Interview de M. Nicolas Sarkozy, ministre de l'intérieur, de la sécurité intérieure et des libertés locales, à Europe 1 le 15 avril 2003, sur l'évasion de trois prisonniers de la prison de Luynes, la baisse de la délinquance, le référendum sur le statut de la Corse et l'élection du Conseil français du culte musulman. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Nicolas Sarkozy, ministre de l'intérieur, de la sécurité intérieure et des libertés locales, à Europe 1 le 15 avril 2003, sur l'évasion de trois prisonniers de la prison de Luynes, la baisse de la délinquance, le référendum sur le statut de la Corse et l'élection du Conseil français du culte musulman.

Personnalité, fonction : SARKOZY Nicolas, ELKABBACH JEAN Pierre.

FRANCE. Ministre de l'intérieur, de la sécurité intérieure et des libertés locales

ti : J.-P. Elkabbach-. Bonjour M. le ministre de l'Intérieur, et bienvenue.

- "Bonjour M. Elkabbach et merci de m'avoir invité."

Vos policiers sont-ils sur les traces des trois bandits qui se sont évadés de la maison d'arrêt de Luynes, est-ce qu'ils vont bientôt être arrêtés ?

- "D'abord ce ne sont pas mes policiers, les policiers de la République, la police de la République française. Nous savons ce que nous avons à faire. Ces dangereux criminels doivent être retrouvés, comme cela a été le cas pour Menconi et ses comparses. Les équipes sont mobilisées pour les retrouver et les remettre là où ils doivent être là, c'est-à-dire en prison."

Mais comment une telle opération commando, elle peut être organisée par des professionnels du grand banditisme sans qu'on les coince avant ? C'est facile à dire de ma part, je sais, mais c'est la question que se posent beaucoup de gens.

- "Comme vous le savez, le Garde des sceaux a en charge ces dossiers. Il conduit une opération bien nécessaire de modernisation des prisons - opération dont il faut bien reconnaître qu'elle avait pris un retard considérable. Et la politique du gouvernement en la matière doit être simple : ne rien accepter qui soit contraire à la loi, à l'extérieur de la prison et à l'intérieur de la prison. Il faut bien voir que tout ce à quoi nous sommes confrontés dans les prisons, comme à l'extérieur, c'est une situation où depuis des années, dans notre pays - reconnaissons-le franchement - on a accepté beaucoup trop de choses. On a passé beaucoup de temps à expliquer l'inexplicable et, au résultat, on arrive à excuser l'inexcusable. C'est cette situation à laquelle il convient de mettre un terme et croyez-moi, ce n'est pas si facile que ça."

C'est-à-dire que vous allez vous attaquer, ou que vous vous attaquez à tout ce qui se passe dans le Midi ou dans la région varoise, par exemple, qui est infestée de caïds et de mafia armée et de bandes déterminées.

- "Je crois qu'il convient de ne pas porter de jugement sur telle ou telle région. Vous avez des chiffres, puisque nous les publions maintenant ville par ville, département par département, tous les mois. Depuis plusieurs mois la délinquance baisse, elle baisse d'ailleurs fortement et spectaculairement, ce n'est pas suffisant."

La petite !

- "Non, non la petite, la moyenne et la grande, tous les faits de délinquance confondus. Les critères d'activités des policiers et des gendarmes sont tous à la hausse, et les critères sur les délits et les crimes sont tous à la baisse. Alors ce n'est pas suffisant. Je sais très bien la mission qui est la mienne : obtenir des résultats plus forts et surtout les installer dans la durée, c'est ce que nous faisons."

Les policiers sont donc aujourd'hui contraints de compenser quelques défaillances des gardiens de prison, c'est un fait ?

- "Non, il ne faut pas opposer les uns aux autres¿"

Non mais c'est un fait. Ils s'en vont, il faut les rattraper.

- "M. Elkabbach, être gardien de prison c'est un métier très difficile. Je ne veux polémiquer avec personne. Il faut les rattraper comme cela a été fait pour Menconi, qui, finalement, est resté trois semaines en cavale, lui et ses comparses."

Donc leurs jours de liberté sont comptés, il faut le leur dire.

- "Il faut l'espérer !"

Vous aviez promis aux Corses, Monsieur le ministre de l'Intérieur, un nouveau statut, un référendum qui aura lieu le 6 juillet. Vous avez entendu peut-être L. Jospin dire qu'il est plutôt d'accord avec ce que vous êtes en train de faire à propos de la Corse. Il attend la question que vous poserez aux Corses. On peut vous la demander ?

- "La question est assez simple : oui ou non, êtes-vous favorable au projet de statut instituant une collectivité unique, décentralisée en Corse ?"

Les Corses du continent voteront ?

- "Non. Voteront ceux qui sont inscrits sur les listes électorales au 1er janvier."

Et s'il y a un oui au référendum le 6, qu'est-ce qui se passe ?

- "S'il y a un oui au référendum le 6, les Corses auront une collectivité unique qui permettra de définir une stratégie, enfin de développement pour la Corse. Chaque Corse pourra alors voir où se trouvent les responsables de son développement, les soutenir, comprendre ce qui se passe et puis des élections territoriales auront lieu dans le courant de l'année 2004. Je retournerai en Corse le 25 avril pour installer les deux groupes de travail, l'un sur les compétences des Conseils territoriaux, l'autre sur le mode de scrutin pour la désignation de la future collectivité unique."

Et vous êtes assuré que tout le monde y participera, que les indépendantistes etc, tout le monde participera à la campagne, tous les partis, de gauche, de droite, du centre ?

- "En matière de Corse, vous savez, c'est une question très difficile depuis 28 ans dans le cadre de la République française. Donc je ne suis pas assuré de la participation ni du résultat. Ce que je peux dire, c'est que le Premier ministre, comme moi-même, nous sommes engagés de toutes nos forces pour provoquer cet électrochoc salutaire, pour donner aux Corses, enfin, le droit de prendre leurs responsabilités, de désigner une collectivité territoriale unique qui leur permettra d'avoir les débats nécessaires et de conduire le développement de la Corse. Et enfin, donner à cette île la paix qu'elle mérite."

Et la campagne électorale aura lieu dans les conditions les meilleures, en toute garantie de liberté, avec votre contrôle ?

- "Il n'y a aucune raison qu'en Corse, la République s'applique moins qu'ailleurs."

Non, je veux dire qu'il n'y aura pas de violence ou de risques d'insécurité ?

- "M. Elkabbach, vous m'avez invité pour tenir un propos sérieux. Ce que je peux vous dire, c'est que tous ceux qui se livreront à des violences ou à du banditisme, nous les pourchasserons."

Alors Monsieur N. Sarkozy, votre énergie a été récompensée. Les musulmans pratiquants de France ont élu pour la première fois - c'est historique, autant qu'on le dise nous-mêmes - leur conseil du culte. Votre succès est incontestable. Est-ce que cela veut dire que c'est plus de cohésion - assez vite - entre les différentes communautés inquiètes en ce moment. Est-ce que cela veut dire qu'il y a plus de garanties d'avoir moins de violence, moins d'antisémitisme et de racisme dans ce pays ?

- "Il le faut, et je voudrais que nos auditeurs le comprennent, il ne peut pas y avoir deux catégories de citoyens en France : ceux qui ont le droit de vivre leur religion, de vivre leur foi et de la transmettre à leurs enfants et ceux qui n'auraient pas le droit. Il y a 5 millions de Français musulmans ou de musulmans qui vivent en France. Est-ce que oui ou non, ils ont le droit de vivre leur religion comme les autres ? La réponse du gouvernement c'est oui. Le dialogue inter religieux, la tolérance, parce que l'intolérance et le racisme cela vient de la méconnaissance de l'autre. Mais pour discuter, faut-il enfin qu'il y ait un organisme qui représente les musulmans dans leur diversité."

Les musulmans religieux.

- "Le culte musulman, c'est fait maintenant ! Et troisième remarque, si le fondamentalisme ou l'extrémisme a tant progressé, c'est parce qu'on a toléré un islam des caves et des garages. L'islam doit vivre au grand jour comme les autres religions de France, pour un islam de France et non pas un islam en France. C'est ce que nous avons essayé de faire. Les musulmans l'ont compris, ils ont participé de façon massive. C'est même extrêmement émouvant. "

88, 89 % - les grands électeurs.

- "Oui, mais enfin il y a eu 992 mosquées sur 1.200 qui ont participé au processus, c'est une première qui n'existe nulle part ailleurs en Europe."

Mais est-ce que vous dites justement qu'il faut faire un effort pour borner chaque religion à sa place, à l'intérieur de la République ?

- "C'est justement parce que nous reconnaissons à l'islam le droit de s'asseoir à la table de la République que nous n'accepterons aucune dérive. C'est justement parce que nous voulons former des imams qui parlent français, c'est quand même extraordinaire aujourd'hui : il y a un tiers des imams qui exercent en France - un peu moins de 900 - qui parlent le français. Est-ce que l'on pouvait tolérer et accepter cela ? Alors s'agissant de la laïcité, la laïcité n'est pas l'ennemie des religions, la loi de 1905 le dit : " La République garantit l'exercice du culte, de tous les cultes, sans en privilégier un seul ", c'est donc bien de cela dont il s'agit."

Mais pour que l'Algérie, l'Arabie Saoudite et le Maroc ne financent pas comme ils l'ont fait jusqu'à présent, les mosquées, la création etc., et pour qu'on ne prie plus, comme vous le dites N. Sarkozy dans les garages et les caves, l'Etat va t-il aider même financièrement ? Est-ce qu'on peut imaginer pour les musulmans, comme pour d'autres religions, la question est posée, une certaine évolution de la loi centenaire de 1905 ?

- "Non la loi de 1905, il faut la laisser comme elle est. Elle garantit la laïcité, c'est extrêmement important. Il y a des questions qui se posent, des questions très importantes. Nous allons engager le dialogue de ce point de vue. Nous voulons débarrasser l'islam de France des influences étrangères. Et nous voulons dire très simplement : les imams qui tiendraient des propos qui seraient contraires aux valeurs républicaines seront expulsés."

Par vous ? Enfin par l'Etat ?

- "Enfin par moi, par les autorités. Mais nous ne pouvons tenir un discours de la fermeté que si dans le même temps, nous reconnaissons à nos compatriotes musulmans - et c'est bien le moins - le droit de vivre leur religion. La France de 2003, elle est avec des Français différents et multiples, il faut bien le reconnaître. Et à tous ceux qui posent comme postulat que l'islam serait contraire aux valeurs de la République, est-ce qu'ils sous-entendent par cela que les 5 millions de musulmans seraient des sous-citoyens qui n'auraient pas le droit de vivre leur religion ?."

Personne ne peut le penser ou le dire, même les plus abrutis. Mais c'est donc la fin prochaine, N. Sarkozy, de l'imam des caves et des garages, est-ce que c'est le début du règlement des questions civiles et sociales des musulmans dans les mosquées ?

- "Oui."

Je veux dire, est-ce qu'il y a la loi islamique qui va s'appliquer pour les musulmans religieux de France en France.

- "La loi islamique ne s'appliquera nulle part, parce que ce n'est pas la loi de la République. Mais poser le problème des carrés musulmans, de la formation des imams, de la gestion des lieux de culte, des papiers pour les imams par exemple... Est-ce qu'on peut accepter que quelqu'un qui conduit la prière n'ait pas de papier ou soit en situation de clandestinité, de propos tenus qui soient strictement conformes aux valeurs de la République ? C'est ça qui est important et je voudrais rendre hommage au sang-froid et à la maîtrise d'un certain nombre de représentants de la communauté musulmane de France qui, durant toute la période que nous avons connue, ont été vraiment à hauteur de leurs responsabilités. Vous savez, on en parle bien mal souvent de nos compatriotes musulmans, je crois qu'il était nécessaire de leur rendre cet hommage mérité."

L'assemblée générale va se réunir le 3 mai, elle va élire son président qui est Dalil Boubaker, le recteur de la Mosquée de Paris...

- "Qui est un homme de grande culture et un homme de grand courage et elle procèdera à la désignation de cinq personnalités qualifiées et je puis vous dire qu'il s'agira de cinq femmes."

La France a signé des conventions avec l'Algérie - c'est bien que ce soit les femmes, il est temps - et la France a signé des conventions aussi avec le Maroc en 1981 sous F. Mitterrand. Pour les Marocains qui vivent en France, M. Sarkozy, la loi islamique du Maroc prévaut aujourd'hui sur la loi française à propos du mariage, de la répudiation etc. Est-ce qu'on peut envisager de renégocier ces conventions.

- "Pour moi c'est parfaitement clair, il n'y a qu'une seule loi qui prévaut c'est la loi de la République et elle vaut sur tout le territoire français, pour tout le monde, et nous n'accepterons aucun système de domination y compris familial. C'est justement pour cela que nous avons voulu - vous savez que le Président de la République lui-même est très engagé sur cette question de l'intégration des musulmans en France - que l'Islam soit maintenant publique et transparente."

Dernière question, vous préparez un projet de loi sur l'immigration. Vous êtes sévère avec l'immigration clandestine. Est-ce que vous serez plus souple sur l'immigration légale.

- "Je vais vous dire deux choses : d'abord nous accueillerons bien sûr dans la plénitude de leurs droits tout étranger qui aura des papiers. Tout étranger qui n'aura pas de papier ou qui aura des faux papiers sera reconduit et je peux même vous dire une chose, c'est qu'à compter du mois prochain, désormais, nous publierons chaque mois le nombre de personnes qui a été expulsées, la destination vers laquelle elles ont été reconduites et le moyen que nous avons utilisé pour les reconduire. La réforme de l'Etat, M. Elkabbach, ce sont des objectifs précis et un Etat qui s'engage sur des résultats, les Français ont le droit de savoir..."

Avec la transparence en plus, apparemment.

- "Parfaitement. "

Vous vouliez les ONG quand on les reconduit, là vous allez nous dire qui vous expulsez.

- "Quand des gens n'ont pas de papier ou ont des faux papiers, ils doivent être expulsés et les Français doivent savoir chaque mois, comme je le fais maintenant pour les résultats de la délinquance, ce que nous avons fait, comment ça évolue et quelle est la situation. Le respect de la démocratie et le respect par les citoyens de l'Etat, c'est la transparence de l'Etat."

(Source : premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 15 avril 2003)

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