Déclaration de M. Dominique Galouzeau de Villepin, ministre des affaires étrangères, de la coopération et de la francophonie, lors de la conférence de presse avec Mme Ana Palacio, ministre espagnole des affaires extérieures, sur le rôle de l'ONU dans la gestion de l'après-guerre en Irak, l'avenir institutionnel de l'Europe et l'initiative pour relancer l'Europe de la défense, Madrid le 11 avril 2003. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Dominique Galouzeau de Villepin, ministre des affaires étrangères, de la coopération et de la francophonie, lors de la conférence de presse avec Mme Ana Palacio, ministre espagnole des affaires extérieures, sur le rôle de l'ONU dans la gestion de l'après-guerre en Irak, l'avenir institutionnel de l'Europe et l'initiative pour relancer l'Europe de la défense, Madrid le 11 avril 2003.

Personnalité, fonction : GALOUZEAU DE VILLEPIN Dominique.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères, de la coopération et de la francophonie

Circonstances : Voyage en Espagne de M. de Villepin : entretien avec Mme Ana Palacio à Madrid le 11 avril 2003

ti : C'est, évidemment, un plaisir pour moi d'être à Madrid et d'avoir l'occasion de dialoguer de façon très utile avec Ana Palacio. Vous le savez, elle-même l'a dit, nous avons des rapports d'amitié et la diplomatie exige aujourd'hui plus de confiance que jamais, beaucoup de travail et beaucoup d'imagination car nous voyons tous l'importance des défis du monde. L'Irak, le Moyen-Orient, le Proche-Orient, le terrorisme, les problèmes de prolifération, les crises régionales sont des problèmes que la situation en Irak ne peut résoudre.

La chute du régime de Saddam Hussein est un tournant. Maintenant nous devons nous tourner vers l'avenir. Nous devons pouvoir donner aux Irakiens une chance de vivre dans un pays en sécurité, un pays qui maintienne son unité et sa souveraineté. Nous devons aussi donner un espoir à toute la région. Voilà pourquoi nous travaillons tous, Espagnols, Français, tous les Européens, avec les Américains dans un climat de grande confiance, pour essayer de trouver des solutions à la crise israélo-palestinienne. C'est tout à fait nécessaire car nous voyons bien qu'en ce moment, il existe au Moyen-Orient un nouveau sentiment très net de liberté possible pour l'Irak mais aussi un sentiment d'inquiétude, d'injustice face à la situation du conflit israélo-palestinien. C'est pourquoi nous devons mobiliser nos énergies pour proposer des initiatives et je crois que l'Europe est à même de travailler avec les Américains, avec la communauté internationale, avec le Quartet, pour trouver les solutions appropriées.

Naturellement, l'Europe est au coeur des préoccupations des Espagnols et des Français et l'Espagne et la France sont sur la même longueur d'ondes en ce qui concerne l'idée de l'avenir des institutions. Nous verrons ce qui se passera, mais nous sommes convaincus que cette idée doit être partagée par les vingt-cinq pays d'Europe, nous devons avoir la même confiance dans l'avenir des institutions. Logiquement, Ana Palacio, membre du praesidium, a une responsabilité particulière à cet égard. Nous sommes deux conventionnels et nous sentons à quel point il est important d'avoir ces institutions prêtes à répondre de l'Europe avec plus de décision, plus de responsabilité.

Evidemment, l'idée de la France n'est pas de rechercher un monde fait de rivalité mais de complémentarité entre l'Europe et les Etats-Unis, un monde où nous devons tous assumer notre responsabilité, respecter l'autre. Il est important que l'Europe puisse jouer un vrai rôle parce que sans elle, le monde ne pourra pas trouver son équilibre.

Mais l'Europe doit également faire face à d'autres défis. Défense: nous avons évoqué l'initiative avec les Belges, les Allemands, le Luxembourg et la France, naturellement.

Dans le cadre de la défense, j'ai expliqué à Ana Palacio que la France estime, comme d'ailleurs le reste des pays, que ce doit être un processus très important, que ce processus doit être ouvert, transparent, ambitieux. Il s'agit du premier rendez-vous, le 29 avril, le Sommet des Quatre, mais il s'agit d'un processus qui doit être ouvert à tous les pays européens. Voilà pourquoi nous pensons que toutes nos énergies doivent travailler à l'unisson pour permettre à l'Europe d'avoir une plus grande responsabilité dans le domaine de la défense.

En Europe, nous sommes convaincus que l'Espagne peut jouer un rôle crucial pour préserver l'équilibre entre tous les Européens. L'Espagne et la France souhaitent travailler de façon conjointe. Pour ma part, des liens personnels me lient à l'Espagne depuis mon enfance et c'est la même chose pour Ana Palacio. Nous avons une complicité à cet égard. Nous avons lu des livres, en ce qui me concerne de Garcia Llorca, de Cervantes ; nous avons rêvé du pays de l'autre, ce qui constitue une chance puisque l'on peut comprendre, mieux appréhender ce que ressent le peuple espagnol envers les Français et ce que ressent le peuple français envers un Espagnol. En outre, nous nous trouvons dans un endroit comme celui-ci, imprégné d'histoire, avec Goya. Il s'agit d'une résonance historique qui devrait nous aider à défier le monde, à le faire ensemble, parce que c'est ensemble que nous arriverons à trouver des solutions.

Nous sommes convaincus que l'unité de la communauté internationale est un facteur nécessaire aujourd'hui. C'est vrai pour l'Irak. Mais je suis également convaincu qu'au sein de l'ONU, nous pourrons trouver aussi des solutions ensemble de façon très pragmatique, très ouverte, en donnant la priorité à la diplomatie.

Nous sommes sûrs que ce que nous avons pu faire dans le domaine humanitaire est important par la résolution 1472. Nous devons le faire dans d'autres domaines. Nous devons être pragmatiques, ouverts, être prêts à répondre aux problèmes que va rencontrer l'Irak. C'est, à mon sens, un grand besoin.

Je souhaite également présenter aux journalistes espagnols, car je comprends et partage leur douleur, mes condoléances pour la perte de deux journalistes. Il y a aussi un journaliste français disparu. Je sais quel est le prix que payent les journalistes pour la liberté de l'information, prix qu'ils payent à la démocratie et nous sommes pleinement conscients de votre rôle majeur pour maintenir nos peuples informés, pour aider à les rendre conscients de toute l'importance de ce qui se passe en Irak et dans d'autres endroits du monde. Je voulais vous transmettre toute ma sympathie.

Q - Je voudrais demander à M. de Villepin, d'abord si la France est disposée à appuyer ou à soutenir au sein de l'ONU un gouvernement provisoire dirigé par les Britanniques et les Américains, ouvert à l'Espagne, l'Australie et aux autres pays qui font partie de la coalition. La seconde question est de savoir quel est le sens d'une conférence sur la Défense, à laquelle ne participe pas le Royaume Uni.

R - En ce qui concerne le soutien de la France à l'ONU, il est clair que nous souhaitons appuyer toute initiative et il est nécessaire que l'ONU, non seulement participe mais qu'elle puisse également avoir un rôle central dans ce qui va se passer en Irak, pour plusieurs raisons, la plus importante de toutes étant la légitimité internationale. Nous avons besoin d'une légitimité, c'est un problème de sécurité, c'est un problème d'autorité dans ce pays ; nous voyons bien que la situation n'est pas facile sur le terrain, nous allons avoir besoin de l'énergie et du soutien de tous, de tous les pays de la région, de tout le monde arabe, de toute la communauté internationale et la seule façon d'obtenir un résultat positif, c'est que tout le monde travaille dans le même sens, dans la même direction ; c'est pourquoi la France, sans aucun doute, fera tout ce qui sera possible pour cela. Nous voyons déjà que l'urgence est aujourd'hui à la sécurité, c'est pourquoi nous le disons très clairement, il nous semble que la responsabilité des forces sur le terrain est une responsabilité de tout premier ordre ; il faut installer cette sécurité avant de pouvoir véritablement travailler à la reconstruction administrative, politique, sociale, économique de l'Irak, ce qui va représenter un défi très important pour tous. Cette sécurité est un besoin primordial ; il est bien évident que les Irakiens devront, peu à peu, s'organiser ; nous avons besoin d'une autorité irakienne, c'est le problème des Irakiens. Il est clair qu'il faut appuyer ce processus, lui donner le plus tôt possible la légitimité internationale dont il a besoin, cela me semble nécessaire mais cela ne peut arriver qu'avec un processus de sécurité qui s'améliore vraiment et pour cela, il faut que chacun puisse participer très tranquillement à ce processus ; la situation ne me semble pas aujourd'hui être encore très satisfaisante. Quant au Sommet sur la Défense, c'est évidemment un premier pas, un premier pas qui veut dire, bien sûr, qu'il y en aura d'autres et que ces autres pas seront ouverts à la participation de tous ceux qui le souhaitent ; les Britanniques, bien évidemment, ont une grande importance dans l'Europe de la Défense, si nous voulons la construire ; nous travaillons déjà beaucoup avec eux mais en l'occurrence, ceci est un premier pas et c'est pour cela que j'avais dit que ce devait être un pas transparent, un pas ambitieux ; ce doit être également un processus ouvert, pour que tout le monde puisse y participer, après ce sommet, et j'insiste, il sera ouvert à tous ceux qui auront envie d'y participer.

Q - Est-ce que vous irez plaider comme votre collègue anglais, le Premier ministre anglais, auprès du président Bush pour que l'ONU joue un rôle plutôt central que vital ?

R - J'y ajouterai juste, parce que je suis tout à fait d'accord avec ce que vient de dire Ana Palacio, que dans notre esprit il est très important à ce stade, nous sommes dans une situation difficile, au Moyen-Orient, et il est important de faire preuve à la fois de pragmatisme, d'esprit d'ouverture et de volonté. Je crois que plus que jamais la communauté internationale a besoin d'être unie. Quand la France met en avant le rôle central des Nations unies c'est à la fois avec le souci de légitimité indispensable, mais en même temps d'efficacité. Si l'on veut être efficaces, il faut rassembler l'ensemble des partenaires et je pense au premier chef au monde arabe.

Je serai ce soir en Egypte et pour une tournée dans le monde arabe. Je crois qu'il est très important que l'ensemble du monde arabe puisse trouver sa pleine part dans ce processus de reconstruction de l'Irak et que dans le même élan, la communauté internationale avec le monde, recherche activement la voie de la solution pour le conflit israélo-palestinien. Nous devons faire preuve de détermination, nous devons faire preuve de constance et je crois qu'aujourd'hui dans le cadre du Conseil de sécurité, nous l'avons vu lors du vote de la résolution 1472, le vote de la résolution humanitaire, il y a cette volonté commune de trouver des solutions aux problèmes qui se posent. Nous sommes conscients de l'enjeu irakien pour le monde, pour la région. Nous sommes conscients de l'importance pour la communauté internationale d'agir ensemble et je crois qu'il y a aujourd'hui toutes les conditions pour nous permettre justement de faire la preuve que c'est à la fois de cette volonté et de cette efficacité.

Q - Monsieur le Ministre, ce dont vous parlez sont des souhaits, j'ai l'impression, car les Etats-Unis ont exprimé ces dernières heures, ces derniers jours, leur intention de ne pas laisser les Nations unies jouer un rôle central dans l'après-guerre. Je voudrais savoir comment vous croyez que l'on peut réorienter ces désirs américains, ou cette décision si elle est déjà prise, si vous pouvez nous donner quelques idées de ce qui se dira dans les prochaines heures à Saint-Pétersbourg entre le président Chirac, le président Poutine et le chancelier Schröder. Ensuite je voudrais vous demander exactement si la France va accepter que les Etats-Unis excluent aussi de la reconstruction postérieure de l'Irak des pays comme l'Allemagne ou la France qui n'ont fait qu'exprimer une divergence ?

R - Les souhaits que j'ai formulés reposent fortement sur des principes qui sont les principes de la communauté internationale: principes de légitimité et désir d'efficacité. Si nous voulons et, je crois que nous partageons tous le même objectif, à savoir permettre à l'Irak de réaliser son espoir de liberté, le plus important aujourd'hui, il y a un peuple qui a l'espoir de connaître quelque chose de différent et nous devons déployer toutes nos énergies pour que cela soit possible dans l'ensemble de toute la région du monde arabe.

Pour cela, nous devons nous fonder sur des principes et y travailler ensemble. Donc, quand nous affirmons que les Nations unies doivent jouer un rôle central, c'est un élément important parce que la réalité du terrain, la donne régionale est tellement complexe qu'il n'y a pas d'autre solution.

Si nous voulons vraiment atteindre un objectif efficace, nous devons agir de façon conjointe. Je crois que ce n'est pas quelque chose qui donne matière à être beaucoup discuté. C'est pourquoi il faut faire les choses au bon moment. Aujourd'hui, la première chose, le premier besoin est la sécurité. L'Irak doit pouvoir redevenir un pays sûr ; ce que veulent les hommes, les femmes et les enfants d'Irak, ce sont des services publics, c'est pouvoir manger, ce qui constitue une urgence humanitaire.

Les principes que nous partageons - unité, intégrité territoriale, souveraineté de l'Irak - ne pourront être atteints que si nous agissons ensemble. Voilà pourquoi je ne donne aucun crédit à ceux qui disent ici ou là qu'il faut laisser à l'écart tel ou tel pays. Quand il y a des épreuves, tout le monde est nécessaire, on a vraiment besoin de tous ceux qui veulent soutenir un processus. La France fait partie de ces pays qui ont des liens très anciens avec le monde arabe et elle a un certaine idée sur la façon dont le monde devrait s'organiser. Nous croyons qu'il est important que tous ceux qui sont animés par le même désir de voir la communauté internationale unie, de voir la communauté internationale être à même de répondre à tous les défis actuels - terrorisme, prolifération, crises régionales -, le fassent ensemble. Et je crois que l'Europe a un rôle très particulier à jouer dans la crise du Proche-Orient. Il faut que l'Europe agisse avec détermination, en faisant preuve d'imagination et de volontarisme. Voilà pourquoi j'ai pleine confiance dans l'avenir et si nous sommes unis, nous serons beaucoup plus forts.

(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 16 avril 2003)

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