Interviews de Mme Noëlle Lenoir, ministre déléguée aux affaires européennes, à LCI le 16, Paris-Match et Le Figaro le 17 et à Europe 1 le 19 avril 2003, et article dans Libération du 17, sur la cérémonie de signature à Athènes du traité d'adhésion de 10 nouveaux pays membres de l'Union européenne, les enjeux de l'élargissement, le sommet de Bruxelles sur la défense européenne et les réformes constitutionnelles de l'Union européenne. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interviews de Mme Noëlle Lenoir, ministre déléguée aux affaires européennes, à LCI le 16, Paris-Match et Le Figaro le 17 et à Europe 1 le 19 avril 2003, et article dans Libération du 17, sur la cérémonie de signature à Athènes du traité d'adhésion de 10 nouveaux pays membres de l'Union européenne, les enjeux de l'élargissement, le sommet de Bruxelles sur la défense européenne et les réformes constitutionnelles de l'Union européenne.

Personnalité, fonction : LENOIR Noelle.

FRANCE. Ministre délégué aux affaires européennes

ti : Interview à LCI le 16 avril :

Q - Madame la Ministre, quand Jacques Chirac appelle à refonder le projet européen qu'est-ce que cela veut dire ?

R - Vous comprendrez que je laisse au président de la République le soin de préciser sa pensée. Ce qui est vrai, c'est que l'Europe à vingt-cinq, ce n'est pas seulement l'addition mathématique de dix nouveaux entrants. C'est un nouveau projet, parce que c'est une Europe à l'échelle du continent et c'est une vraie force politique qui est en construction.

Q - Mais est-ce que la France est la mieux placée pour être aussi volontariste après avoir fait la leçon aux entrants, après avoir été minoritaire sur l'Irak, avec un déficit qui est tout sauf un exemple à suivre ?

R - La France est un moteur de la construction européenne qu'elle a d'ailleurs imaginée, avec toute l'originalité de ses institutions et nous avons été, vous l'avouerez, parmi les plus actifs à la Convention pour proposer de renforcer les institutions européennes. La méthode communautaire, le renforcement des pouvoirs de la Commission, c'est nous qui l'avons proposé dans une contribution avec les Hollandais. Le renforcement de l'Europe politique, la création d'un poste de ministre européen des Affaires étrangères, c'est nous. Nous entendons pleinement jouer notre rôle et utiliser notre force de propositions. Mais évidemment, l'Europe se décide et se décidera de plus en plus à vingt-cinq.

Q - Après la crise irakienne, quand même, on peut se demander en quoi justement l'entrée de dix nouveaux venus, pour la plupart atlantistes, va être un atout. Qu'est-ce que vous répondez à ceux qui prétendent que ce sera plutôt un boulet pour avoir une politique étrangère et pour réformer l'Europe ?

R - Est-ce que vous imaginez qu'on aurait pu ne pas tirer les conséquences de la chute du mur de Berlin ? C'est une nouvelle époque qui s'ouvre à nous, c'est l'Europe telle qu'elle aurait dû toujours être et je peux vous assurer que l'effet d'entraînement de l'élargissement aux dix nouveaux pays sera considérable, non seulement parce qu'ils ont retrouvé leur liberté mais aussi parce qu'ils ont bien l'intention de peser sur les destinées de l'Europe, comme nous-mêmes. Et c'est une chance formidable que nous acquérions une maturité politique que l'Europe n'a pas eue jusqu'ici, il faut le dire.

Q - Est-ce que ce sommet va accoucher d'une position commune, même très générale, sur l'Irak ? Par exemple en s'accordant sur le droit et donc sur le rôle central que devrait, selon les Français, jouer l'ONU dans l'après-Saddam ?

R - Nous souhaitons tous, nous Européens, communauté de pays fondée sur le droit, que la légalité internationale puisse pleinement être assurée dans le cadre des Nations unies et c'est l'objet de l'Europe que de permettre de transformer les divisions. Je suis persuadée qu'il sortira de l'Europe des Vingt-cinq tout ce qu'on attend d'elle et qu'elle pourra parler de plus en plus d'une voix unique dans le monde.

Q - Oui alors, on n'a pas le droit d'être pessimiste quand on est ministre des Affaires européennes¿

R - Pourquoi bouder son plaisir ?

Q - Est-ce que vous croyez quand même l'Europe capable de peser sur l'après-guerre alors qu'elle a été incapable de s'unir dans l'avant-guerre ?

R - L'Europe a déjà répondu à l'urgence humanitaire. Sur les sujets internationaux, y compris le conflit du Proche-Orient - c'est d'ailleurs le sens des déclarations de Dominique de Villepin - elle entend jouer son rôle et elle jouera son rôle. Vous dites que je suis optimiste. Je suis optimiste parce que je trouve qu'il est un petit peu dommage que nous ne fêtions pas cette réunification de l'Europe, que tant de citoyens qui vont nous rejoindre ont espérée pendant des décennies et des décennies, durant lesquelles ils ont été privés de presque tout, c'est-à-dire essentiellement de leur liberté.

Q - Alors il ne faut pas gâcher la fête mais on est quand même frappé quand on regarde la cérémonie d'aujourd'hui, on a un peu l'impression qu'elle donne une idée de ce que sera le fonctionnement de l'Europe de demain. Parce que quand on suit le Sommet, on voit le gigantisme ; Athènes est paralysée par des mesures de sécurité, 10.000 policiers, 2.500 journalistes, 220 ministres, chefs d'Etat et chefs de gouvernement ! C'est plus qu'une grande messe, c'est Noël, Pâques et l'Aïd el Kébir ensemble ! Est-ce que cette démesure, est-ce que cette paralysie solennelle, ce n'est pas le reflet de l'Europe telle qu'elle se construit dans la réalité de ses institutions ?

R - Je vous réponds sur deux plans. Premièrement c'est vraiment une fête. Nous nous sommes battus, entre-tués en Europe pendant tant de temps, pendant tant de siècles, puis divisés, l'Europe a été séparée en deux. Une réunification ça ne se fait qu'une fois et il était normal que cette manifestation soit solennelle. Et d'ailleurs, par le plus pur des hasards, c'est sous présidence grecque qu'elle a lieu, à Athènes, qui est un des berceaux de la démocratie à l'européenne. Et, par ailleurs, il va bien falloir vivre maintenant à vingt-cinq et nous allons nous organiser. C'est tout le propos de la Convention présidée par M. Giscard d'Estaing et de la future Constitution. Il faudra s'organiser de façon plus légère et efficace. Mais cela c'est le travail que nous allons faire, non plus à quinze mais à vingt-cinq, pour réfléchir et mettre en ¿uvre les réformes qui s'imposent.

Q - Vous dites qu'il est normal de célébrer ces retrouvailles européennes mais vous n'allez que signer le traité et il reste à ratifier ; et si un seul des vingt-cinq pays ne ratifie pas, tout sera à recommencer. Alors on peut se demander si ces festivités ne sont pas un peu prématurées, si l'Europe "d'en-haut" ne méprise pas, en quelque sorte l'Europe "d'en-bas", celle des peuples, en fêtant par avance quelque chose qui n'a pas été ratifié¿

R - Ce sont toujours les dates de signature des traités qui sont célébrées. Cela a été le cas pour le Traité de Rome, il y a cinquante ans, le 25 mars 1957. Cela a été le cas plus récemment pour le Traité de l'Elysée, dont on a célébré l'anniversaire à l'occasion de la date de sa signature, le 22 janvier. Et c'est le 16 avril qui va rester la grande date de la réunification de l'Europe. Et il y a, à cet égard, toute raison pour qu'on le fasse ainsi. Cela dit, certains peuples, parmi les dix qui vont nous rejoindre, se sont déjà prononcés et pour le reste, les ratifications vont se faire de référendum en référendum, pour les pays qui n'ont pas encore organisé les consultations populaires. Mais c'est la loi du genre si je puis dire.

(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 24 avril 2003)
Interview à Paris- Match le 17 :

Q - Le traité d'élargissement de l'Union européenne à dix nouveaux membres est signé cette semaine à Athènes. Une fête, certes, mais beaucoup d'Européens craignent un afflux d'immigrés de l'Est dans les années à venir.

R - Des simulations ont été faites. Résultat : on n'attend pas plus de 150 000 immigrants venant des dix nouveaux entrants dans les cinq ans à venir, ce qui est extrêmement faible. Ils iront en Autriche et en Allemagne. Les grandes vagues d'immigration polonaises ou lituaniennes partant vers l'Amérique du Nord sont un phénomène du passé. Désormais grâce à l'Europe et à une croissance double de celle des Quinze, ces peuples vont pouvoir construire leur avenir.

Q - Va-t-on assister à des délocalisations massives de groupes occidentaux à la recherche de bas salaires ?

R - La France représente 20 % des investissements étrangers dans ces dix pays. Et cela ne provoque pas d'abandon du territoire français. Les trois quarts d'entre eux visent à satisfaire la consommation intérieure très dynamique de ces futurs pays membres. Exemple : Peugeot, qui vient de construire une grosse usine en Hongrie, n'en a pas fermé dans l'Hexagone. (¿)

Q - Pour vous, les dix de l'Est sont le nouvel eldorado ?

R - Leur niveau de vie est égal à 40 % de celui du nôtre en moyenne (30 % pour les Lituaniens, 80 % pour Chypre). Ils ont beaucoup à rattraper et donc beaucoup à nous acheter. Pour tous, l'Europe à vingt-cinq est un plus.

Q - Les agriculteurs français craignent d'être éliminés par les millions de paysans polonais et lituaniens.

R - Quand l'Espagne est entrée dans l'Union européenne, son niveau de vie était égal à 50 % du nôtre, aujourd'hui il représente 95 %. Nos agriculteurs redoutaient leurs tomates et leurs oranges mûries au soleil. Connaissez-vous le résultat ? A l'époque, notre balance commerciale agricole était excédentaire avec l'Espagne de 2 %, elle l'est aujourd'hui de 10 %.

Q - Le 17 avril, quel sera le message des Quinze aux dix ?

R - Nous leur avons jusqu'ici posé des conditions drastiques pour qu'ils nous rejoignent (sécurité alimentaire, juges intègres, pavillons de complaisance bannis à Malte et à Chypre¿). Ce sont des acquis fondamentaux de la construction européenne. Mais il ne faudrait pas que les dix nouveaux aient le sentiment de passer des griffes de l'Union soviétique à celles de l'Union européenne. Ils sont désormais nos partenaires à part entière. Voilà notre message./

(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 18 avril 2003)
Interview au Figaro le 17 :

Q - Alors que toutes les ratifications n'ont pas eu lieu, n'est-il pas un peu prématuré de célébrer l'adhésion de dix nouveaux venus ?

R - Comment imaginer de laisser, sans marquer l'événement, la signature du traité d'adhésion qui ouvre la voie à l'entrée le 1er mai 2004 de dix nouveaux membres de l'Union européenne ? C'est la date de la signature du Traité d'Athènes, le 16 avril 2003, que retiendra l'histoire, comme elle a retenu celle de la signature du Traité de Rome, le 25 mars 1957. C'est cette date du 16 avril que l'on fêtera comme un anniversaire dans l'avenir et que je propose donc, en organisant la fête de l'élargissement à Paris, de commencer à célébrer dès maintenant. Certes les peuples des pays qui nous rejoignent n'ont pas encore tous été consultés sur l'adhésion de leur pays à l'Europe. Mais dans les pays où ils ont déjà été appelés à se prononcer par référendum, leur soutien à l'élargissement a dépassé tous les pronostics, que ce soit à Malte, en Slovénie, ou en Hongrie. Je fais confiance aux citoyens des autres pays pour manifester de la même façon leur enthousiasme pour la nouvelle grande Europe : une Europe poids lourd économique et qui doit devenir une puissance politique.

Q - Pourquoi les Français, si l'on en croit les sondages, se montrent-ils toujours aussi réticents à l'égard de l'é1argissement ?

R - Les Français sont profondément européens. Leur majorité est du reste née avec l'Europe qui est, pour eux, plus ou moins consciemment, une seconde patrie et c'est parce qu'ils mesurent tout ce que l'Europe leur a apporté en termes de stabilité et de prospérité, qu'ils s'interrogent en cette période de grands bouleversements mondiaux, sur la pérennité de ces acquis. Je parcours la France à la rencontre des Français, dans le cadre des "Rencontres pour l'Europe" que le Premier ministre m'a demandé d'animer. Je discute avec les élus, les professionnels et les étudiants de l'avenir de l'Europe. Et je puis vous dire que partout, on demande plus ou mieux d'Europe et pas moins d'Europe. On souhaite que l'élargissement préserve, au lieu de l'affaiblir, l'agriculture européenne, qu'il multiplie les opportunités économiques et les offres d'emplois, qu'il permette de renforcer notre sécurité et la lutte contre la criminalité organisée, véritable fléau de notre monde global.

Q - Pas de véritable opposition, donc ?

R - Je n'ai à ce jour entendu personne demander, dans les débats qui ont eu lieu lors de ces rencontres, que l'on défasse ce qui a été construit en Europe. Et lorsque j'indique que l'élargissement ne coûtera pas aux Français plus de 20 euros par an dans les trois années à venir, chacun prend conscience du caractère infondé de la crainte d'un accroissement excessif des charges induites par la solidarité européenne. Lorsque je signale que l'Europe élargie sera le troisième pôle démographique du monde, après la Chine et l'Inde, chacun conçoit la force que cela représente. Non, les Français ne sont pas réticents vis-à-vis de l'élargissement. Il faut seulement mieux leur en expliquer les enjeux et les conséquences sur notre pays. Ce que je m'attache à faire dans mon tour de France pour l'Europe.

Q - La plupart des futurs membres ont soutenu 1'intervention américaine en Irak et peu apprécié les remontrances de Jacques Chirac. Une Politique étrangère et de sécurité commune (Pesc) à vingt-cinq est-elle possible à court ou moyen terme ?

R - Il était fatal que la crise irakienne ait des répercussions au sein de l'Europe. Malgré les différences d'appréciation voire les divergences qu'elle a mises à jour, cette crise n'a cependant pas altéré les rapports entre Européens, les ponts n'ont jamais été coupés. Les discussions n'ont jamais cessé. On peut ne pas être d'accord, on peut même se heurter à propos de certains sujets, et pour autant ne pas renoncer à l'objectif commun : bâtir un édifice, auquel chaque Etat et chaque peuple apportent sa pierre, qui soit suffisamment solide pour résister à la tourmente des temps difficiles. La fin de la guerre froide aurait de toutes les façons amené les Européens à repenser le rôle de l'Europe dans l'équilibre du monde. Le cours des événements - guerre en Irak, conflit du Proche-Orient, prolifération des armes de destruction massive - ne fait que rendre plus urgente cette réflexion indispensable.

Q - Sur quoi doit-elle porter ?

R - Cette réflexion invite les pays membres de l'Union européenne à bien définir la façon d'intégrer la relation transatlantique. C'est ce qu'ils veulent faire avec la Pesc. Je rappelle que celle-ci a été instituée voici plus de dix ans par le Traité de Maastricht de 1992. Elle a d'ailleurs déjà permis de faire des avancées par exemple pour consolider la paix dans les Balkans ou encore pour permettre à l'Europe de faire entendre sa voix dans la recherche d'une solution politique au conflit israélo-palestinien. Mais ce n'est pas suffisant. D'où la proposition de la France qui rejoint celle de la plupart des pays de créer un poste de véritable ministre européen des Affaires étrangères. D'où, aussi, notre ambition de dynamiser la défense européenne en dotant l'Europe de capacités technologiques et militaires à la hauteur des enjeux de son action à l'extérieur.

Q - Qu'attendez-vous du mini-sommet sur la défense prévu fin avril entre la France, l'Allemagne, la Belgique et le Luxembourg ? Que peut-on faire sans les Anglais ?

R - Ce sommet, dont l'initiative revient au Premier ministre belge, M. Verhofstadt, s'inscrit dans la ligne des réflexions déjà menées sur l'Europe de la Défense et qui ont donné lieu notamment à une contribution franco-allemande de novembre 2002 versée aux travaux de la Convention sur l'avenir de l'Europe puis à la déclaration franco-britannique faite au Touquet le 5 février dernier. Cette rencontre fait suite par ailleurs aux conclusions du dernier Conseil européen à Bruxelles du 21 mars qui a entériné l'idée de la création d'une Agence européenne de programmation et d'achat d'armement. Il est normal que face aux nouvelles mesures terroristes qui nous rendent si vulnérables et face aux risques de conflits qui peuvent surgir au c¿ur même de l'Europe, comme on l'a déjà vu dans les Balkans, les membres de l'Union européenne s'avisent de renforcer leurs capacités propres de défense. Si nous ne le faisions pas, les citoyens européens pourraient à terme nous le reprocher. Ce sommet n'est pas une réunion secrète. Il a été annoncé et se déroulera dans la transparence. Son but est de contribuer au débat d'une manière ouverte de sorte qu'un maximum d'Etats rejoigne cette démarche. Cela étant, la politique européenne de la Défense ne progressera effectivement qu'avec les Britanniques, qu'avec leur armée, leurs équipements et leur savoir-faire, qui sont une force motrice essentielle.

Q - La Convention sur l'avenir de l'Europe semble aujourd'hui marquer le pas. N'aurait-il pas mieux valu coupler les traités d'adhésion et le futur traité constitutionnel pour garantir à la fois l'élargissement et l'approfondissement ?

R - Elargissement et élaboration de la Constitution européenne sont des exercices différents. Aussi est-il heureux que les nouveaux adhérents à l'Union, ayant terminé leurs négociations d'adhésion, puissent maintenant se consacrer pleinement au débat institutionnel au sein de la Convention. Cette dernière n'a pas beaucoup souffert de la période de turbulences que nous traversons. Le travail remarquable qui a été accompli sous l'autorité de Valéry Giscard d'Estaing est déjà considérable.

Des articles fondamentaux de la future Constitution européenne ont été définitivement rédigés. Beaucoup de questions, jusqu'ici très controversées, sont à présent tranchées ou sur le point de l'être. Je pense à l'intégration de la Charte des droits fondamentaux des citoyens européens dans le futur traité constitutionnel ou à l'extension des compétences de l'Union européenne.

Plus que tout, il importe que la Convention réussisse pleinement sa mission en présentant un projet aussi cohérent que possible. Cela permettra de préparer au mieux les travaux de la conférence intergouvernementale qui sera ensuite chargée d'adopter le texte définitif de ce traité constitutionnel. Pour cela, je fais totalement confiance à la Convention.

Q - Parmi les réformes institutionnelles à l'étude, laquelle pour vous est prioritaire ?

R - La priorité est de renforcer les structures et les compétences de l'ensemble des institutions européennes. Efficacité et lisibilité des institutions sont deux impératifs majeurs. La machine, qui aura à tirer 25 Etats membres, voire encore davantage, dans les années à venir, doit pouvoir aller de l'avant. Dans cet esprit, j'ai mis en place un groupe de juristes de haut niveau pour me conseiller et veiller surtout à ce que les propositions d'articles de la future Constitution européenne, faites dans le cadre de la Convention, ne reviennent pas, involontairement ou insidieusement, sur les acquis des précédents traités européens. J'ai initié, avec Dominique de Villepin, une contribution visant à renforcer la Commission européenne qui est l'aiguillon de la prise de décision et le garant de l'intérêt général communautaires. Cette prise de décision doit d'ailleurs se faire autant que possible à la majorité qualifiée, plutôt qu'à l'unanimité. Il faut aussi consolider le rôle législatif du Parlement européen de Strasbourg et donner à la Cour de justice de Luxembourg les moyens de faire face à une multiplication prévisible des recours.

Enfin, la France entend doter le Conseil européen des chefs d'Etat et de gouvernement d'un président stable. Comment un président changeant tous les six mois et qui au surplus doit en même temps diriger son pays comme Premier ministre ou président de la République sera-t-il en mesure de tirer tout le parti nécessaire d'une instance dont la mission est de donner l'impulsion politique à l'Europe ? Lors des déplacements que j'effectue chaque semaine chez nos partenaires européens, je m'attache à faire partager cette approche.

Q - Ne peut-on pas redouter, dans un avenir proche, la renationalisation ou la mort lente de certaines politiques communes faute d'un budget européen suffisant ?

R - Chaque étape de la construction européenne est l'occasion d'un débat à fleurets mouchetés entre ceux qui veulent plus d'Europe et ceux - heureusement moins nombreux - qui en souhaiteraient moins. Ainsi l'élargissement a-t-il été le prétexte à pointer du doigt certaines politiques censées être trop coûteuses. Heureusement, l'avenir de la PAC, qui a donné à l'Europe une agriculture parmi les plus compétitives au monde, est préservée sur la base du compromis franco-allemand arrêté à la fin de 2002. Certains voudraient aussi remettre en cause la politique régionale. C'est avoir la mémoire courte, car cette politique a été un succès extraordinaire pour assurer la cohésion économique et sociale, maintenir et créer des emplois sur place et stabiliser les populations. Pensez-vous que le Valenciennois, si cher à mon ami Jean-Louis Borloo, aurait pu réussir sa reconversion industrielle si douloureuse sans l'Europe ? Ce qui a marché chez nous, en Espagne ou en Irlande, sera aussi bénéfique pour nos dix nouveaux partenaires.

Q - Avec quel argent ?

Il est faux de prétendre que l'Europe coûte cher : son budget ne représente que 1 % du PIB de l'Union. Mais pour maintenir cette politique, et pour aller plus loin, il faudra bien se poser la question de nouvelles ressources propres. L'Europe, c'est en effet un plus pour tous ; mais il faut que chacun y mette du sien.

(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 18 avril 2003)
Interview à Europe 1 le 19 :

Q - Madame la Ministre, c'est à peine si on a parlé de la signature du traité de l'élargissement qui a eu lieu à Athènes ?

R - Je vous trouve un peu sévère. Je pense que les médias ont quand même relaté l'événement. Toutes les télévisions ont retransmis la fameuse photo de famille avec les 25 chefs d'Etat et de gouvernement. Certes, on n'a pas encore pavoisé. Vous savez que le 9 mai prochain est la journée de l'Europe et je suis chargée par le Premier ministre d'assurer la coordination des manifestations qui doivent être organisées par toutes les administrations françaises. Je vais demander instamment que les drapeaux européens soient partout, dans les rues, les bâtiments, les cours. L'Europe renaît au 21ème siècle en se réunifiant.

Q - C'est un scoop. Le jour de la fête de l'Europe on mettra à côté du drapeau français sur tous les bâtiments publics, le drapeau européen.

R - Au Quai d'Orsay à mon retour d'Athènes, j'ai organisé une fête avec les forces vives de la société civile des 25 pays et même de la Bulgarie, de la Roumanie et de la Turquie. Il y avait près de 1.200 personnes qui parlaient les 21 langues officielles devant les drapeaux de tous les pays en présence d'une chorale lettone et de la garde républicaine.

Q - Si je vous demande de formuler en une phrase ce qui va changer pour l'Europe le fait de passer à 25 pays¿

R - L'Europe va renaître comme un poids lourd politique qui sera aussi fort dans le monde que son poids économique, déjà considérable.

Q - Est-ce qu'à vingt-cinq l'Europe sera forcément plus puissante ? Ou c'est ce qui reste à faire ?

R - C'est la réunification de l'Europe. Or, l'union fait la force. Ces pays qui nous rejoignent et qui ont une capacité d'adaptation extraordinaire depuis la chute du mur de Berlin, ont restauré l'économie de marché et rétabli un appareil d'Etat sain, avec des institutions judiciaires. Ces dix pays vont régénérer la construction européenne et lui permettre d'affirmer haut et fort son identité.

Q - Il y a quelques semaines avant la guerre en Irak, vous êtes allée dans les pays baltes qui avaient signé la fameuse lettre de soutien à George Bush dans la guerre. Que leur avez-vous dit concernant les mots de Jaques Chirac qui leur avait dit qu'ils avaient manqué une bonne occasion de se taire ?

R - Je leur ai dit que cela doit changer. Nous appartenons à la même famille. On discute auparavant. On peut avoir des positions différentes, comme cela a été le cas avec les Britanniques.

Q - Ils entrent en Europe sûrement pour les libertés, la consommation, la concurrence. Mais pour la sécurité, ils s'en remettent à l'OTAN et aux Etats-Unis.

R - La relation transatlantique est pour ces pays structurante. Aux Etats-Unis se trouvent des millions d'émigrés de ces pays. Ils ont un lien affectif avec les Etats-Unis. Comme nous aussi Français. Je peux vous dire qu'au c¿ur de l'Europe, ils auront le souci de peser sur la construction d'une véritable politique de défense. Ils nous permettront de redéfinir nos relations avec l'OTAN.

Q - Donald Rumsfeld a dit qu'avec eux l'Europe va devenir plus atlantiste, plus américaine.

R - L'Europe va devenir plus forte et donc plus européenne. Nous devons inscrire les politiques européennes de défense et d'affaires extérieures dans le cadre de cette relation transatlantique qui est très importante pour nous. Tout en tenant compte de nos nouveaux voisins : la Russie par exemple avec laquelle nous devons tisser un nouveau partenariat. Les nouveaux entrants dans l'Union européenne savent que leur destin est ancré en Europe.

Q - Vous pensez qu'aujourd'hui, il y a une position européenne commune sur l'Irak ?

R - Absolument, il y a une déclaration de la présidence grecque qui a été avalisée par les Quinze et même avec l'assentiment des nouveaux entrants. Cette déclaration précise quelles sont les responsabilités de l'Union européenne en matière d'aide médicale et humanitaire, comme l'a souligné le président de la République. Le président a tenu à ce qu'on tienne compte de la nécessité de sauver ce qui pouvait être sauvé du patrimoine culturel irakien. Il y a aussi cette idée force de la légalité internationale. Nous souhaitons que les Nations unies jouent un rôle central. Nous avons des liens étroits avec les Britanniques sur ce point.

Q - Nous sommes plus proches d'eux qu'on ne le pensait ?

R - Tony Blair qui a des liens constants avec le président de la République, est un Européen. C'est le dirigeant le plus européen que la Grande-Bretagne ait jamais eu. Il n'a jamais eu des positions aussi tranchées que nos amis et alliés américains. Il a toujours joué la carte de l'Europe. Il avait une analyse divergente de la nôtre sur la guerre, nous le regrettons. Mais nous constatons que nous n'avons eu aucun mal à nous accorder avec les Britanniques sur des points essentiels, ce qui a conduit à toutes ces déclarations communes.

Q - C'est dit en bonne propagandiste de l'Europe. Vous allez jusqu'à assurer que cet élargissement ne nous coûtera pas plus que 20 euros par an.

R - Nous ne paierons pas plus. Leur croissance tire la nôtre. Malgré un contexte international très fragile, ils ont un taux de croissance multiplié par deux par rapport au nôtre. Ils ont des besoins de consommation considérables. Nos industries automobiles ont des parts de marché énormes dans ces pays, qui avoisinent les 10 à 12 %. Il y a de nouvelles implantations d'investissements français. Nous sommes les premiers investisseurs en Pologne. Sur un plan matériel et économique, nous sommes gagnants. Nous souhaitons qu'eux aussi soient gagnants, parce que, plus leur niveau économique augmente, plus la croissance de l'Europe est tirée vers le haut.

Q - Nos entreprises vont en Pologne ou en République tchèque, parce que les salaires sont moins chers et la législation sociale moins draconienne. Est-ce que pour nous le vrai risque n'est pas celui d'une Europe tirée vers le bas ?

R - Les niveaux de salaires vont augmenter. L'augmentation de ces salaires va poser plus de difficultés pour ces pays que pour nous. Par ailleurs, la productivité n'est pas tout à fait la même. Ce n'est pas le bas coût de salaire qui attire nos investisseurs. C'est essentiellement le fait que l'entrée de ces pays représente de nouvelles occasions de conquête de marchés. C'est crucial si l'on veut que la croissance soit alimentée par la production et la demande.

(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 24 avril 2003)
Tribune dans Libération le 17 avril :

La photo de famille des dirigeants des vingt-cinq pays de l'Europe élargie qui est prise à l'occasion de la signature du traité d'adhésion de dix nouveaux pays à l'Union européenne illustre une étape majeure de la longue route de la transition politique et économique sur laquelle ceux-ci se sont engagés après la chute du communisme, voici plus de dix ans. Dès l'origine, la France, à travers le président Jacques Chirac, s'est impliquée à fond dans ce processus. Mais les Français connaissent-ils bien la réalité sociale et historique de ces pays ? Ce n'est pas sûr. Depuis des mois, je les sillonne et me suis entretenue avec tous leurs dirigeants, de même qu'avec des représentants de la plupart de leurs partis politiques et de la société civile. J'ai acquis la certitude que pour réellement comprendre cet élargissement et ses conséquences sur la France à l'intérieur de la nouvelle et grande Europe, il faut nous défaire de plusieurs idées reçues.

La première, c'est l'illusion romantique qu'il suffit que ces pays renouent avec leur passé d'avant le communisme pour se sentir totalement chez eux dans la grande maison européenne. Cette sensation, si forte lorsqu'on se trouve à Prague, à Budapest, à Cracovie, à Ljubljana ou dans la vieille ville médiévale de Tallinn, est en partie trompeuse. On ne peut en effet faire l'impasse sur la marque de l'expérience douloureuse par laquelle ces pays sont passés depuis la Seconde guerre mondiale. Cinq décennies de domination soviétique, suivies d'un peu plus d'une décennie de transition démocratique, pacifique et courageuse pour atteindre l'objectif d'intégration dans l'Europe, est l'histoire que les générations actuelles portent en elles. N'oublions pas qu'il a fallu réinstaurer la propriété privée (la plupart des terres et des immeubles ont été restitués à leurs propriétaires) et libéraliser l'économie (plus de 80 % en moyenne des secteurs de l'activité nationale ont été privatisés) et que ces pays doivent encore consentir d'immenses efforts pour consolider leur Etat de droit, en mettant sur pied un système entièrement nouveau de cours et de tribunaux qui ne soient plus, comme jadis, un simple alibi du régime.

La deuxième idée reçue serait de croire qu'ils se sont débarrassés du souvenir des épreuves matérielles et morales de la dictature communiste. Les blessures mettront du temps à cicatriser. Prenant la suite de leurs grands intellectuels militants pour la liberté et devenus des chefs politiques - tels les anciens présidents tchèque et hongrois, Vaclav Havel et Arpad Göncz - la nouvelle génération de leurs dirigeants commence à engager l'indispensable travail de mémoire. Je pense notamment à la ministre des Affaires étrangères lettone, mon amie Sandra Kalniete, dont le très beau livre relatant la déportation de sa famille dans un goulag en Sibérie vient d'être traduit en français. Soyons conscients que leur expérience n'a pas grand-chose à voir avec celles de l'Espagne ou du Portugal, auxquels il a pourtant fallu aussi une décennie de transition après la chute des régimes franquiste et salazariste avant de rejoindre l'Europe, et qui ont par ailleurs dû déployer bien de l'énergie pour rattraper leur retard économique et continuent à le faire.

La troisième idée toute faite, liée à l'actualité internationale, serait de penser que ces pays sont déchirés entre l'Europe et leur attachement aux Etats-Unis. Certes, pour ces peuples d'Europe centrale et orientale, les Etats-Unis sont depuis longtemps une terre d'accueil. Des millions de Polonais, de Slovaques, de Hongrois, de Tchèques, de Baltes, etc., y ont fait souche. Et nos futurs partenaires, reconnaissants aux Etats-Unis de leur rôle dans la libération du joug communiste, voient dans la relation transatlantique un lien pour eux structurant. Quelle que soit la nature affective de ce lien, ces pays savent parfaitement que leur avenir est l'Europe. Ils savent, comme nous, que la vraie question est celle de la place de l'Europe dans l'équilibre du monde. Car, comme l'a dit voici quelques jours à Londres Dominique de Villepin, "pour être stable, le monde nouveau doit s'appuyer sur différents pôles, organisés pour faire face aux menaces actuelles. Ces pôles ne devront pas être rivaux, mais complémentaires. [...] Une Europe forte servira l'intérêt de tous. Elle renforcera la sécurité du monde". Forte, l'Europe l'est de longue date sur le plan économique et commercial. Grâce à l'abolition des droits de douane et à l'harmonisation des législations économiques, le marché unique a fait de l'Europe un poids lourd qui concurrence, avec un quart de la richesse mondiale, la puissance des Etats-Unis. Et ce qui était vrai de l'Europe à quinze le sera davantage encore de l'Europe à vingt-cinq.

Mais la refondation de l'Europe, c'est celle d'une puissance politique. La Communauté s'est affirmée hier par des politiques aussi diverses que la politique agricole commune, la politique régionale, la politique commerciale, la monnaie unique ou encore la politique de l'environnement. Les trois grands chantiers de demain de l'Union sont la justice, la politique étrangère et la défense.

L'Europe a toujours été un projet global, mais l'élargissement nous donne l'occasion de retrouver le sens politique de ce projet. Il faut s'en réjouir. Car il est indispensable de faire cet examen de conscience européen si l'on veut continuer à aller de l'avant. Il était temps en effet de s'interroger sur les valeurs communes de la société européenne, sur son modèle social, de même que sur une gouvernance politique de l'Europe de nature à concilier le respect des identités nationales avec les éléments de fédéralisme qu'induisent les politiques et les législations communes. Ma conviction est que la nouvelle et grande Europe ne se renforcera pas selon une logique de blocs - pays du Nord contre pays du Sud, pays de l'Ouest contre pays de l'Est - mais progressera sur la base de majorités d'idées, le cas échéant variables selon les sujets.

C'est pour discuter de cette nouvelle donne que j'ai rencontré au cours des derniers mois les responsables politiques et les intellectuels les plus influents de nos nouveaux partenaires. J'ai noué avec eux des contacts personnels fondés sur la confiance et l'amitié, qui sont deux valeurs essentielles à la communauté formée par les pays européens. De même, à la demande du Premier ministre, j'anime des "Rencontres pour l'Europe" dans les villes et régions de France pour parler d'Europe avec les Français. Je me rends compte, lors de ces échanges, à quel point l'Europe redonne de l'ardeur au débat politique; à quel point l'opinion publique s'impose de plus en plus comme un acteur exigeant de la construction européenne.

Le grand écrivain hongrois Imre Kertesz, dernier prix Nobel de littérature, conclut le récit de son internement en camp de concentration, "Etre sans destin", en relevant que "si la liberté existe, alors il n'y a pas de destin, c'est-à-dire que nous sommes nous-mêmes le destin".

La fête de l'élargissement organisée au ministère des Affaires étrangères, au lendemain de la signature du traité d'adhésion, le 17 avril, en présence de la plupart des ministres des Affaires européennes des pays membres et futurs membres de l'Union européenne, témoigne de l'engagement indéfectible de la France pour cette Europe élargie. Une Europe qui a tout, et notamment la diversité de l'héritage historique de chacun de ses membres, pour maîtriser son destin

(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 18 avril 2003)

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