Interview de M. François Bayrou, président de l'UDF, à RMC le 21 mai 2003, sur la situation dans l'éducation nationale, les reports d'examens et la réforme des retraites. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. François Bayrou, président de l'UDF, à RMC le 21 mai 2003, sur la situation dans l'éducation nationale, les reports d'examens et la réforme des retraites.

Personnalité, fonction : BAYROU François, BOURDIN Jean-Jacques.

FRANCE. UDF, président

ti : J.-J. Bourdin-. [...]

Parlons de ce qui fâche certains : l'Education nationale. Vous regardez ce qui se passe. Question directe : est-ce que L. Ferry doit partir ?

- "Franchement, on ne peut pas résumer tout ce qui passe avec des questions de personne, c'est tellement facile de trouver des boucs émissaires. Il y a un malaise profond dans l'Education et ce malaise n'est pas, comme on pourrait le croire ou comme on le croit trop souvent, une affaire corporatiste, je veux dire une affaire de situation personnelle des enseignants. L'Education nationale que l'ai beaucoup aimé diriger et que j'aime beaucoup, c'est un monde qui a ses idéaux et trop souvent, il a l'impression qu'il ne reconnaît plus ses idéaux dans le monde que nous vivions. L'Education nationale reçoit toutes les difficultés que la société fabrique et on lui dit qu'elle est chargée - les enseignants - d'apporter une réponse à tout cela : déstabilisation de la société, des quartiers, des familles. Les manières de vivre ensemble ont complètement changé, y compris pour la civilité. Et puis, à l'école, vous êtes chargé de refaire de la politesse, de l'autorité. Tout cela est très lourd et dans le même temps, l'Education nationale a souvent l'impression de ne pas avoir le soutien qu'elle mériterait. C'est à ce niveau de profondeur que..."

Mais lorsque la gauche crie à l'Assemblée nationale que Ferry n'est pas à la hauteur - on a entendu J.-M. Ayrault - , vous répondez quoi ?

- "Je pense que la gauche retombe dans ses vieilles ornières. Recommencer, une fois de plus, à faire dans ces affaires du "gauche contre droite", c'est se tromper - je le dis de la même manière quand certains veulent faire du "droite contre gauche". Voilà une société qui a des problèmes vraiment très lourds et au lieu de faire naître et grandir la compréhension entre tous ceux qui en ont la charg, de terrain ou de décision, on organise un antagonisme. Vous croyez que l'Education s'est retrouvée dans la politique que le PS a suivi ? Non, franchement non. Il suffit de regarder ce qui s'est passé le 21 avril. Ce qui n'est pas à la hauteur, c'est ce genre d'accusations d'une autre temps."

Des examens sont perturbés, d'autres reportés. "S'il le faut, je sanctionnerai et je réquisitionnerai", menace L. Ferry. Vous feriez la même chose ?

- "D'abord, je dirai ma conviction que les enseignants français ne vont pas se servir de l'arme des examens. C'est plus apaisant, me semble-t-il, que tous ensemble, on décide que cette arme est hors champ. Parce qu'évidemment, vous voyez les conséquences que cela pourrait avoir. Ce n'est pas acceptable. Je pense qu'on n'en est pas à faire monter la pression et la tension de cette manière. Je suis absolument certain que les enseignants..."

L. Ferry a tort de dire cela ?

- "Je ne veux pas entrer dans le jeu de qui a tort, qui a raison ; bon, mauvais..."

Mais vous avez votre avis sur la question ?

- "J'ai un avis..."

Faites un effort de le formuler le plus civilement possible ?

- "... et je m'efforce de la formuler le plus justement possible. Je pense qu'il est très important qu'on ne fasse pas monter inconsidérément la tension."

Le ministre fait-il monter la tension en disant cela ?

- "Vous savez bien que je n'entrerai pas dans votre jeu. Je sais bien que cela vous arrangerait que je dise au micro des choses de cet ordre, "ça ferait de la reprise", comme on dit. Au fond de moi, j'ai la conviction, et en tout cas l'espoir ferme qu'on ne va pas se servir de l'arme des examens, parce qu'on serait dans un processus que personne ne contrôlerait plus. Pour ma part, je veux croire qu'on n'en est pas là. Il faudra bien sortir de cette crise ; à toute crise, il faut une sortie. Donc, l'usage de ce genre d'arme serait de nature à empêcher la sortie de crise."

[seconde partie]

Vous avez été ministre. Je me mets à la place de tous les parents d'élèves qui sont inquiets pour l'avenir de leurs enfants. Que faut-il faire pour sortir de cette impasse ? Que doit faire le Gouvernement ? Est-ce que J.-P. Raffarin doit s'emparer du dossier ?

- "Le Premier ministre a sûrement son mot à dire."

On ne l'a pas vu, hier, à l'Assemblée nationale, il a laissé L. Ferry face à l'opposition.

- "Le Premier ministre doit sûrement dire son mot, parce que les choix en matière d'Education nationale ne sont pas des choix d'une secteur ministériel particulier, ce sont de grands choix pour la France. Il y a une question qui travaille profondément le monde de l'éducation, qui est celle-ci : "est-ce que l'éducation va rester nationale ou pas ?". J'invite le Gouvernement à dire que l'Education va demeurer nationale."

Vous avez un doute ?

- "Moi, je n'ai aucun doute mais le monde de l'Education est habité par le doute à propos de cette question. Pas depuis aujourd'hui, avec monsieur Allègre aussi. Ce monde est habité par ce doute et il faut le chasser. L'éducation, selon moi, doit rester nationale parce que l'éducation, c'est ce qui fait tenir la France ensemble. L'idée que l'on pourrait un jour se laisser aller à découper le système éducatif français, est, à mes yeux une mauvaise idée. Elle ne passerait pas et de toute façon, les Français ne l'accepteraient pas."

Donc pour débloquer la situation, il faut que le Premier ministre intervienne ?

- "Il faut qu'il donne un certain nombre de garanties. Je pense qu'il le fera un jour ou l'autre. C'est désormais un choix du Gouvernement et il faut que le Premier ministre le dise."

Vous défendez l'idée d'un référendum pour les retraites, pour débloquer, là aussi, la situation. Pourquoi ?

- "Je pense qu'il aurait fallu partir d'un référendum. Ce n'est pas un élément de fin de cycle quand les choses vont mal. J'ai défendu l'idée, pendant la campagne présidentielle, en particulier, que la réforme des retraites devait se faire en saisissant chacun des Français de deux principes essentiels : le premier, c'est égalité de tous les Français devant la retraite, de tous les Français, quel que soit le régime dont il relève."

Y compris les régimes spéciaux ?

- "Oui. C'est pourquoi je n'ai pas compris et à dire vrai, pas accepté que les régimes spéciaux ne soient pas partie prenante de la retraite. Ou bien cela concerne tous les Français et c'est justice, ou bien on découpe et à ce moment-là, on n'est pas en face du sentiment de justice tel que je le souhaiterais. Donc, égalité et si certains doivent partir plus tôt, c'est en fonction de la pénibilité de leur travail. Ce double principe aurait, à mons sens, servi de base et de fondations à une réforme des retraites portées par les Français, qui serait allée, je crois, mieux et plus vite."

P. de Villiers se posait la question de savoir si les jours de grève dans l'Education nationale sont payés ou pas ?

- "Ils ne sont pas payés. C'est une des raisons pour lesquelles il faut faire preuve de compréhension réciproque. Quand les enseignants font grève, ils ne sont pas payés. C'est donc un sacrifice de leur part qu'ils ne font pas de gaieté de coeur, ce ne sont pas non plus des salaires mirobolants. Donc, c'est important de comprendre les raisons des autres si on veut un jour gouverner un pays dans lequel il y ait un sentiment de solidarité et pas constamment un sentiment d'opposition entre les Français."

[...]

Vous vous verriez de nouveau ministre de l'Education nationale ?

- "Je vais vous faire un confidence : je l'ai déjà été !"

[...]

(Source : premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 21 mai 2003)

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