Tribune de Mme Noëlle Lenoir, ministre déléguée aux affaires européennes, dans "Le Figaro" du 7 juin 2003, sur l'adhésion de la Pologne à l'Union européenne. | vie-publique.fr | Discours publics

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Tribune de Mme Noëlle Lenoir, ministre déléguée aux affaires européennes, dans "Le Figaro" du 7 juin 2003, sur l'adhésion de la Pologne à l'Union européenne.

Personnalité, fonction : LENOIR Noelle.

FRANCE. Ministre délégué aux affaires européennes

ti :
A la veille du référendum des 7 et 8 juin prochains, la Pologne a pris ses marques dans une Union européenne dont elle sera bientôt partenaire à part entière.

Et quel partenaire ! Forte de ses 40 millions d'habitants, la Pologne y pèsera d'un poids démographique équivalent à celui de l'Espagne. Mais cette adhésion est surtout emblématique des transformations fondamentales que notre continent connaît en ce début de siècle.

Emblématique, elle l'est d'abord au regard de l'histoire multiséculaire et tragique de cet Etat, longtemps écartelé entre les ambitions rivales des puissances voisines et purement et simplement rayé de la carte durant plus d'un siècle. Il aura fallu attendre 1991 pour que la Pologne recouvre sa pleine souveraineté et obtienne enfin la reconnaissance définitive de ses frontières, issues de la Seconde Guerre mondiale.

Emblématique, l'adhésion de la Pologne à l'Union européenne l'est aussi avec le nouvel état d'esprit qui règne au sein de la famille européenne à l'aube de l'élargissement de l'Europe prévu pour le 1er janvier 2004. Car à peine arrivée dans cette famille, la Pologne y joue déjà un rôle d'influence. Elle l'a prouvé par sa pugnacité dans la phase finale des négociations d'adhésion lors du Conseil européen de Copenhague le 13 décembre dernier. Cette implication de la Pologne en Europe est un acquis positif, même si l'on peut regretter qu'elle n'ait pas en définitive modifié certains de ses choix au profit de l'achat d'équipements européens.

Pour comprendre ce qui s'est passé tout au long de cette décennie, il faut remonter à 1991, au moment de la naissance du "Triangle de Weimar". Dans un contexte d'effervescence démocratique et de redistribution générale des cartes politiques en Europe après la chute du mur de Berlin, les dirigeants français et allemands, encore marqués par le douloureux souvenir de la guerre, proposent alors à la Pologne de l'accompagner sur le chemin de son adhésion à l'Union européenne. C'est à partir de ce désir de renouer les fils de l'histoire et de mettre la dynamique du couple franco-allemand au profit de la cause européenne de la Pologne, qu'a été créé ce mécanisme de coopération tripartite.

C'est dans ce cadre que la volonté politique franco-allemande s'est manifestée à toutes les étapes du processus d'adhésion de la Pologne. A l'occasion de sommets ou d'échanges plus informels, les chefs d'Etat ou de gouvernement des trois pays ont établi un dialogue approfondi entre eux. Ce dialogue s'est poursuivi et étoffé au niveau des ministres des Affaires étrangères depuis 1991, de la Défense depuis 1994, de l'Economie depuis 2001, des Affaires européennes et des Affaires sociales depuis cette année. Ces rencontres à tous les niveaux ont permis de rapprocher les points de vue et de surmonter parfois les divergences et d'engager des coopérations concrètes¿ notamment dans le domaine militaire avec des exercices communs aux trois armées.

Au niveau des experts, la France et l'Allemagne ont travaillé de concert pour permettre à la Pologne de satisfaire aux critères communautaires requis pour son adhésion. Qu'il s'agisse d'agriculture, de préservation de l'environnement ou de lutte contre l'immigration clandestine et le crime organisé, la Pologne a pu bénéficier de l'expérience de la coopération franco-allemande pour assimiler les politiques européennes et préparer son intégration. La coopération entre les trois pays ne s'est pas arrêtée là : de nombreuses initiatives ont également été lancées afin de permettre à leurs populations de mieux se connaître. Plus de 600 jeunes Polonais ont pu découvrir la France et l'Allemagne dans le cadre des échanges de l'Office franco-allemand de la jeunesse pendant que des accords de coopération étaient passés entre des régions et des villes. Ainsi, le Nord-Pas-de-Calais et la Rhénanie-du-Nord-Westphalie ont-ils monté des programmes d'échanges de stagiaires professionnels avec la Silésie polonaise et significativement contribué aux projets de cette région en matière de maîtrise de l'énergie, de restructuration des bassins miniers et de reconversion des affiches industrielles. Enfin, les Parlements des trois pays ont développé d'étroites relations de travail.

Avec l'adhésion de la Pologne, le "Triangle de Weimar", expérience unique de coopération entre trois pays, continuera à jouer un rôle très important appelé à évoluer. Il n'a certes pas vocation à devenir le noyau dur d'un club exclusif des "grands" pays. Il s'affirmera plutôt, à l'instar du couple franco-allemand, du Bénélux ou du groupe de Visegrad (Pologne, Hongrie, République tchèque et Slovaquie) comme l'une de ces multiples formes de concertation et de coopération qui structureront de plus en plus les débats dans l'Europe à vingt-cinq ou même davantage. Sans se substituer au processus de décision communautaire, ces regroupements s'imposeront en effet comme des forces de proposition utiles car capables de cristalliser les majorités d'idées à même de faire avancer l'Europe dans des domaines essentiels.

Réunis le 9 mai dernier à Wroclaw, le président Chirac, le chancelier Schröder et le président Kwasniewski ont frappé les trois coups de l'acte II du "Triangle de Weimar", dont l'objectif est de "devenir une force d'initiative et de proposition au service de l'Union élargie". Dans cet esprit, la France et l'Allemagne ont tenu à associer la Pologne à leurs réflexions sur l'avenir des grandes politiques européennes, notamment la politique agricole commune, la politique régionale, la politique de cohésion économique et sociale, ou encore la politique des transports.

Dès notre rencontre à Varsovie, le 26 mai dernier, avec mon collègue allemand, Hans Martin Bury, et ma collègue polonaise, Danuta Hübner nous avons pu constater les larges convergences de vue de nos trois pays sur le sujet majeur de la future constitution européenne. Les propositions franco-allemandes d'une présidence permanente du Conseil européen - indispensable au fonctionnement efficace d'une Union à vingt-cinq -, ainsi que le renforcement de la politique étrangère, placée sous l'égide d'un ministre européen des Affaires étrangères, ou encore l'émergence d'une politique de défense européenne reposant sur des capacités civiles et militaires, ont fait l'objet d'un large consensus. Nous avons aussi abordé de manière très constructive, les relations de l'Europe élargie avec ses nouveaux voisins de l'Est à commencer par la Russie et l'Ukraine - et du Sud de la Méditerranée, car l'Europe retrouvée ne peut se replier sur elle-même.

Nous avons aussi ouvert de nouveaux champs de coopération dans des domaines concrets pour nos concitoyens et décidé de relancer la coopération entre Arte et la télévision publique polonaise, en vue notamment de diffuser certains programmes de la chaîne franco-allemande en polonais. Ce projet constitue un premier pas vers "l'européanisation" d'ARTE, décidée par le président de la République et le chancelier Schröder à Schwerin en juillet 2002, et inscrite dans la "feuille de route" de Jean-Jacques Aillagon et de son collègue allemand ministre de la Culture. Nous avons par ailleurs engagé¿ une coopération franco-germano-polonaise dans les sciences et techniques du futur : les technologies de l'information, parce que la communication, le partage de cette diversité culturelle qui est pour ainsi dire la "marque de fabrique" de l'Europe, sera, autant que l'économie, le ciment de notre unité retrouvée ; les sciences de l'environnement, parce que l'aspiration à vivre dans un milieu sain et la préservation de notre patrimoine écologique sont des valeurs partagées par tous les citoyens européens ; les biotechnologies enfin, notamment sous leurs aspects bioéthiques, parce qu'elles touchent au mystère de la vie et laissent entrevoir l'espoir de nouveaux traitements médicaux. C'est en cela que le "Triangle de Weimar" contribuera à l'Europe de l'intelligence. Il encouragera notamment la constitution de pôles d'excellence européens, dont l'un des intérêts - et non des moindres - sera de retenir en Europe les talents scientifiques que recèlent les futurs Etats membres, et qui cèdent parfois aujourd'hui aux sirènes d'outreAtlantique.

François Fillon est allé, lui aussi, à Varsovie le 30 mai, pour promouvoir cette Europe concrète et exprimer notre détermination commune à jouer un "rôle pionnier" pour conforter un "modèle social européen basé sur l'économie de marché, (...) mais tenant compte du souci de nos concitoyens en matière d'égalité des chances et de protection des plus faibles".

Le "Triangle de Weimar" a donc bien engagé sa mutation. Il continuera à accompagner la Pologne dans son processus d'adaptation à l'Europe au-delà de son adhésion en mai 2004. Grâce à l'élargissement, il acquiert désormais une dimension nouvelle : celle d'une force de proposition et de synthèse entre les expériences et les sensibilités des anciens et des nouveaux membres, au bénéfice de l'Europe tout entière.

C'est avec confiance que nous attendons maintenant le vote du peuple polonais les 7 et 8 juin prochain. Pour sa part, c'est avec enthousiasme que la France dit aujourd'hui "tak !" (oui !) à l'adhésion de la Pologne.

(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 11 juin 2003)

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