Article de M. Jean-Pierre Raffarin, Premier ministre, dans "Le Figaro" du 29 avril 2003, sur les grandes orientations de la politique familiale, intitulé "La famille, au-delà de l'argent". | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Article de M. Jean-Pierre Raffarin, Premier ministre, dans "Le Figaro" du 29 avril 2003, sur les grandes orientations de la politique familiale, intitulé "La famille, au-delà de l'argent".

Personnalité, fonction : RAFFARIN Jean-Pierre.

FRANCE. Premier ministre

Circonstances : Réunion annuelle de la Conférence de la famille à Paris le 29 avril 2003

ti : La famille, c'est le lieu de la première des libertés, de l'éducation, c'est une communauté naturelle nécessaire, le lieu de vie où chacun peut retrouver son identité.

Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si les régimes totalitaires cherchent systématiquement à affaiblir la cellule familiale en tentant de la contrôler, de la faire éclater.

Sa préservation, face aux agressions de ceux qui cherchent à asservir l'individu, est un devoir pour tout gouvernement. Un impératif est d'inscrire cette action dans la durée, la permanence.

L'existence que j'ai souhaitée d'un ministère dédié à la Famille en est une manifestation.

Les mesures que Christian Jacob a contribué à faire émerger puis que le gouvernement a décidé de mettre en oeuvre en sont la preuve.

La Conférence de la famille a été voulue par le président de la République dès le début de son premier mandat.

Cette initiative sans précédent illustrait très concrètement sa volonté de faire vivre la politique familiale et d'offrir aux familles la garantie d'être écoutées et entendues.

Celle-ci était particulièrement nécessaire à une époque charnière où la notion même de famille n'est plus univoque et, de surcroît, confrontée à de nouveaux défis.

Pour comprendre, et donc pour agir, il faut la qualifier : traditionnelle, monoparentale, éclatée, recomposée...

Les modes de vie contemporains consacrent une plus grande liberté de l'individu et c'est heureux. Mais la contrepartie en est trop souvent une dangereuse instabilité de son environnement.

On en mesure les conséquences lorsqu'un enfant grandit au sein d'une famille que l'on qualifie pudiquement d'absente, privé des repères nécessaires à la structuration de sa personnalité. On en vérifie les effets lorsqu'il apparaît combien les familles monoparentales sont plus exposées que les autres aux difficultés.

Aux ruptures de couples, aux accidents de la vie s'ajoutent les ruptures familiales entre générations qui touchent particulièrement les personnes âgées. Ce cercle fondamental de socialisation qu'a constitué au fil des siècles la famille apparaît grandement fragilisé. C'est une des illustrations d'un affaiblissement plus général des liens sociaux dans notre pays.

Cet enjeu politique immédiat se double d'un enjeu économique car la politique familiale est à la croisée des préoccupations du gouvernement que je conduis.

De même, la création d'emploi dépend de notre capacité à faire tourner à plein régime notre économie pour produire davantage de richesses. Pour ce faire, il nous faut restaurer la capacité créatrice des Français. Le dynamisme démographique en est l'une des conditions. Des enfants en plus : au-delà de la joie que procure l'arrivée au foyer d'un nouveau-né, à côté de l'effet bonheur, il y a l'impact économique. Ce sont des demandes de biens d'équipement en plus - logement, voitures, appareils électroménagers -, des demandes de services en plus, et ce sont surtout des forces créatrices, innovantes, audacieuses en devenir, celles dont nous avons besoin pour demain.

C'est vrai, et l'on peut s'en réjouir, que notre pays dispose d'un taux de fécondité de 1,80/1,90, supérieur à celui de nos voisins européens. Mais n'oublions pas cependant que ce résultat ne garantit pas le renouvellement des générations.

L'effort accru de la Nation pour faciliter l'accueil de l'enfant que le gouvernement propose aujourd'hui, c'est aussi un moyen essentiel de participer à la résolution du problème des retraites qui handicape l'avenir de notre pays.

Dans les prochains jours, le gouvernement proposera une réforme ambitieuse des retraites, une réforme juste, crédible et irréversible. Une politique familiale active et dynamique s'inscrit pleinement dans la recherche des solutions pour garantir l'avenir de nos retraites.

Ce sursaut créateur que j'appelais de mes voeux devant le Conseil économique et social au mois de février dernier passe par une politique familiale active car, lorsqu'on les interroge, les familles sont quasi unanimes à souhaiter avoir un enfant de plus et pourtant le mouvement ne se dessine pas.

Si l'on évoque plus avant les raisons pour lesquelles ces enfants espérés ne sont pas au rendez-vous, on trouve pêle-mêle avancés des arguments liés à la peur du lendemain, à la situation économique, à la situation internationale - les raisons sont multiples.

Je ne suis pas certain que ce soient là des raisons exclusives. On constate en effet, sans regarder très loin en arrière, que ce sont souvent dans les périodes de plus grande incertitude ou de grandes difficultés économiques que les taux de natalité sont les plus élevés. A l'inverse, les grandes civilisations passées qui ont connu un déclin démographique majeur avant leur chute (je pense à la Grèce, à la Rome impériale) ont connu ce phénomène dans des périodes d'opulence ou de relative prospérité.

C'est pourquoi - et de nombreuses enquêtes en attestent -, je crois que l'un des freins majeurs se situe dans la crainte des difficultés quotidiennes à venir, liées à l'accueil et à la garde de l'enfant. Qui n'a entendu de jeunes parents déplorer le "parcours du combattant" auxquels ils se trouvaient confrontés, alors qu'il faut pratiquement se mettre en quête d'un mode de garde avant de trouver un prénom au futur nourrisson !

Or, l'entrée de plus en plus tardive des jeunes sur le marché du travail conduit à ce que l'âge de la première maternité soit de plus en plus retardé et intervienne à un moment en général crucial de la vie professionnelle. C'est donc au moment où l'on a les plus grandes contraintes liées au travail que l'on a le plus besoin de trouver des structures d'accueil nombreuses, disposant de grande souplesse et de facultés d'adaptation.

Le dispositif que j'ai arrêté avec Christian Jacob, ministre délégué à la Famille, se caractérise par sa cohérence et son interactivité.

Il vise d'abord à offrir aux parents le libre choix à travers la création de la Prestation d'accueil du jeune enfant, la Paje, prestation nouvelle qui vient refondre en profondeur un dispositif qui se caractérisait par sa complexité, ses incohérences et sa relative inefficacité.

Simple, lisible, accessible, la Paje permettra aux parents de réellement choisir entre la cessation ou non de l'activité professionnelle, l'arrêt complet ou à temps partiel, le choix du mode de garde individuel ou collectif, les coûts pour les familles devenant dorénavant comparables. A compter du 1er janvier 2004, toutes les familles qui accueilleront une nouvelle naissance dans leur foyer pourront bénéficier de tout ou partie de cette nouvelle prestation.

Liberté est donc le maître mot de ce dispositif. Liberté mais aussi responsabilité. C'est pourquoi nous voulons inciter les entreprises à prendre toute leur place dans la politique de la famille, notamment grâce à la création d'un crédit d'impôt "famille-entreprise".

Il n'était certes pas pensable de demander aux entreprises de s'engager sur la voie d'une meilleure conciliation de la vie familiale et de la vie professionnelle de leurs salariés en leur imposant des contraintes nouvelles. C'est pour cela que ce dispositif repose tout entier sur le volontariat. Elles y seront incitées financièrement et elles y seront motivées par leurs salariés, pour les fidéliser. Nous savons tous que les parents seront d'autant plus motivés qu'ils seront aidés par l'entreprise qui les emploie à assurer la garde régulière ou exceptionnelle de leur enfant.

Il va de soi que cet effort pour solvabiliser la demande est indissociable - et c'est l'idée d'interactivité - d'une action sur l'offre de garde.

Les parents le mesurent, et je l'ai encore personnellement vérifié lors de déplacements en banlieue parisienne, nous manquons de places de crèches. Il nous faut donc accentuer l'effort d'équipement. J'ai donc décidé le lancement d'un nouveau plan d'équipement crèches de 200 millions d'euros, effort financier majeur qui permettra l'ouverture de 20 000 nouvelles places.

Mais l'offre de garde, ce sont aussi les assistantes maternelles. C'est un secteur d'avenir dont le Commissariat général au Plan estimait qu'il représentait 600 000 emplois à horizon de 10 ans, car il constitue en effet le moyen le plus souple et le moins onéreux de répondre aux besoins de garde tant en zone urbaine que rurale.

Pour revaloriser cette profession, la rendre plus attractive aussi, fournir des perspectives d'évolution, en bref, apporter de la reconnaissance, nous avons décidé de mettre en oeuvre un ensemble de mesures attendues depuis des années qui permettront d'aligner progressivement leur statut sur le droit commun, d'améliorer leurs revenus, de disposer d'un fonds de formation professionnelle et d'un régime complémentaire de couverture maladie et d'accident du travail. Elles bénéficieront enfin du dispositif de validation des acquis de l'expérience. Celui-ci leur permettra de choisir de réorienter leur activité vers d'autres métiers de la petite enfance, que ce soit auprès de structures privées ou par le biais de concours de la fonction publique territoriale ou hospitalière.

Enfin, dans ce contexte rénové, des services d'informations dédiés aux parents seront développés pour les aider à pouvoir faire face plus aisément aux mille et une difficultés quotidiennes qu'ils sont inévitablement amenés à rencontrer.

Je veux réaffirmer que la politique familiale, politique globale, doit s'inscrire dans la durée et permettre d'assurer la solidarité entre les générations. C'est un ensemble de choix fondamentaux destinés à assurer le respect de principes forts tels que la liberté familiale et le respect de l'enfant.

Je souhaite que notre vision de la politique familiale se dégage clairement des mesures présentées aujourd'hui : liberté, universalité, responsabilité. Ces dépenses qui représenteront un montant total de l'ordre d'un milliard d'euros, ne constituent pas une charge mais bel et bien un investissement, une marque de confiance dans l'avenir.

Sans les sous-estimer, notre attachement à la famille dépasse les logiques économiques et sociales. La famille est une réponse au besoin de sens exprimé par une société lassée par le matérialisme. Partageant cette pensée de Luc Ferry "l'amour est le lieu privilégié du sens", j'ai la conviction que la famille est le lieu privilégié de la société humaniste. Au-delà de l'argent de la famille, il y a l'amour de l'enfant.

(Source http://www.u-m-p.org, le 29 avril 2003)

Rechercher