Déclaration de M. Dominique Galouzeau de Villepin, ministre des affaires étrangères, sur l'esprit français, le rayonnement culturel de la France et la nécessité de construire une Europe formant un trait d'union entre les peuples, Paris le 24 juin 2003. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Dominique Galouzeau de Villepin, ministre des affaires étrangères, sur l'esprit français, le rayonnement culturel de la France et la nécessité de construire une Europe formant un trait d'union entre les peuples, Paris le 24 juin 2003.

Personnalité, fonction : GALOUZEAU DE VILLEPIN Dominique.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères, de la coopération et de la francophonie

Circonstances : Séminaire international sur la langue et la littérature françaises à Paris le 24 juin 2003

ti : Monsieur le Ministre,
Madame le Secrétaire perpétuel,
Mesdames et Messieurs,


C'est pour moi un immense plaisir de participer avec Luc Ferry à cette rencontre exceptionnelle, à la croisée du Quai d'Orsay et de la rue d'Ulm.

Vous avez choisi de consacrer votre vie aux études françaises. Je vous sais gré de faire ainsi honneur à notre langue, à notre culture et à nos idéaux. Vous avez d'autant plus de titres à notre reconnaissance que votre engagement témoigne d'une réelle audace. Car quoi de plus insaisissable que cet esprit français que vous déchiffrez, de Montaigne à Voltaire, de Racine à Rimbaud, de Balzac à Céline ?

Rien de plus simple en apparence : chacun semble, pour le caractériser, pouvoir citer un proverbe. A Saint-Evremond qui s'exclamait : "Il n'y a pas de pays où la raison soit plus rare qu'en France ; quand elle s'y trouve, il n'y en a pas de plus pure dans l'Univers", Cocteau rétorquait : "Qu'est-ce que la France, je vous le demande ? Un coq sur un fumier. Otez le fumier, le coq meurt. C'est ce qui arrive lorsqu'on pousse la sottise jusqu'à confondre tas de fumier et tas d'ordures."


Face à de multiples facettes, parfois même à une cascade de contradictions, l'esprit s'épuise et s'égare. Il y a bien un mystère français. Et si, en définitive, c'était cette constante dualité qui donnait la clé de l'esprit français ? Dualité de l'universel et du particulier, qui structure l'imaginaire d'une nation depuis les Philosophes des Lumières et la Révolution. Dualité d'un homme écartelé entre l'enracinement dans la terre et l'appel du large, entre la hauteur et le gouffre où plongent Baudelaire ou Lautréamont. Oscillation entre réforme et révolution, entre lignes classiques et chevauchées baroques, entre conservatisme et progressisme, entre goût de la mesure et passion de la révolte.

La France s'enracine tout autant dans "les hautes villes de pierre ponce, forées d'insectes lumineux" qu'évoque Saint-John Perse, que dans la glèbe immémoriale qui colle aux semelles de Francis Jammes et les anciennes concrétions minérales qui font rêver Ponge ou Caillois. Son esprit veut réconcilier identité et altérité, appartenance et ouverture, espace intérieur et conscience du monde. Il est porté par une ambition d'absolu et de découverte de l'ailleurs, des chemins de traverse du Voyage en Orient de Nerval aux questionnements d'Un barbare en Asie de Michaux, mais il aspire aussi à l'ordre et à la régularité, au risque parfois d'un certain conservatisme.


Cet esprit, on l'a bien souvent raillé, dénoncé comme léger ou arrogant, c'est selon. "En France, disait Mark Twain, on n'a ni été, ni hiver, ni principes, mais à part ça, c'est un beau pays." Ma conviction, c'est que l'esprit français, parce qu'il préfère en fin de compte le débat au dogme et la question aux certitudes, est un esprit profondément moderne.

Le choix de la France, c'est d'interroger le monde, c'est le choix du mouvement. L'esprit qui nous habite n'est pas arrogant ou satisfait, comme certains le prétendent. Il brûle souvent d'une impatience à changer le monde et à se changer soi-même, vif dans la controverse, des salons des Lumières aux campements des saltimbanques ou des utopistes du XIXème siècle. Sous le masque de l'ironie, le doute nous habite, ce doute qui passe pour la marque de notre pensée depuis que sur lui Descartes reconstruisit toute la philosophie. Et dans la lignée de cette table rase radicale révoquant toutes les certitudes, nous cherchons toujours une figure et un ordre sous les entrelacs du hasard et de la nécessité.


Toujours imparfait, toujours à repenser et à refonder, dans les épreuves surtout et les nouveaux périls qui surgissent, le monde a besoin de cette passion. Il exige cette impatience, cette impétuosité qui court dans toutes ¿uvres proclamant l'insatisfaction et l'impératif de la quête, fouillant l'univers, le défrichant à la façon de ces Nègres dont parle Césaire, qui "vont cherchant dans la poussière - à leur oreille à pleins poumons les pierres précieuses chantant - les échardes dont on fait le mica dont on fait les lunes et l'ardoise lamelleuse dont les sorciers font l'intime férocité des étoiles".

L'esprit français veut se situer au-delà des illusions et des ornières, de Candide moquant le monde comme il va au Flaubert de Madame Bovary, raillant le scientisme comme la rêverie nostalgique et stérile. Aujourd'hui il affirme encore la nécessité de ne pas s'en remettre à la force, à la technique, à la puissance, qui ne sauraient résoudre seules les complexes problèmes du monde. La culture française défend l'idée même de culture, de conscience et de liberté, face à toute tentation de livrer l'homme à des chimères. Elle proclame la force des racines et l'ivresse de la liberté, à la face des fanatismes archaïques que Voltaire pourchassait, comme de la modernité inhumaine, cette "conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure" que dénonçait Bernanos dans La France contre les robots. Elle défend la part du feu, la part du rêve, ce qui échappe aux simplifications et aux raccourcis, elle s'efforce vers le mystère, elle proteste contre l'évidence pour défendre avec obstination l'écoute et le silence.

Depuis toujours, la France se veut partenaire du monde, à l'avant-garde de sa quête de sens jamais interrompue depuis les origines et les premiers villages. Au c¿ur de cet esprit, il y a un rêve d'universalisme, et en même temps l'expérience fondatrice d'une peur collective et individuelle qui nous a enracinés dans le monde, depuis les péripéties de tribus allant, sous la conduite de leurs druides, chercher la protection des guerriers francs ; pays promontoire dressé au bout de l'Europe, mais pays carrefour au croisement des invasions, pays à l'intersection d'une quête d'altérité et d'un désir d'identité, ferments mêlés d'orgueil et d'humilité dont les Etudes françaises portent la trace. Est-ce un hasard si nous aimons à demander aux étrangers de nous parler de la France, Persans de Montesquieu ou Hurons de Voltaire ? Nous voulons nous ouvrir aux autres cultures au moins autant que nous nous plaisons à semer l'esprit français à tous les vents du monde.

Nous sommes le produit d'un travail séculaire de sédimentation des identités, qui incite à une pensée vivante, riche d'alluvions et de traces, en quête d'une réconciliation entre toutes les tensions et les énergies. Comment ne pas voir avec Edouard Glissant que notre langue se créolise, à l'image des dialectes des esclaves qui se mêlent du ventre des galions au ventre de la plantation ? Apte à intégrer la diversité, la France est guidée par une volonté de déchiffrer la complexité de notre temps et d'avancer vers un cap : celui d'un avenir pour l'homme face aux périls d'un monde où, si nous n'y prenons garde, - c'est un philosophe allemand, Gunther Anders, qui l'a dit - l'humanité pourrait finir par se sentir obsolète.


Dressé face aux dangers de l'époque, l'esprit français s'incarne dans l'action et se projette dans une ambition.

Justice, solidarité, responsabilité : ces principes nous guident à travers les crises et l'urgence quotidienne. La justice car il n'y a pas de paix durable, pas de concorde possible entre les peuples, sans le sentiment partagé que chacun a sa place au c¿ur des métamorphoses. La solidarité, car nous ne pouvons demeurer insensibles à la détresse des peuples livrés à des fléaux tels que la grande pauvreté, les épidémies ou les guerres. La responsabilité, enfin, face aux inquiétudes croissantes d'un monde où les fossés se creusent, où grandit la menace de l'affrontement. Nous devons nous mobiliser pour inventer une nouvelle architecture mondiale, capable de supporter le poids des peuples et des identités. Nous devons construire un monde plus sûr, où chacun ait sa place, où se forge le destin collectif de l'humanité.

C'est pourquoi nous voulons avancer vers la définition d'un chemin nouveau, au carrefour des expériences européennes. Aujourd'hui la nécessité se fait jour d'une Europe formant un véritable trait d'union entre les peuples. D'une Europe qui puisse devenir comme l'anti-modèle de tout empire, plaçant la recherche de la puissance - qu'elle soit matérielle, économique ou militaire - au service de l'homme et non de mécanismes aveugles ou de dominations autoritaires.

Désormais, c'est cette puissance-là qu'il faut défendre. Nous entrons dans un monde où les facteurs de civilisation sont au centre. Pour éviter les dangers qui nous guettent avec leur cortège de menaces, du terrorisme à la prolifération des armes de destruction massive ou à la destruction de l'environnement, nous devons bâtir des fondations nouvelles, mus par une volonté toujours plus forte. Ayons à c¿ur de doter l'Europe d'une pleine capacité de décider et d'agir, qui seule la rapprochera des peuples qui la composent et la font vivre.

La France se veut en pointe de ce grand renouveau qu'il nous appartient de mettre en ¿uvre. Parce qu'elle porte en elle cette fracture qui se retrouve au c¿ur des grands débats agitant depuis des siècles notre société : question nationale, question coloniale, question sociale, religieuse ou scolaire. Parce qu'ensuite elle est animée par un esprit de mission, avide de repousser les frontières et de franchir les obstacles. Parce qu'enfin elle se veut un laboratoire, jamais satisfaite d'elle-même, avide d'expérimenter, d'innover et d'inventer des lendemains pour l'homme.


Mesdames, Messieurs,

C'est ici, au croisement de la réflexion et de l'action, de la culture et de la diplomatie, que se situe notre chance. Vous qui portez sur notre société un regard à la fois proche et distancié, vous qui nous connaissez et nous avez tant appris sur nous-mêmes, vous partagez avec nous cette quête de repères, cette recherche qui nous guide dans ce monde incertain. Par votre ¿uvre d'enseignants, de chercheurs et d'écrivains, vous êtes pour nous d'indispensables passeurs entre la France et la diversité du monde. Ensemble, retrouvons l'horizon du défi, le goût de l'imagination et la rigueur de l'action. Poursuivons nos efforts, chacun dans notre pays d'attache, dans notre domaine d'action, travaillé par nos propres interrogations. Gardons à l'esprit notre rencontre, ce bref moment de partage et d'échange à l'aune de notre longue mission devant l'histoire du monde.

Je vous remercie.

(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 25 juin 2003)

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