Interview de M. Nicolas Sarkozy, ministre de l'intérieur, de la sécurité intérieure et des libertés locales, à France inter le 18 avril 2003, sur le sondage de la SOFRES sur l'état politique de la France et notamment la position du Front national. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Nicolas Sarkozy, ministre de l'intérieur, de la sécurité intérieure et des libertés locales, à France inter le 18 avril 2003, sur le sondage de la SOFRES sur l'état politique de la France et notamment la position du Front national.

Personnalité, fonction : SARKOZY Nicolas, PAOLI Stéphane.

FRANCE. Ministre de l'intérieur, de la sécurité intérieure et des libertés locales

ti : S. Paoli - Je reviens toujours à ce sondage de la SOFRES, réalisé pour L'Express et France Inter. Il est très intéressant parce qu'il nous donne au fond le regard des Français sur l'état politique du pays un an après. La SOFRES dit que 31 % des personnes interrogées considèrent que le gouvernement ne fait pas vraiment ce qu'il faut pour faire reculer le Front National. Qu'en dites-vous ?

- "Cela prouve qu'il y a les 2/3 qui pensent que l'on fait un peu ce qu'il faut, alors."

Oui, mais c'est en effet aussi un des aspects du sondage.

- "Je ne veux faire aucune preuve d'autosatisfaction, parce que ça ne ramène rien. Il y a le sondage de la SOFRES, je le prends comme un élément important mais il y a mieux : on a eu 62 élections cantonales partielles depuis un an. 62, ce n'est pas rien, les candidats du Front National, sur les 62 élections partielles - il est vrai, il faut avoir l'honnêteté de le dire, les partielles leur sont souvent défavorables -, sont passés d'un peu plus de 13 % à 7,5 %. Il y a eu six élections législatives partielles. Dans les six élections législatives partielles les candidats du Front National ont perdu entre 15 % et 50 % des suffrages. Ça, ce n'est pas des sondages, ce sont des éléments. Alors, est-ce que c'est pérenne, est-ce que ça va durer ? Je n'en sais rien, d'ailleurs je ne suis pas de ceux qui pensent qu'en quelques mois, on pouvait changer ce qui a commencé, tenez-vous bien et rappelez-vous, il y a 20 ans. C'est-à-dire que c'est l'inaction depuis le milieu des années 80, très exactement 83/84, qui a provoqué cette situation. Et pour moi d'ailleurs il n'y a pas que le vote Front National, il y a aussi l'abstention. Mais vous savez, il y a deux choses qui m'ont marqué beaucoup depuis un an. Quand j'ai été à Sangatte - j'ai été quatre fois à Sangatte, c'est une belle petite ville. Pendant trois ans et demi, les habitants de Sangatte, dans la grande rue de Sangatte, ils ont vu défiler des milliers, des dizaines de milliers de Kurdes et d'Afghans. Front National : 31 %. Si vous habitiez Sangatte, est-ce que vous ne vous seriez pas sentis abandonnés ? Et puis j'ai fait une visite aussi à Choisy-le-Roi, dans le Val-de-Marne, une jolie ville en bord de périphérique. Pendant deux ans, ils ont eu, sous les fenêtres des HLM de Choisy-le-Roi, un campement de nomades en situation illégale, avec des rats au milieu. Ceux qui habitaient dans les logements sociaux, est-ce que vous pensez qu'ils ne se sont pas sentis abandonnés ? C'est ça aussi, le vote Front National. Ce n'est pas la montée de la "peste brune"..."

On entend bien l'argumentaire du ministre de l'Intérieur, mais vous êtes mieux placé qu'un autre pour voir la réalité du pays et la façon dont les Français réagissent. Je posais à J.-M. Le Pen, tout à l'heure, la question du vote d'influence : beaucoup de citoyens ont voté pour le Front National pour vous obliger, c'est-à-dire le gouvernement, peut-être à modifier sa politique¿

- "Oui."

Vous le percevez ou pas ?

- "Mais bien sûr."

Et qu'avez-vous fait par rapport à ça ?

- "Mais bien sûr que je le perçois. La France de 2002, ce n'était pas l'Allemagne de 1932 et les grandes manifestations contre le Front National, c'est bien, c'est sympathique, mais ça ne touche pas les habitants qui ont peur, qui vivent la peur au ventre, parce qu'ils ont peur dans le métro, parce qu'ils sont dans des quartiers où on ne peut pas dormir dans les appartements, parce qu'il y a des voyous qui ne travaillent pas et qui occupent les halls de l'immeuble. Voilà la réalité des choses, c'est une forme d'appel au secours en vérité. Et donc, nous avons pas à juger ceux de nos compatriotes les plus modestes qui ont appelé au secours de façon maladroite, de façon brutale, de façon inadaptée peut-être. Mais ce qui compte, c'est de regarder pourquoi ils l'ont fait, comme de se demander pourquoi ils n'y vont pas, aux urnes. Alors, depuis un an, qu'est-ce que j'essaie de faire ? J'essaie de faire que sur des questions aussi difficiles que la sécurité, que l'immigration, que l'intégration par exemple des musulmans notamment, avec le CFCN, ça change. Moi j'entendais François Hollande, et c'est une bonne nouvelle : les socialistes sont en introspection et en analyse. Mais vous pensez que ça change la vie de celle qui a une heure de trajet en train de banlieue tous les jours, que les socialistes soient en analyse ou en introspection, qu'ils réfléchissent entre eux doctement pour savoir si Cambadélis c'est mieux que Montebourg ?! Vous parlez d'un sujet intéressant !"

Mais quand le Premier ministre évoque - c'était hier dans une réunion politique, mais aussi dans l'entretien accordé à la Presse régionale - l'impuissance politique pour expliquer ce qui s'est passé il y a un an... N. Sarkozy c'est sûrement un membre actif du gouvernement mais ce n'est pas le gouvernement à lui tout seul....

- "Je ne l'ai jamais prétendu mais si vous le voulez, je vais vous donner un chiffre très précis. Premier trimestre 2002, juste avant qu'on arrive, premier trimestre 2003, celui qui vient de se terminer : 54.272 victimes de la délinquance en moins. 54.272, ça, c'est un chiffre¿ Ça, c'est une réalité. Et il faut continuer."

Et le reste, et l'Europe, et la décentralisation, et la réforme de l'Etat ?

- "Mais M. Paoli, il fallait inviter le Premier ministre ! Je vous rappelle que je ne le suis pas¿ Je ne sais pas, c'est un regret, c'est un souhait ?"

Non, pas du tout ! Vous êtes le bienvenu mais vous êtes un homme à qui on peut poser beaucoup de questions !

- "Je ne suis que ministre de l'Intérieur, mais vous parlez de la décentralisation. Qu'est-ce que l'on fait en Corse ? Cela fait 28 ans que les gouvernements de gauche comme de droite - et moi je ne leur jette pas la pierre, c'est si difficile - échouent en Corse. Voilà la différence. Matignon, je n'ai pas condamné à l'époque, c'était une discussion entre le Premier ministre et 50 personnes. Qu'est-ce que l'on va faire, nous ? On va se tourner vers 260.000 Corses, on va prendre tous les risques pour leur dire : "Voilà, allez, prenez vos responsabilités. Est-ce que vous êtes d'accord sur le statut qu'on propose ?". Ce n'est pas un changement ? Et les musulmans : nous avons 5 millions de compatriotes qui sont musulmans ou des musulmans qui vivent en France. Est-ce qu'il y a deux catégories de citoyens aujourd'hui ? Ceux qui ont le droit de prier, de croire, d'espérer, et ceux qui ne l'auraient pas ? Vous avez vu ce que l'on essaie de faire avec les musulmans de France ? C'est très difficile, je suis d'ailleurs régulièrement sous le feu des critiques, voire des insultes de J.-M. Le Pen, mais qu'est-ce qui a été fait avant ? Vous croyez que c'est si facile de mettre tout le monde d'accord, de tirer le chariot ? Voilà, ça c'est du concret et du précis."

C'est du concret, mais que répondez-vous aux 51 % d'électeurs de droite, qui estiment que la réforme - je sais bien, décidément, que vous n'êtes pas le Premier ministre mais quand même, vous êtes membre et actif du gouvernement - ne va pas assez vite ?

- "Oh, qu'il y ait de l'impatience en France, ce n'est pas une grande nouveauté, ça a toujours existé. Et sur un certain nombre de sujets, on adore parler de la réforme en France, et quand elle arrive, on trouve toujours qu'elle va trop fort. Nous avons un devoir d'action et je crois que la seule marge de man¿uvre d'un gouvernement, c'est d'être audacieux et d'aller vite. Donc, je ne suis pas à convaincre de cela, je crois que le pire risque, c'est celui qui consiste à ne pas en prendre. Pourquoi, après avoir posé une nouvelle politique de sécurité, vais-je venir devant le Conseil des ministres le 30 avril avec une nouvelle politique de l'immigration ? Parce que je pense que depuis 20 ans, les Français ont été privés d'un débat. Il y a eu que deux extrémistes qui se sont exprimés : Le Pen qui, quand il entend le mot "immigré", prononce des phrases qui sont inadmissibles, mais à l'inverse, un certain nombre d'associations très minoritaires, qui dénient à la France le droit de contrôler qui va rentrer sur notre territoire. Formidable ! Quand vous pensez qu'hier soir, là, cette nuit, nous avons procédé à l'expulsion de onze Maliens avec des faux papiers ou sans papiers, et qu'on s'est trouvé trois personnes pour s'opposer à cette expulsion¿ Ces Maliens n'étaient même pas rentrés en France, ils étaient en zone de transit. Il faut que je les laisse rentrer pour faire des sans papiers en plus ? Alors, évidemment, quand on est membre d'une association et que l'on va d'un cocktail à un autre, ce n'est pas gênant. Quand on habite dans les quartiers où il y a un niveau d'immigration tel que ça pose un problème, à ce moment-là, on se dit : "Mais pourquoi, pourquoi moi on m'oblige à mettre ma ceinture de sécurité dans ma voiture et quelqu'un qui arrive, sans papiers ou avec des faux papiers, on le laisse" ? Voilà les questions qui ont été posées au mois d'avril. Est-ce que la République peut être efficace, est-ce qu'un homme politique, un ministre peut changer les choses ? Et voilà ce qu'ils disent. Venez dans ces quartiers, discutons. Moi je ne cherche pas à plaire à trois associations et demi qui adorent se rencontrer entre elles et faire de l'introspection. Je cherche à convaincre nos compatriotes qui ne votent plus ou qui ont voté pour le Front National, qui sont les plus modestes, qui habitent dans les quartiers où plus personne ne veut habiter, qui prennent les transports en commun à des heures où plus personne ne veut les prendre ou qui mettent leurs enfants dans des écoles où plus personne ne veut les mettre, je veux leur montrer que la politique que l'on mène c'est pour eux, d'abord. Parce que quand on a rien, et si l'Etat ne vous défend pas, qui vous défendra ?"

Une dernière chose, parce que le temps passe vite : ce langage de la réalité, ce langage peut-être de la vérité, est-ce que tout le monde le tient dans le gouvernement, y compris sur les questions difficiles ? Y sur les questions difficiles et notamment la croissance ? Parce que l'argent, tout le monde en a besoin, pour faire engager des grandes réformes et des grands projets. Aurez-vous l'argent ? Pourrez-vous faire tout ce que vous avez promis ?

- "D'abord, peut-être ne vous a-t-il pas échappé que le Premier ministre et moi étions parfaitement sur la même longueur d'ondes. Et sur l'argent et sur la croissance - si on me permet cette incursion dans un domaine que j'ai beaucoup aimé il y a quelques années -, c'est justement parce qu'il y a peu de croissance qu'il faut prendre beaucoup d'initiatives. Quand il y a beaucoup de croissance, ce n'est pas la peine de prendre des initiatives, tout va bien. Et il faut changer les choses, tenter, être audacieux, justement parce qu'il n'y a pas de marges de man¿uvres. C'est en étant audacieux qu'on va trouver de nouvelles marges de man¿uvres, ça, j'en suis intimement convaincu."

(source : Premier ministre, Service d'information du gouvernement, le 22 avril 2003)

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