Interview de Jean-Paul Delevoye, ministre de la fonction publique, de la réforme de l'Etat et de l'aménagement du territoire, à La Chaîne Info LCI le 10 juin 2003, sur les mouvements sociaux protestant contre les réformes des retraites et la décentralisation dans l'éducation nationale. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de Jean-Paul Delevoye, ministre de la fonction publique, de la réforme de l'Etat et de l'aménagement du territoire, à La Chaîne Info LCI le 10 juin 2003, sur les mouvements sociaux protestant contre les réformes des retraites et la décentralisation dans l'éducation nationale.

Personnalité, fonction : DELEVOYE Jean-paul, HAUSSER Anita.

FRANCE. Ministre de la fonction publique, de la réforme de l'État et de l'aménagement du territoire

ti : A. Hausser-. Le ministre de la Fonction publique que vous êtes a passé le week-end dans son bureau, pour préparer la réunion qui s'est déroulée hier soir à Matignon. Cet après-midi, deux réunions vont se tenir simultanément : le débat sur les retraites va s'ouvrir au Parlement, et il y aura une négociation au ministère de l'Education nationale, entre L. Ferry et plusieurs ministres qui vont l'assister. Où serez-vous ?

- "Au Parlement. Le Premier ministre, lui-même, ouvrira le débat sur les retraites. Chacun sait aujourd'hui que cette réforme est nécessaire, elle est juste et équitable. C'est la raison pour laquelle nous avons maintenant ouvert au Parlement toute une discussion que nous laisserons se dérouler, en permettant à chacun de pouvoir s'exprimer."

Mais le conflit s'est cristallisé sur la décentralisation des TOS, les personnels techniques de l'Education. Vous êtes chargé de l'Aménagement du territoire et de la Réforme de l'Etat : que va-t-il se passer, que va-t-on annoncer aux enseignants qui ont pris fait et cause pour ces personnels, cet après-midi ?

- "On se rend compte que notre pays est confronté à une absence de prise de conscience de la gravité de la situation dans laquelle il se trouve - d'où la nécessité de la réforme des retraites et notre détermination à faire en sorte qu'elle aboutisse - mais aussi du fait qu'aujourd'hui, notre population est en train de se crisper. Si nous n'y prenons pas garde, il y aura, d'un côté, celles et ceux qui seront opposés à celles et ceux qui les mettent prisonniers par des grèves et un pays incapable de se réformer. Serons-nous capables aujourd'hui d'avoir les syndicats, les partis politiques et les citoyens capables de pouvoir privilégier l'intérêt général ? Sur la décentralisation, il y a eu toute une série de choses que l'on a racontées, n'importe quoi. On a dit que l'Education ne sera plus nationale ? Faux ! On a dit que l'Education sera régionalisée ? Faux ! La volonté que nous avons, c'est de faire en sorte que le service public de l'Education nationale soit plus performant. Puisqu'il y a un certain nombre d'incompréhensions, le Gouvernement est tout à fait prêt à la discussion, à l'explication, à la campagne d'explications."

Et à des concessions ?

- "Il s'agit ni de concéder, ni d'un côté ni de l'autre. On voit bien qu'aujourd'hui, il y a des lignes jaunes à ne pas franchir en tout cas. On ne peut pas faire du Bac un objet de négociations. Le Bac ne se négocie pas. C'est comme si un médecin ne soignait pas un malade ou si un pompier n'éteignait pas un incendie. Donc, je crois qu'aujourd'hui, nous sommes au coeur d'un dispositif qui fait que nous devons articuler l'Etat et les collectivités locales pour améliorer les conditions de travail des enseignants. Tant dans leurs conditions mobilières que dans leurs conditions de carrière. Nous y sommes tout à fait prêts."

Mais le Bac dépend justement d'un certain nombre, soit de concessions, soit de remises au point, concernant la décentralisation. Donc, cet après-midi, si vous voulez que le Bac ait lieu - tout le monde souhaite qu'il ait lieu -, il faudra bien que des choses soient mises sur la table ?

- "On ne peut pas mettre au coeur d'une discussion un enjeu majeur pour les enfants. Les enfants ne doivent pas être les prisonniers d'un débat entre les syndicats et le Gouvernement. Qu'est-ce qui est au coeur de tout cela ? C'est la réussite de nos enfants, c'est la volonté des parents d'accompagner ces enfants dans leur réussite professionnelle. Je n'imagine pas un seul instant, un enseignant bien dans sa peau, si, par son comportement, il empêche un enfant de perdre toute une année de travail. C'est impossible ! Je ne peux le concevoir ! A contrario, ceci n'interdit pas, bien évidemment, au Gouvernement et aux syndicats, de discuter, d'une façon peut-être ferme, sur le seul objectif qui vaille : comment améliorer les conditions de travail pour que notre service public de l'Education nationale soit plus performant."

Et comment ces conditions de travail pourraient-elles être améliorées?

- " Nous allons proposer toute une série de chantiers. Nous avons, avec L. Ferry, rencontré les syndicats pour la gestion des carrières, et notamment la gestion de fin de carrière. Cet après-mid, N. Sarkozy et L. Ferry rencontreront les syndicats pour voir comment, dans l'articulation entre l'Etat et les collectivités locales, garantir le statut national de l'Education, l'égalité des chances. Mais en même temps, faire en sorte que ce que nous constatons depuis [inaud], les régions et les départements s'investissant aux côté des enseignants, on améliore considérablement les conditions de travail."

Est-ce que cela veut dire que le passage du Bac est un préalable à toute discussion ?

- "Je crois que, ni les syndicats ni les gouvernements ne doivent laisser entrevoir qu'on soit capable de dépasser les lignes jaunes et de mettre le Bac au coeur d'une négociation. Les enfants n'ont pas à payer la facture d'un débat nécessaire, important pour leur avenir, ils ne peuvent en aucun cas payer la facture. C'est totalement un manque à l'éthique du service publique. Et attention ! Je suis un grand défenseur du service public mais il y a des lignes jaunes à ne pas franchir. Car quelquefois, les causes que l'on défend, les arguments qu'on utilise, se retournent contre nous-mêmes. Et aujourd'hui, je ne cesse d'entendre un certain nombre de Françaises et de Français, contester le fait que, payant des impôts, des redevances, ils n'ont pas les services en retour qui leur sont donnés. Je crois qu'il faut donc, avec les syndicats, que nous trouvions les moyens de sortir de cette crise. La crise n'est bonne pour personne, le dialogue est bon pour tout le monde. Eh bien, discutons, mettons dans le textes et dans les lois ce qui inquiète. Les enseignants nous disent que "c'est la fin de l'Education nationale" ? Eh bien, écrivons, entre nous, comment l'Education doit rester nationale dans les textes, et ainsi ce sera figé dans la loi."

C'était donc une mauvaise idée de parler d'"Education" tout court ?

- "Les symboles sont importants. Je suis de ceux qui pensent que l'égalité des chances passe par l'Education nationale, par la délivrance des diplômes à l'échelon national, et par les gestions de carrières nationales. Affichons cela de façon claire et passons ensuite à des sujets qui concernent l'avenir de nos concitoyens, de nos enfants."

Concernant les retraites, B. Thibault publie une lettre dans laquelle il demande l'ouverture de véritables négociations. Les temps des négociations est-il tout à fait terminé ?

- "J'ai beaucoup de respect pour B. Thibault et nous sommes là au coeur d'une réflexion qui se prolongera au-delà de notre débat sur les retraites. De quels outils de régulation ce pays doit-il se doter pour être capable de réformer ? Et le pouvoir de dire "non" ne doit pas l'emporter sur le pouvoir de dire "oui". Nous devons en même temps concilier l'intérêt catégoriel et l'intérêt général. Si, systématiquement, l'intérêt général est piétiné au nom des intérêts catégoriels, ce pays est condamné au déclin. Nous refusons cette fatalité. Et nous disons à B. Thibault que sa centrale syndicale a porté un certain nombre de contributions lors des débats. Mais qu'aujourd'hui, les décisions politiques sont au Parlement, et que nous sommes convaincus - et nous sommes prêts à en discuter - que notre réforme est juste et solidaire, elle est équilibrée. Au nom de quoi le public ne pourrait-il pas avoir les mêmes paramètres que le secteur privé ? D'autant plus que nous mettons en place toute une série de mesures d'accompagnement pour le secteur public : sur le temps partiel familial, pour concilier l'éducation des enfants et la carrière et sur la gestion de fin de carrière."

Dans ce cas-là, pourquoi est-ce que les régimes spéciaux n'ont-ils pas été inclus dans la réforme des retraites ?

- "Ils ne sont pas concernés par cette réforme."

Et pourquoi ?

- "Tout simplement, parce que, leur équilibre est assuré, et qu'ils sont en-dehors du périmètre aujourd'hui qui nous concerne par la loi, à savoir : le Code des pensions civiles et militaires et le régime général."

Le Premier ministre dit que l'opinion comprend cette réforme. Est-ce que, le cas échéant, vous seriez prêt à faire appel à l'opinion ?

- "Nous ne sommes pas en train de vouloir opposer l'opinion et les syndicats, le public et le privé, les jeunes et les moins jeunes. Nous avons toujours dit, dès le départ, que cette réforme avait pour but de rassembler. C'est un pacte de solidarité. Ceux qui travaillent payent la retraite de ceux qui sont en retraite. Nous avons donc trouvé la méthode la plus juste. La preuve en est : c'est que tout l'avait proposée et que personne ne proposait autre chose. Et par ailleurs, je le dis : cette réforme est faite pour 20 ans. Tous les cinq ou six ans, il y aura des élections. Eh bien, chacun pourra se positionner par rapport à la pertinence des solutions que nous aurons mises en place."

(Source : premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 11 juin 2003)

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