Interview de M. Nicolas Sarkozy, ministre de l'intérieur, de la sécurité intérieure et des libertés locales, à Europe 1 le 21 mars 2003, sur le renforcement des moyens de lutte contre le terrorisme, la découverte de ricine dans une consigne de la gare de Lyon, l'action contre le racisme et l'expulsion d'immigrés clandestins. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Nicolas Sarkozy, ministre de l'intérieur, de la sécurité intérieure et des libertés locales, à Europe 1 le 21 mars 2003, sur le renforcement des moyens de lutte contre le terrorisme, la découverte de ricine dans une consigne de la gare de Lyon, l'action contre le racisme et l'expulsion d'immigrés clandestins.

Personnalité, fonction : SARKOZY Nicolas, ELKABBACH JEAN Pierre.

FRANCE. Ministre de l'intérieur, de la sécurité intérieure et des libertés locales

ti : J.-P. Elkabbach - Dès aujourd'hui, Paris et les principales villes de France sont davantage surveillées et protégées. Cela veut dire que la guerre d'Irak a des effets dans toutes les sociétés européennes et la société française. Qu'est-ce que cela représente ? Combien de sites sont concernés par cette surveillance nouvelle et renouvelée des forces de sécurité en France ?

- "Notre intention se porte bien sûr sur la sécurité des Français de façon extrêmement vigilante, mais rien que pour les sites religieux, confessionnels, les écoles, les synagogues, les mosquées, c'est près de 2.000 sites dont nous assurons une protection soit mobile soit statique, de façon à ce que la vie continue pour les Français et que leur sécurité soit garantie de la meilleure des façons. Nous sommes maintenant dans le plan Vigipirate renforcé, ce qui veut dire deux fois plus de militaires. Des instructions très fermes ont été données par le Premier ministre et moi-même, hier, à tous les préfets. Nous avions anticipé cette situation. Nous savons très exactement ce que nous avons à faire, sur la chaîne alimentaire, sur l'eau, sur les aéroports, sur les métros, sur les lieux qui reçoivent du public. La vie doit continuer, les gens doivent continuer à consommer, à sortir, mais nous, nous devons assurer leur sécurité."

Est-ce qu'il y a des menaces ? Est-ce que cela veut dire qu'il y a des risques que vous avez déjà pressentis ?

- "Il n'y a pas de menaces précises sur la France. La France est une grande démocratie, et comme toutes les démocraties, elle a connu le terrorisme, ce qui veut dire qu'elle peut le connaître."

Elle n'est pas en guerre, mais elle est menacée comme n'importe quel pays étant en guerre ?

- "La guerre en Irak n'est pas la guerre de la France, qui a profondément regretté cette guerre, mais la vigilance et la nécessité pour les forces de sécurité, d'être très attentives et très concentrées reste d'une actualité hélas brûlante."

On a découvert, Gare de Lyon, dans des consignes, de la ricine, qui est un agent biologique classé dans le plan Biotox ; c'est un poison. Est-ce que c'est l'indice, pour vous, d'une menace d'attaque chimique possible sur le sol français ?

- "Première remarque : le Gouvernement français, chaque fois qu'il aura des éléments précis, les communiquera à nos compatriotes."

Vous direz la vérité...

- "La stratégie de communication qui est la nôtre, c'est de considérer les Français comme des êtres adultes et responsables, de donner toute l'information, sans la dramatiser et sans la minimiser. Dans une consigne de la Gare de Lyon, lundi, il a effectivement été trouvé deux flacons avec des traces de ricine en quantité non létale."

Cela veut dire que ce n'est pas par hasard... Les consignes sont surveillées ?

- "Bien sûr. Les consignes sont systématiquement surveillées, visitées. L'enquête est en cours ; vous comprendrez que je ne peux pas en dire davantage. Mais cela veut dire que nous essayons de laisser le moindre de choses au hasard. Et donc, à partir du moment où nous avons eu ces éléments, nous avons choisi de les communiquer à l'opinion publique, comme nous l'avions fait, lorsqu'avait été arrêté par la police, le commando de La Courneuve et celui de Romainville, au mois de décembre 2002."

Il y a un lien entre eux ?

- "On peut faire un lien sans que nous n'en ayons les preuves aujourd'hui. Vous vous rappelez certainement que la ricine est un poison dont on avait trouvé les "recettes" - entre guillemets - dans des papiers d'Al-Qaida, qu'on avait beaucoup parlé du métro londonien comme un objectif pour empoisonner avec de la ricine. Et lorsqu'à La Courneuve et à Romainville, les neuf ont été arrêtés, la police cherchait un certain nombre d'agents chimiques. Pour autant, nous n'en avons pas la preuve."

Mais est-ce que cette ricine, d'après ce que vous savez dès aujourd'hui, avait une destination terroriste ?

- "Nous ne le savons pas, parce qu'on a trouvé également de l'acétone et de l'éthanol. Le mélange des trois peut faire un poison extrêmement actif. Mais l'acétone et l'éthanol peuvent servir également, à partir des graines de ricin, à fabriquer de la ricine. L'enquête est donc en cours. Les juges antiterroristes en sont saisis ; je m'en suis entretenu avec eux encore hier. Donc, on ne peut pas extrapoler à partir de là. La France, nous n'avons aucun élément précis considérant que c'est une cible. Mais ces éléments devaient être portés à l'information du public."

Mais est-ce qu'il y a des réseaux cachés prêts à passer à l'action, en Europe et en France, aujourd'hui ? Si oui, d'où ils viennent ?

- "Depuis le mois de novembre 2002, nous avons arrêté 29 personnes. Je serais bien mal placé pour dire qu'il n'en existe pas. C'est à la fois une très bonne nouvelle, parce cela prouve que les fonctionnaires de police - je pense à la DST, au RG, à la Police judiciaire - font un travail remarquable. Les avons-nous arrêtés tous ? Je n'irais pas jusqu'à dire cela."

Mais est-ce qu'on a une idée - puisque la guerre d'Irak augmente la menace terroriste - de qui est derrière ?

- "On sait qu'il y a dans un certain nombre de pays européens, des groupes disséminés qui sont en relation les uns avec les autres, que ce soit avec l'Angleterre ou avec l'Espagne. Les services de renseignement, quels que soient par ailleurs les désaccords diplomatiques que nous pouvons avoir, continuent à travailler ensemble, ce qui est bien normal."

Il y a des bandes terroristes, peut-être liées à Al-Qaida. Est-ce qu'il y a un lien avec S. Hussein ?

- "Pour l'instant, nous n'avons aucun élément qui nous permette de le dire."

J'ai noté que dans votre discours aux préfets, vous avez dit qu'il peut y avoir un attentat de masse, je vous cite, "commis à l'aide de moyens non conventionnels, nucléaires, radioactifs, bactériologiques et chimiques". A tout moment ?

- "Nous devons prévoir toutes les situations. Il n'y a aucun élément qui nous permette de le dire aujourd'hui. Mais j'ai demandé aux préfets de procéder à des exercices d'état-major, chaque fois que cela est nécessaire, pour que nous soyons prêts à faire face à toute éventualité. C'est un principe de précaution. Ce principe de précaution s'applique dans tous les éléments de la vie. Il doit naturellement s'appliquer d'autant plus s'agissant de la sécurité des Français."

Si la guerre dure et prend de l'ampleur, est-ce que vous avez des moyens d'aller plus loin dans les contrôles ? J'entends dire, par exemple, qu'il y a un nouveau plan - d'ailleurs, c'est vous qui l'avez dit, je crois, hier aux préfets, je lis votre discours : "un nouveau plan Vigipirate bientôt appliqué". Qu'est-ce qu'on peut faire de plus ?

- "Nous avons tout un tas d'éléments qui sont prévus en cas d'aggravation de la situation, qui pourraient aller jusqu'au rétablissement des contrôles aux frontières, l'assignation à résidence ou l'expulsion d'un certain nombre d'individus dangereux. Ce n'est pas le cas pour l'instant. J'observe, je voudrais le dire, un très grand sens de responsabilité des dirigeants de la communauté juive et des représentants de la communauté musulmane de France."

Vous les avez reçus ?

- "Je les ai reçus tous les deux hier, et je dois dire que j'ai été très frappé par la qualité de leurs réactions. Ils ont dit la même chose, quasiment, au même moment, et cela me conforte dans la volonté de créer le Conseil français du culte musulman. Je dois dire que tous, quelle qu'ait été leur sensibilité, ont appelé leurs coreligionnaires au sens de la responsabilité. Et ça, c'est un point très positif. De la même façon que les manifestations d'hier, je veux rendre hommage, notamment aux jeunes, qui sont venus manifester nombreux, et qui l'ont fait avec beaucoup de sérénité ; il n'y a quasiment pas eu d'incidents. Et ce n'était pas si facile que cela."

Deux ou trois choses liées à ce que vous dites : il v a y avoir de nouvelles manifestations anti-guerre, elles sont annoncées. Est-ce qu'elles sont toutes autorisées ?

- "Nous regardons à chaque fois chaque manifestation. Je veux dire à ceux qui veulent manifester, ce que je comprends parfaitement, qu'il en va de l'image de la France. On ne manifeste pas contre la guerre en ayant un comportement violent ; on manifeste avec détermination et avec sérénité."

C'est la première fois que ce conseil représentatif [du culte musulman] intervient dans une crise. Qu'est-ce que vous lui demandez ce matin, parce qu'on dit qu'il y a - vous me direz si c'est vrai -, une certaine nervosité dans certaines banlieues de France.

- "Bien sûr, il y a toujours des tentations d'affrontements intercommunautaires. J'ai indiqué d'ailleurs aux préfets d'être très vigilants. Nous n'accepterons rien. Ce conflit n'est pas le nôtre, il ne faut pas l'importer en France. Et donc, ni dans les écoles, ni dans les banlieues, ni dans les quartiers ni nulle part ailleurs, nous n'accepterons par des mots, par des attitudes et encore moins par des gestes, quelque affrontement communautaire que cela soit. Et vraiment, les représentants de la communauté musulmane que j'ai réunis hier, ont pris des positions courageuses, raisonnables et responsables."

Ce vendredi est une journée de méditation et d'action contre le racisme, contre l'antisémitisme. Qu'est-ce que vous avez prévu et quelles recommandations vous faites même aux professeurs et aux jeunes ?

- "Cette journée contre le racisme, c'est l'occasion de dire une chose mais une chose forte : le racisme commence quand on fait l'amalgame, et l'amalgame consiste à dire qu'un musulman est un terroriste ; l'amalgame consiste à dire que telle catégorie de citoyens n'a pas le droit de vivre sa religion - je pense notamment à l'islam. La tolérance, la compréhension mutuelle, le respect de l'autre sont les maîtres mots, spécialement dans la situation internationale que nous connaissons."

Donc, vous pensez qu'on peut échapper en France, à cause de phénomènes extérieurs, au choc des cultures et au développement des religieux ?

- "Je ne pense pas qu'on peut, je pense qu'on doit. Cette guerre n'est pas la nôtre."

Il ne suffit pas de le dire...

- "Nous ne devons accepter que cela se traduise par des affrontements communautaires."

J'ai noté, sur un autre domaine, qu'hier il y a eu un vol groupé - c'est le deuxième : 47 Sénégalais, 8 Maliens, qui n'étaient pas entrés en France, sont retournés dans leur pays. Vous aviez promis que des associations soient présentes lors des vols. Est-ce que vous allez le faire, et quand allez-vous le commencer ?

- "Je vous donne une information : c'est la première fois qu'un vol de retour groupé d'immigrés en situation irrégulière se passe avec un observateur, une association dans l'avion, puisque la Croix Rouge était représentée dans le vol, et deuxièmement, qu'à l'embarquement - vous savez que c'est le moment le plus difficile -, il y avait trois observateurs de la Croix Rouge qui étaient là. C'est la première fois qu'une association est dans un vol groupé de retour, parce qu'autant je suis déterminé à ramener chez eux ceux qui n'ont pas vocation à rester sur notre territoire, parce qu'ils n'en ont pas les papiers ..."

Ceux-là ne sont pas rentrés ?

- "Non, pas encore, puisqu'ils étaient en zone de transit. Mais ils doivent être garantis dans le respect des droits de l'homme, ce qui est tout à fait normal. Pour cela, j'ai proposé des observateurs ; la Croix Rouge était dans cet avion. Je recommencerai à chaque fois que c'est nécessaire. Je veux dire d'ailleurs, de ce point de vue là, que ce n'est pas parce qu'il y a le conflit en Irak que le Gouvernement doit arrêter de réformer et d'agir. Les Français attendent de nous, le Premier ministre comme le Président de la République l'ont dit avec beaucoup de force, que nous continuons les réformes et que nous continuons à agir. La vie continue."

Par exemple, sur l'immigration, vous aviez annoncé un grand programme. Est-ce que vous allez avoir du retard ou allez-vous le faire à temps ?

- "Absolument pas. Je viens de déposer le projet sur l'immigration sur le bureau du Conseil d'Etat et il passera en Conseil des ministres au mois d'avril. On doit absolument continuer à agir. La vie ne s'arrête pas parce qu'il y a un conflit, aussi regrettable qu'il soit. Les Français sont bien sûr préoccupés par ce qui se passe en Irak et par les conséquences internationales de tout cela, mais ils nous demandent de continuer à travailler pour eux."

Même si la guerre est longue ?

- "Surtout si la guerre est longue. On ne va quand même pas arrêter de réformer. La France a des problèmes spécifiques, il convient d'y faire face et de continuer l'action de réforme qui a été engagée."

J'ai noté, comme la plupart de mes confrères d'Europe 1, que dans les sondages BVA et Ipsos, vous êtes placé très souvent largement en tête. Cela ne doit pas vous chagriner ?

- "D'abord, il faut se méfier, parce que ce n'est pas sûr que cela dure et deuxièmement, il faut se servir de cela pour faire une seule chose : continuer à avancer, continuer à agir. Vous savez, quand les gens vous soutiennent, cela vous met une responsabilité particulière, et celle-là elle est très simple : continuer à agir et pour agir, il faut accepter de prendre des risques, sortir des sentiers battus, bouger les choses et trouver des marges de manoeuvre. La France est confrontée à des problèmes très difficiles - je pense à l'insécurité, l'immigration clandestine. Il est temps, maintenant, d'apporter des réponses précises à ces questions qui la préoccupent."

Etre les meilleurs, cela implique des responsabilités, on le sait, nous, à Europe 1...

- "Pas celle d'être modeste alors !"

(source : Premier ministre, Service d'information du gouvernement, le 24 mars 2003)

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