Interview de M. Jean-Pierre Raffarin, Premier ministre, à "Radio-Canada Télévision" le 22 mai 2003, sur les relations franco-canadiennes et sur le dossier d'achat d'hélicoptères européens. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Jean-Pierre Raffarin, Premier ministre, à "Radio-Canada Télévision" le 22 mai 2003, sur les relations franco-canadiennes et sur le dossier d'achat d'hélicoptères européens.

Personnalité, fonction : RAFFARIN Jean-Pierre.

FRANCE. Premier ministre

Circonstances : Voyage de M. Jean-Pierre Raffarin au Canada et au Québec du 21 au 24 mai 2003 ; entretien télévisé à Ottawa le 22

ti : Q - L'essentiel de votre visite se fait au Québec.

R - L'essentiel, c'était ma rencontre avec Jean Chrétien. C'est un homme politique considérable, à la veille du G8, après les positions très importantes qui ont été prises par le Canada sur la crise internationale récente. Pour moi, c'était une rencontre importante. D'abord, c'est la première personnalité que j'ai rencontrée quand j'ai été désigné comme Premier ministre. Il a été mon premier visiteur. Là, j'ai pu parler avec lui et faire connaissance, profiter de son expérience et de sa sagesse. On se comprend bien et j'aime beaucoup cette dimension très humaine qu'il a de la politique. On est tous les deux issus d'origines un peu comparables. On n'est pas des technocrates.

Q - Vous vous sentez des affinités avec lui ?

R - Vraiment.

Q - Cela a toujours été délicat pour les politiciens français de venir, ça l'est peut-être un peu moins maintenant, de traiter à la fois avec le Québec et avec le Canada. Jacques Chirac avait dit, quels que soient les choix du Québec, que la France serait là pour l'accompagner. Est-ce que c'est une formule qui vous conviendrait ?

R - C'est vrai que, évidemment, quand on a des amis, il faut respecter leur choix. C'est vrai que nous avons aujourd'hui à équilibrer le monde et que le Canada, en tant que tel, est un élément majeur de l'équilibre du monde. Nous avons cette relation personnelle avec le Québec. Moi, je suis du pays de Samuel de Champlain. Donc quand je vais au Québec, je trouve des liens, des raisons d'aimer et les gens et l'Histoire qui sont très forts. Mais on n'oublie pas qu'au-delà du Québec, il y a le Canada qui est un des éléments de l'équilibre du monde.

Q - Vous voyez le Québec dans le Canada ?

R - C'est aux Québécois et aux Canadiens de construire leurs perspectives, de prendre leurs décisions. Quand on aime, on respecte.

Q - Vous avez dit hier que vous souhaitiez qu'Ottawa soit désignée comme ville bilingue ? C'est bien ça ?

R - I said something like that.

Q - En parlant de la question de l'Irak, vous avez dit que nos deux pays, le Canada et la France, ont un sens de l'histoire et se méfient des solutions trop simples et trop hâtives. Est-ce que cela revient à dire à mots couverts que les Américains ont une approche simpliste et précipitée ?

R - Les Américains sont nos alliés et les Américains sont nos amis. Je le disais avec Jean Chrétien. Je n'oublie pas les Canadiens qui ont donné leur sang pour la liberté de la France, la liberté de l'Europe. Je n'oublie pas non plus les Américains qui ont donné leur sang pour la liberté de mon pays. Mais, avec nos amis américains, nous voulons pouvoir parler franchement. Nous sommes très heureux qu'une résolution au Conseil de sécurité de l'ONU puisse tracer la route nouvelle de l'Irak. Nous sommes très heureux de voir que l'ONU redevient le centre du processus international, le lieu et la source du droit. Mais c'est vrai aussi que nous voulons dire aux Américains, nos amis, que nous pensons qu'il ne faut pas avoir une vision de bloc à bloc : il n'y a pas les riches contre les pauvres, le Nord contre le Sud, une religion contre une autre. Le monde est divers, il faut respecter la diversité. C'est cela qui est fantastique, un peu, dans le Canada. C'est cette capacité à conjuguer unité et diversité. C'est cela qu'il faut pour le monde. Comment être divers, respecter l'autre dans sa différence, mais être capable de dégager de temps en temps la force de l'union pour agir ? Nous disons aux Américains, respectons les diversités, mais soyons capables d'avoir un lieu où se dégage l'union par le droit : l'ONU.

Q - Je vais vous parler du dossier des hélicoptères. On a beaucoup de difficultés chez nous à se décider à choisir un modèle d'hélicoptère à acheter. Vous êtes sans doute familier avec le dossier. L'ancien gouvernement avait acheté des hélicoptères. M. Chrétien, quand il est arrivé au pouvoir, a annulé ce contrat-là. Depuis ce temps-là, on cherche le bon modèle. On dit que les militaires font des pressions pour façonner l'appel d'offres de façon à ce que ce soit un appareil plutôt qu'un autre et que le pouvoir politique agit dans l'autre sens. Est-ce que vous estimez qu'Eurocopter, le consortium franco-allemand, a été lésé dans ce processus-là ?

R - Je pense que l'organisation de l'appel d'offres est une organisation qui tient compte des uns et des autres et je fais confiance à nos amis canadiens pour organiser une décision qui soit une décision juste. Nous ne demandons pas un privilège. Nous demandons que les dossiers soient ouverts et que la candidature de notre hélicoptère puisse être étudiée avec tous les critères de l'objectivité. Et j'ai confiance dans la capacité de nos amis canadiens à avoir des démarches claires et transparentes.

Q - En avez-vous parlé avec M. Chrétien ?

R - J'ai évoqué le sujet avec M. Chrétien.

Q - C'est donc dire que vous sentez le besoin de faire une représentation ? C'est donc dire que vous sentez qu'Eurocopter a peut-être été mal traité ?

Q - Non. Si je n'en avais pas parlé, je n'aurais pas fait mon travail. Il aurait pu dire que c'était un sujet sur lequel la France était désintéressée, ou que l'Europe est désintéressée. J'ai parlé de beaucoup de sujets. J'ai parlé de Saint-Pierre et Miquelon. J'ai parlé du crabe des neiges. C'est cela une discussion. Nous avons parlé de tous les sujets qui concernent le Canada et la France. Il y a des sujets qui sont très stratégiques et puis il y a des sujets qui concernent des populations qui méritent aussi d'être écoutées.

Q - Est-ce qu'il reste encore un contentieux ?

R - Non, il n'y a pas de contentieux. Il y a une vraie proximité. On a des choses à ajuster. Il y a des points pour lesquels nos systèmes ne sont pas identiques. Donc, il faut se rapprocher mais il n'y a pas de contentieux. Je crois que ce qu'il y a de très fort aujourd'hui entre le Canada et la France, c'est qu'il y a une vraie volonté d'agir ensemble. Et je vous assure que c'est la volonté du gouvernement français et nous souhaitons bien que le G8, qui va se réunir à Evian, cette grande rencontre des chefs d'Etat et de gouvernement, va pouvoir s'inscrire dans le prolongement de Kananaskis, et notamment avec les sujets que M. Chrétien avait posés à Kananaskis, je pense à l'Afrique et aux problèmes du développement. Et donc, de ce point de vue, la convergence va apparaître aux yeux du monde entier. Le Canada et la France vont proposer la poursuite de Kananaskis pour une mondialisation humanisée.

Q - Monsieur le Premier Ministre, bon voyage chez nous.

R - Merci.

(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 28 mai 2003)

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