Déclaration de M. Jean-Pierre Raffarin, Premier ministre, sur la parité et le rôle des femmes dans la vie sociale et la vie politique, Paris le 8 mars 2003. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Jean-Pierre Raffarin, Premier ministre, sur la parité et le rôle des femmes dans la vie sociale et la vie politique, Paris le 8 mars 2003.

Personnalité, fonction : RAFFARIN Jean-Pierre.

FRANCE. Premier ministre

Circonstances : Célébration de la Journée de la femme à Matignon le 8 mars 2003. Rencontre avec le collectif de la "Marche des femmes"

ti : Mesdames et messieurs,

je voudrais vous souhaiter la bienvenue à toutes et à tous. Madame Chirac, nous apprécions beaucoup votre présence. Je salue tous les membres du gouvernement, tous les élus, tous les présidents d'association, tous ceux qui aujourd'hui mènent cette bataille encore nécessaire, non pas de la Journée de la femme mais du temps des femmes. Et je voudrais vous remercier d'être présents en cette circonstance, notamment pour célébrer, soutenir et accompagner toutes les initiatives, dans notre société aujourd'hui, qui servent la parité, qui servent l'équité. Le féminisme a une destination : c'est l'humanisme, c'est la reconnaissance de la personne en tant que différence, en tant que valeur, en tant qu'existence et au fond, c'est le combat qui nous rassemble. C'est pour cela que nous sommes tous très attachés à cette réunion, aujourd'hui ici à l'Hôtel Matignon, au siège du gouvernement, pour exprimer ce message.

Je voudrais vous dire que je le fais avec émotion, puisque je viens de rencontrer le collectif de la "Marche des femmes" - et aussi des hommes - qui, à la suite du terrible drame que l'on a tous en mémoire de la jeune Sohane, qui a été brûlée vive, qui ont engagé dans plus de vingt villes de France une campagne d'explications, une campagne d'écoute et aussi de cris, sur ce qu'il nous faut aujourd'hui refuser comme intolérance et oppression. Cette démonstration est assez terrible et montre que dans notre XXIème siècle, il faut revoir certains systèmes de pensées. On a souvent pensé que le progrès du droit était le progrès de la société, que la conquête du droit améliorait la qualité de la vie. On voit aujourd'hui qu'on peut conquérir des droits et en même temps, assister à certaines formes de régression. Et c'est pour cela qu'il faut bien sentir aujourd'hui que ce qui nous rassemble. Ce n'est pas le combat des uns contre les autres, c'est une société qui doit se mobiliser pour faire face à une situation grave. Les droits ont été progressivement conquis. Cette idée de la parité est aujourd'hui une idée très largement partagée dans bien des secteurs de la société, elle est aujourd'hui valorisée et un certain nombre de frontières ont été abattues. Que ce soit notamment dans l'éducation - j'y reviendrai -, dans la vie politique, on est sorti progressivement - il faut aussi voir les points positifs - de ce qui était un cloisonnement, une sorte de déterminisme qui enferme la personne dans un devenir qui serait écrit à l'extérieur d'elle-même. C'est à la personne aussi d'écrire son destin, de ne pas assumer ce matérialisme qui ferait qu'elle est possédée par un avenir qui ne dépendrait pas d'elle. La personne n'est pas innocente d'elle-même.

Et donc, cet appel à la responsabilité nous conduit à refuser toutes les formes de cloisonnement, de séparation et de prédestination. Il n'y a pas de métiers destinés aux femmes ou destinés aux hommes. Il n'y a pas de statut destiné aux uns ou destinés aux autres. Il faut pouvoir faire en sorte que la personne humaine ait accès à l'ensemble de l'exercice de l'épanouissement de la personne humaine. Et c'est ce que nous avons souhaité démontrer, à l'initiative du président de la République, je crois avec le plus beaux des exemples : nommer une femme ministre de la Défense ! C'est un signal très fort. Le métier est assez masculin, le comportement assez vigoureux, le ton parfois assez ferme... Tout ceci pour montrer qu'avec ses qualités, avec sa sensibilité, la ministre de la Défense ne manque pas d'autorité et est tout à fait à la hauteur de sa mission et de sa fonction. C'est un élément très important de ce message que nous voulons adresser à toute notre société. Au fond, les sensibilités sont complémentaires. Vivons de cette complémentarité. On voit bien qu'aujourd'hui le vivre ensemble, c'est l'organisation des complémentarités, c'est l'intégration de l'autre au projet, c'est le respect de l'autre. Au fond le "tu" est le but du jeu et c'est cette nécessité-là d'aller au devant de l'autre qui fait qu'on a ce besoin de respect, ce besoin d'équité, ce besoin de parité. C'est vraiment beaucoup donner à l'humanisme que d'avoir cette vision à propos des femmes dans la société.

Pour la parité, un certain nombre d'acquis ont été obtenus et puisque nous sommes dans une journée du vivre ensemble, je voudrais saluer les acquis dus au gouvernement précédent. Il n'est pas interdit d'être tolérant ! Je le fais de bonne foi parce que c'est une cause qui progresse, et finalement, comme c'est une cause qui nous dépasse, chacun à un moment ou à un autre, apporte sa pierre à cette architecture importante. Et il est donc nécessaire d'engager et de poursuivre l'action. C'est pour cela que nous l'avons fait sur le plan politique après avoir lu le rapport de madame Zimmerman et après avoir vu encore tout le travail qu'il restait à faire, après avoir célébré avec le président de la République le 40ème anniversaire de l'amitié franco-allemande et avoir pu jeter un regard sur ces parlementaires rassemblés, des parlementaires français et les parlementaires allemands et de voir l'écart de la représentativité les uns par rapport aux autres. C'était physique, je l'ai ressenti ! Et dans cette journée qui a été une journée de grande fierté, ce n'était pas l'élément le plus favorable de notre cause. Je crois qu'il est donc très important de poursuivre cette participation des femmes à la vie publique et je suis très content que pour les deux textes de loi qui sont actuellement en discussion au Parlement, les élections régionales et les élections européennes, nous sommes allés au bout du chemin : parité totale - pas encore complètement totale parce que, je l'ai entendu, les gens disent homme-femme, homme-femme ; ce sera parité quand on dira femme-homme, femme-homme ! Mais le chemin est engagé, c'est une parité totale - excusez moi, je dois là adresser un message de gratitude à Nicole Ameline qui, avec toutes les autres femmes en métropole et Outre-Mer, chère Brigitte, a fait un lobbying assez fort, assez pressant sur ce sujet, assez tenace. C'est une qualité que l'on pourrait reconnaître et j'en suis très heureux, notamment pour le mandat régional. Il ne vous a pas échappé que j'étais assez girondin ; et le mandat régional est un mandat très important pour les femmes. Je vois dans le mandat municipal des progrès considérables, puisque maintenant on est arrivé près des 50 % ; mais le mandat municipal a tendance, en général, à enfermer la femme élue dans son rôle de mission sociale, pour s'occuper des enfants, pour s'occuper des personnes âgées, pour s'occuper d'un certain nombre de choses pour lesquelles elle serait faite ! Le mandat régional est un mandat qui est à la fois un mandat de proximité mais aussi un mandat de stratégie. C'est un mandat de proximité sur le terrain, de contact, donc il faut avoir les qualités de la proximité qui sont très utiles, mais il faut aussi, sur un territoire vaste, avec des populations nombreuses, penser à long terme, bâtir des programmes stratégiques, construire des schémas. Et ce sont d'autres qualités que les seules missions du social, qui sont très importantes et que je ne nie pas. Et comme je sais que les qualités sont partagées, ceux et celles qui sont tournées vers la proximité pourront s'exprimer dans la proximité, mais celles qui voudront s'exprimer dans la stratégie et dans la cohérence, pourront également s'exprimer. Je ne fais pas de hiérarchie entre stratégie et proximité, mais je ne veux pas enfermer les unes dans l'un ou l'autre des objectifs de l'action politique.

C'est donc un sujet important pour nous et nous irons dans cette voie essentielle. Cette démarche prend un sens et il n'y aura pas de recul possible. Là, je suis sur le terrain des progrès et le terrain de quelques satisfactions. Mais je voudrais aussi parler des sujets les plus difficiles, notamment dans notre société qui aspire à la justice, qui aspire à la paix. Il faut dire combien nous sommes préoccupés par toutes les violences de la société et notamment les violences qui sont faites aux femmes. Il y a celles aujourd'hui qui sont privées de liberté et je voudrais dédier cette journée à Ingrid Betancourt, qui se bat pour conquérir sa liberté, son expression. Sans liberté, les autres droits n'ont pas de sens, et sans liberté, l'humanisme n'a pas de sens. On a vu que cette liberté est la clé de toute l'expression de l'humanité. La culture à elle seule n'est pas l'expression de l'humanité. Quand Alain Finkielkraut nous explique que dans les camps de concentration, on entendait la 9ème Symphonie, on sait que la culture n'est pas le seul chemin de l'humanisme, qu'il faut y ajouter les droits de l'homme, qu'il faut y ajouter la liberté. Cette liberté-là elle est fondamentale et pensons d'abord à tous ceux qui en sont privés, comme actuellement Ingrid Betancourt. Je voudrais penser aussi à toutes celles qui, dans leur vie quotidienne, sont victimes de souffrances. En écoutant, il y a peu de temps, avec le Président de la République, Nicole Ameline, en Conseil des ministres, nous faire une communication sur la violence conjugale, nous avons été impressionné par ce chiffre : 10 % des hommes sont violents. C'est un chiffre horrible, mais c'est un chiffre qu'il faut connaître, il n'y a pas d'omerta sur des chiffres de cette nature, parce que cela veut dire que derrière toutes ces statistiques, des épreuves personnelles humaines lourdes et graves. Il est important de se battre pour que nous puissions être à l'écoute de ces femmes qui souffrent, leur permettre de s'exprimer comme le font beaucoup d'associations et être capables de les aider, pour faire face à toutes ces formes de harcèlements qui sont organisées par la violence. C'est cette France pour toutes que nous voulons et qui doit savoir dénoncer clairement ces violences et ces injustices pour mieux les combattre. Cette lucidité sociale nous paraît être un impératif.

Je voudrais aussi dire, sur les échecs de la République, combien il nous faut être aujourd'hui mobilisés, pour que les femmes puissent, dans la société, nous aider à reconquérir ces valeurs de la République. C'était le sens de la marche des jeunes femmes qui se battent contre l'oppression dont elles sont victimes dans certains quartiers de nos villes. C'est le combat d'un grand nombre de femmes qui, issues de l'immigration ou immigrées elles-mêmes, ont à faire face à l'intégrisme, cette forme de terrorisme personnel qui porte atteinte à la dignité humaine. Il faut beaucoup de courage pour mener ces combats, pour parler sur ces sujets. Dans le combat général de notre République et de l'intégration républicaine, les femmes ont toute leur place, car elles sont souvent les meilleures médiatrices de la République. Et je voudrais saluer Tokia Saïfi, je voudrais saluer toutes celles qui participent à cette mobilisation nationale nécessaire. Je pense à Yamina Benguigui, qui a une influence considérable pour la prise de conscience de la mémoire de l'immigration. Je pense à Rachida Brakni, grande actrice, qui est reconnue et porte elle aussi ces messages. Je pense à Nina Bouraoui, qui enrichit notre littérature. Je pense à Fadila Mehal, qui mobilise, dans le cadre de l'association "Femmes, débat et société", beaucoup de femmes sur ces questions, comme Rachida Dati, comme Hanifa Cherifi, comme un grand nombre de femmes que je ne peux pas toutes citer ici. Elles sont engagées pour qu'on puisse faire en sorte que la République soit vraiment l'espace de la liberté, de l'égalité, de la fraternité et de la parité, et de cette dignité à laquelle nous aspirons tous les uns et les autres, pour qu'on puisse lutter contre ces formes de discriminations inacceptables.

Je voudrais dire aussi combien le gouvernement se sent mobilisé pour les inégalités et les injustices qui existent dans le monde économique et social, dans la vie professionnelle, dans ce qui est aujourd'hui pour nous de véritables absurdités sociales, de voir la difficulté d'accès aux responsabilités, les inégalités de statut, les inégalités de salaire. Nous avons là un travail qui est vraiment de la responsabilité des pouvoirs publics, nous nous sentons, tous les membres du gouvernement, très engagés sur ce sujet-là. Vous savez, quand on regarde les difficultés de la France, on s'aperçoit que c'est la croissance qui est le premier moteur de l'emploi. Quand nous perdons un point de croissance, nous perdons 50.000 emplois. La croissance est donc un élément majeur de notre mobilisation. Quand on voit toute l'énergie, tous les talents qui ne sont pas aujourd'hui capables de s'exprimer dans notre société, nous disons que par plus de justice, nous trouverons des réserves de croissance dans le pays, en mobilisant l'intelligence féminine, en mobilisant toutes les formes de talents qui sont aujourd'hui étouffées, quelquefois marginalisées et qui ne participent pas à l'épanouissement complet de notre société. La stratégie qu'est la nôtre sur le plan économique, c'est celle d'une société pour une croissance durable. Nous voulons faire en sorte que partout dans la lutte contre la paperasserie et la bureaucratie, dans l'épanouissement des talents, et notamment des talents féminins, dans la capacité de création, d'innovation, on aille chercher ces réserves de croissance, qui feront que notre pays pourra durablement gagner des points de croissance, c'est-à-dire des points d'emplois, y compris quand la croissance internationale fléchit. Il y a vraiment dans l'organisation de la formation professionnelle, dans l'organisation des carrières, dans la formation tout au long de la vie, un potentiel très fort, pour permettre aux femmes, tout au long de leur carrière, avec la libre organisation de leur temps, de pouvoir vivre leur rôle de mère et leur rôle de responsable économique et social, tout en bénéficiant d'une organisation du temps de vie et donc une capacité de gérer son parcours, notamment d'avoir accès aux moyens de la formation de l'ensemble de ce qui est quand même fondamentalement l'épanouissement des talents. C'est un élément très important qui nous conduit à préparer un certain nombre de réformes, à la fois dans ce que nous préparons sur la conférence pour la famille, dans ce que nous préparons pour le statut de la création d'entreprise, ce que nous préparons pour l'épanouissement de la vie professionnelle des femmes. Nous avons là un certain nombre de décisions qu'il faut engager. Et j'ai demandé à chacun de mes ministres, femmes et hommes, de nous faire rapidement des propositions. Nous rassemblerons ces propositions, pour faire en sorte que dans leur département ministériel, on puisse travailler pour cette égalité sociale et professionnelle, qui est pour le pays, non seulement quelque chose de juste et de moral, mais quelque chose d'efficace et d'utile. Et finalement, quand la morale rejoint l'utile, il ne faut pas hésiter à s'engager fortement ! Je suis vraiment déterminé à mener cette action et nous ferons un bilan global de cet engagement.

En résumé, je voudrais vous dire combien je crois vraiment que le combat aujourd'hui de la France est celui d'un nouvel humanisme. Il faut apporter au monde aujourd'hui les idées de demain qui nous rassemblent et ces idées de demain sont les idées de la femme, de l'homme sur la planète. C'est le combat que mène le président de la République, à Johannesburg. C'est le combat que mène la France à l'ONU aujourd'hui. C'est le combat de la défense de l'humanité. Peut-être que le fait nouveau de ce XXIème siècle, c'est que l'humanité s'est donnée les moyens de se détruire elle-même, par la génétique et ses manipulations, par l'utilisation du terrorisme, par l'inconscience vis-à-vis des menaces qui pèsent sur la planète, comme l'émission de gaz carbonique et les effets de serre qui lui sont consécutifs. Nous voyons bien qu'on a besoin aujourd'hui d'une conscience mondiale, mais encore plus, d'une conscience de l'humanité. C'est ce combat qu'il faut mener aujourd'hui. Et c'est un combat dans lequel les femmes ont une place toute particulière. Dans tous les conflits du monde, on a vu les femmes aux premières lignes du combat pour la paix. La France, aujourd'hui, dans le monde, est entendue et attendue, parce qu'elle défend le message de la paix, le message d'une humanité qui veut assurer l'avenir de ses enfants sur cette planète. C'est ça le combat, que ce soit le combat pour la paix à l'ONU, que ce soit le combat pour le développement du Sud à l'OMC, que ce soit le combat pour la planète pour l'Organisation mondiale de l'environnement. C'est ce combat pour une gouvernance mondiale qui fait qu'on place l'humanité au c¿ur même de l'objectif et du message de la France. C'est ce qui peut nous rassembler. Cette Histoire nous a montré le courage des femmes. Je vous fais une petite parenthèse, parce que moi mon modèle de femme - en dehors d'Anne-Marie ! -, c'est cette madame Roland, qui conduit la bataille des Girondins. Lisez ces phrases de Lamartine, elles sont belles, elles sont écrites comme si c'était écrit hier. Ces phrases qui nous montrent le courage d'une femme, la vision d'une femme, qui se bat pour ses idées, mais qui met la liberté et la paix au-dessus de tout. Et c'est ce message aujourd'hui dont la France a besoin, c'est le message finalement que les femmes peuvent apporter à la France : c'est ce message de paix, la paix dans la France, la paix dans le monde.

(Source http://www.premier-ministre.gouv.fr, le 27 mars 2003)

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