a soutenu fortement le lancement de la politique extérieure et de sécurité commune dans le Traité de Maastricht de 1992. C'était également cette volonté qui la poussait lorsqu'elle a fait naître, avec nos partenaires britanniques, une Europe de la défense lors du Sommet de Saint-Malo en 1998. Il faut construire une Europe capable de défendre ses intérêts et ses valeurs. La France ne souhaite pas limiter l'Europe à son marché intérieur, aussi fière soit-elle de cette réalisation. L'Europe doit être une instance politique, mais également un modèle social à défendre et à promouvoir. C'est dans cet esprit que le président de la République et le chancelier Schröder ont proposé de créer un Président stable du Conseil européen et un ministre européen des Affaires étrangères.

Q - Justement, si l'Union européenne veut jouer un rôle de premier plan sur la scène internationale, il semble nécessaire qu'elle parle d'une seule et même voix. Ne pensez-vous pas que son élargissement à 25 membres aille à l'encontre de cet objectif ?

R - Pour que l'Union européenne parle d'une seule voix, c'est moins le nombre de membres qui compte que les institutions et la volonté politique. L'élargissement est une raison de plus pour créer les institutions permettant de faire entendre clairement le message de l'Union européenne. Car ce président du Conseil européen aura l'autorité pour faire entendre le message européen et le ministre européen des affaires étrangères pourra, à ses côtés, promouvoir au quotidien les positions de l'Europe. C'est aussi une question de volonté car, pour parler d'une seule voix, il faut que les Etats membres soient en mesure de se mettre d'accord sur un message. La France a cette volonté politique d'aboutir à un message européen unifié, mais il faut que cette volonté soit conjuguée avec celle de ses partenaires.

Q - Comment concilier le credo européen de la diversité culturelle et la logique de l'Etat nation qui demeure, en France, étroitement associée aux valeurs de la République ?

R - Les Etats membres de l'Unesco ont adopté en 2001 à l'initiative de la France une Déclaration universelle sur la diversité culturelle. Celle-ci appelle à renforcer la coopération internationale pour protéger cette diversité. Il n'y a nulle antinomie entre l'attachement à l'Etat nation et le respect de la diversité. En proposant l'élaboration d'une Convention internationale sur la diversité culturelle, nous entendons en effet être mieux armés pour protéger notre culture et pour la faire encore mieux connaître et apprécier. Dans notre tradition juridique et morale, la liberté de chacun de penser et de créer est un bien précieux. Promouvoir la diversité culturelle doit, selon nous, encourager la création culturelle dans toute sa variété et non un quelconque repli communautariste. Nous serons ainsi mieux armés pour lutter contre une uniformisation qui, elle, porterait atteinte à nos valeurs.

Q - On assiste à un renouveau des mouvements autonomistes ou séparatistes en France et, plus généralement, dans toute l'Europe (Pays basque, Flandre, Corse, etc¿). Ne pensez-vous pas que l'Union européenne, en tant que construction politique, amplifie involontairement ce phénomène ? En outre, avec l'élargissement qui redéfinit les contours extérieurs de l'espace européen, ne faut-il pas redéfinir les découpages politiques à l'intérieur des Etats membres ?

R - L'Europe crée un espace plus vaste de circulation et de référence pour le citoyen. Il n'est dès lors pas étonnant que ce phénomène soit équilibré par le renforcement des sentiments d'appartenance à des collectivités plus restreintes que l'Etat nation. Mais il ne faut pas vivre ce phénomène comme une menace pour l'Etat. La France, en tout cas, ne le vit pas comme tel. Je vous rappelle un fait significatif : le premier président du Comité des régions était un Français, M. Jacques Blanc. Aujourd'hui, nous pensons qu'il faut que le Comité des régions accompagne ce phénomène en assurant une représentation efficace et équitable des autorités régionales et locales auprès des institutions de l'Union. Nous avons fait des propositions en ce sens.

Pour autant, chaque Etat est responsable de son organisation interne. C'est aux Etats et à eux seuls d'organiser leurs pouvoirs publics aux niveaux national, régional et local. L'Union, à 15 ou à 25, n'a pas à se prononcer sur la répartition interne des compétences dans les Etats membres. Car cette organisation est l'aboutissement de processus souvent anciens et de traditions très ancrées. Chacun s'est construit selon son modèle, fédéral chez les uns, unitaire chez les autres. En France, par exemple, nous privilégions un mouvement fort de décentralisation pour répondre à des besoins qui nous sont propres et qui ne concernent pas nécessairement nos partenaires. C'est en cela que nous souhaitons construire des régions d'Europe, mais pas une Europe des régions.

Il ne faut pas craindre une dilution des Etats entre l'Europe et les régions. En réalité, les Etats sont appelés, pour répondre aux défis de notre temps, à exercer leur souveraineté toujours plus en commun et dans des domaines de plus en plus sensibles (défense, droit pénal). L'Europe est donc appelée à consolider les institutions permettant de créer cet espace dans lequel les Etats pourront porter et assumer ces nouvelles formes de construction européenne, comme par exemple le Conseil européen.

Q - Selon vous, où s'arrêtent les frontières de l'Europe ?

R - La question est posée pour la première fois grâce à la réussite des négociations d'élargissement. C'est la preuve du succès de la construction européenne que de s'approcher du moment où les membres de l'Union européenne recouvriront les frontières territoriales de l'Europe. Il y a là un élément positif que je souhaite, avant tout, souligner. J'ajoute que la question des frontières n'a de sens que pour un ensemble politique et que poser cette question pour l'Europe est, en soi, une réponse à la question que vous me posiez tout à l'heure entre l'Europe politique et l'Europe marché.

La réponse à votre question doit être le fruit d'un processus d'analyse géographique, historique, culturelle mais aussi politique. C'est ensemble qu'il faut y répondre et par un débat. Et je pense non seulement à la candidature turque, mais également aux relations de partenariat très intenses qu'il nous faut construire avec des Etats, à l'Est, évidemment européens mais non-candidats comme la Russie, et avec nos partenaires du Sud avec lesquels nous partageons tellement de choses, à commencer par notre belle Méditerranée./.

(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 14 mars 2003)

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