Interview de M. Jean-Michel Lemétayer, président de la FNSEA, à Europe 1 le 21 juillet 2003 et au "Parisien" le 23 juillet 2003, sur la sécheresse qui sévit en France, notamment les mesures d'aide aux agriculteurs annoncées et les préconisations de la FNSEA. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Jean-Michel Lemétayer, président de la FNSEA, à Europe 1 le 21 juillet 2003 et au "Parisien" le 23 juillet 2003, sur la sécheresse qui sévit en France, notamment les mesures d'aide aux agriculteurs annoncées et les préconisations de la FNSEA.

Personnalité, fonction : LEMETAYER Jean-Michel, CHABOT Arlette, ZAMBAUX Guillaume.

FRANCE. FNSEA, président

ti : Arlette Chabot .- Vous êtes chez vous, ce matin, en Bretagne, et vous avez une bonne raison pour cela : c'est que vous êtes en train de faire la moisson. Et un 21 juillet, c'est tôt pour les moissons. J'imagine que c'est en raison du temps... Vous avez combien de jours d'avance ?

Jean-Michel Lemétayer .- "On a une bonne dizaine de jours d'avance, pour ma région, donc on moissonne plutôt fin juillet-début août, et là, c'est vrai que nous allons terminer les moissons cette semaine. Nous sommes comme toutes les régions de France, du fait des fortes chaleurs que nous avons connues, ces derniers temps, en avance."

Oui, mais fortes chaleurs, est-ce que cela veut dire meilleur rendement ou l'inverse ?

- "Cela dépend. Chez nous, je vais reconnaître que les rendements sont corrects, dans ma région Bretagne notamment. En revanche les chaleurs, qui ont commencé très tôt dans d'autres régions, font que les rendements peuvent être très différents d'une zone à l'autre, et souvent nettement inférieur à la moyenne habituelle. Et je pense, notamment en région Lorraine, au nord-est de la France, voir au centre de la France."

Avec la chaleur, on voit les incendies dans le Var et, bien sûr, cette sécheresse touche également les agriculteurs. Est-ce que vous pouvez déjà, aujourd'hui, faire un état des lieux ? Quelles sont les régions les plus touchées ? Et quels sont les producteurs les plus touchés par cette sécheresse ?

- "On a une trentaine de départements très touchés par la sécheresse. Cela forme une forme de croissant quand on part de la Lorraine, une grande partie de la Bourgogne, le nord de la région Rhône-Alpes, l'Auvergne, une partie du Limousin jusqu'à l'Aveyron, le Tarn, le Lot et le Lot-et-Garonne, donc une partie du Midi-Pyrénées. On a une trentaine de départements très touchés par le manque d'eau, depuis longtemps, les fortes chaleurs. Partant de là, évidemment, au-delà des baisses de rendements que j'évoquais tout à l'heure, ce sont surtout les éleveurs qui sont touchés, parce que cela a entraîné la fin des pâturages depuis déjà plusieurs semaines. On a des paillassons, les animaux sont sur des paillassons et le vrai problème qui est posé, c'est l'alimentation des animaux."

Cela veut dire qu'il y a des élevages qui sont vraiment menacés aujourd'hui ?

- "Les élevages sont en danger. C'est d'ailleurs pour cela que nous avons lancé "l'Opération paille" qui prend des sommes énormes en terme de volume, puisque, je faisais encore le point, tôt ce matin, on est à plus de 600.000 tonnes de besoins pour ces départements, pour faire en sorte que les animaux puissent passer la période que nous traversons, puisque nous sommes finalement qu'au début de l'été. Il va falloir passé l'été, il va falloir faire des stocks pour l'hiver, car les quelques stocks qui ont pu être fait au printemps, sont d'ores et déjà consommés, et c'est vrai que les départements d'élevage sont très touchés."

Donc doit jouer la solidarité, parce qu'il n'y a plus de foin...

- "Il n'y a pas plus de foin, il n'y a plus de fourrages que l'on peut récolter habituellement. Donc la seule solution fourrage grossier, c'est la paille. Et c'est pour cela que nous avons lancé l'opération solidarité paille, qui sera complétée, car malheureusement, la paille n'est pas un aliment équilibré pour nos animaux et les éleveurs devront acheter par ailleurs des correcteurs pour que les animaux continuent d'avoir une ration équilibrée. Mais l'important est de fournir, ces 10-12 kilos de besoin en fourrages grossiers, à chaque animal, chaque jour."

Cette opération paille solidarité, pour que l'on envoie la paille, cela coûte cher, il y a un transport... C'est là que vous attendez l'aide du Gouvernement ?

- "Oui, parce que sur un prix de paille qui peut apparaître exorbitant pour l'éleveur, qui doit se fournir - puisqu'on est sur de prix de 70 à 75 euros rendus dans la ferme -, le prix de transport est de l'ordre, en moyenne, d'environ 47 euros. Et la solidarité joue de la part des producteurs de paille, puisque pour moraliser le prix de la paille, on a fixé le prix de la paille à 1 euro - libre au producteur de donner sa paille, mais en tout cas de ne pas dépasser le prix d'1 euro quand le prix du marché est à 2 ou 3. Mais on voit bien que ce n'est pas la paille, elle-même, prise sur le champ, qui coûte cher, c'est le transport, c'est la presse - il faut faire des bottes - et c'est la manutention. Alors, nous attendons effectivement l'aide du Gouvernement sur le transport, car 47 euros, c'est plus de 50 % du coût de la paille rendu dans les fermes."

Il faut quoi ? Il faut que le Gouvernement intervienne bientôt ? On a vu que le Ministre de l'Agriculture, Hervé Gaymard, vendredi, faisait un petit tour de France et le tour de certains départements pour voir les besoins. Que dites-vous ? Qu'il faut sortir l'argent très vite ?

- "Oui, c'est important. Moi-même, j'irais dans les départements demain. Mais ce qu'il faut, c'est que le Gouvernement dise dès maintenant "nous donnons telle somme à l'aide de transport à la tonne de paille". On a fait une évaluation : l'ensemble, c'est à 28 millions d'euros. Je pense quand même que, malgré les difficultés budgétaires, le Gouvernement a encore bien les moyens de sortir 28 millions pour dire tout suite aux éleveurs : "Surtout n'attendez pas de savoir ce qui se passera, acheter du fourrage parce que les animaux en ont besoin". Et éviter aux éleveurs de décapitaliser, c'est à dire de vendre leurs animaux. Parce qu'un éleveur qui n'a pas de fourrages, la seule solution, c'est de vendre ses animaux."

Et donc à bas prix... La comparaison est souvent faite avec la période de sécheresse de 1976. C'est plus ou moins grave aujourd'hui qu'en 1976, selon vous ?

- "C'est toujours difficile de comparer, mais je pense que la situation dans la trentaine de départements que j'évoquais à l'instant, est du même ordre que 1976, c'est-à-dire que les éleveurs ont les même difficultés qu'en 1976 - j'ai connu 1976 - pour alimenter les animaux et trouver le fourrage. Donc, on est dans cette même situation et c'est pour cela qu'il faut des mesures d'urgence, les mesures d'aides au transport, mais il faut aussi que le Gouvernement annonce des mesures d'aide à la trésorerie. Il faut dire clairement aux éleveurs de quoi ils pourront bénéficier, y compris dans la procédure de calamité, des prêts très bas. J'ai demandé à ce qu'on ait des prêts proches du taux zéro. C'est indispensable que le Gouvernement annonce rapidement, maintenant, des mesures.

A l'époque, il y avait eu l'impôt sécheresse. Aujourd'hui, le Gouvernement dit non. Vous aussi, vous pensez que ce ne serait pas une bonne idée. Pourquoi ? Parce que vous pourriez vous mettre à dos le reste des Français ?

- "Non, mais je crois qu'on doit pouvoir faire jouer la solidarité du pays sans parler d'impôt ou de nouvel impôt. Il faut que, dans le cadre de la situation que vivent actuellement les agriculteurs et les éleveurs en particulier, il y ait des mesures, celle que je vient d'évoquer, c'est-à-dire des aides à la trésorerie, des mesures de transport de paille, sans pour cela parler d'impôt."

Beaucoup de consommateurs, aujourd'hui, se demandent pourquoi il fait beau et pourquoi le prix des fruits, et notamment des légumes, est aussi élevé... Que se passe-t-il ?

- " Sur le prix des fruits, l'an dernier, on avait une situation où les producteurs de fruits ne couvraient pas du tout leur coût de production. Ce qui veut dire qu'à la production, le prix est un peu plus élevé. Je prends un exemple, celui de la pêche nectarine : quand on était à 0,80 centimes d'euro, cette année on a 1,10 euro. Mais ce qui est le plus vrai, c'est que la grande distribution garde les mêmes coefficients multiplicateurs. Et quand on multiplie par trois, voire plus, évidemment, cela augmente encore un peu plus le prix payé par les consommateurs. Et cela, je le regrette beaucoup, parce qu'il y a des marges qui pourraient être encadrées."

Mais ce sont aussi les conséquences du mauvais temps, du gel, de tout cela ?

- "Il y a aussi ponctuellement, sur certains produits - on l'a connu surtout sur la cerise et sur les abricots -, la conséquence du gel. La nuit où il a fait moins 8 et où, dans la région Rhône-Alpes notamment, les départements du Rhône, la Drôme, l'Ardèche, la Loire, on a perdu l'ensemble de la production en une seule nuit. C'est aussi une des conséquences. Mais ce n'est pas la seule. C'est-à-dire, que l'on a des prix cette année [inaud] et c'est normal, mais on a aussi ces coefficients multiplicateurs. Je trouve que plus de trois en coefficient multiplicateur, c'est exagéré comme marge pour la distribution."

Ce sera une année difficile pour les agriculteurs. Il y a la sécheresse, et elle arrive après l'annonce de l'accord européen sur la réforme de la PAC. Vous avez dit que les libéraux ont gagné et puis vous n'avez rien fait. Vous n'êtes pas heureux et en même temps, vous ne bougez pas ! Pourquoi ?

- "Non, on ne peut pas dire cela. D'abord, ce n'est pas une année difficile, c'est une année noire, parce que c'est le gel, la sécheresse, ce sont des rendements difficiles. Et puis, ce sont des situations conjoncturelles, où il y a beaucoup de secteurs - je pense au secteur laitier - où on a des baisses de prix importantes. Mais il y a aussi effectivement les grands rendez-vous, c'est-à-dire, la réforme de la PAC, dont l'application ne se fera qu'au plus tôt en 2005, voire en 2007..."

Donc, il est trop tôt selon vous, pour dire vraiment quelles sont les conséquences ?

- "J'aurais effectivement pu appeler les agriculteurs à continuer de manifester, mais je suis quelqu'un de pragmatique et de réaliste. Les quinze ministres de l'Agriculture ont décidé que la politique agricole change, je conteste ce changement de politique. Ce sont effectivement les libéraux qui ont gagné, on libéralise de plus en plus les marchés. Et je crains d'ailleurs le rendez-vous prochain, au Mexique, dans le cadre de le cadre de l'Organisation mondiale du commerce. Mais appeler à faire manifester les agriculteurs, ce serait les emmener dans le mur, alors qu'il faut plutôt se préparer à dire quelle est encore la politique agricole et alimentaire que nous voulons pour la France. J'espère que le Gouvernement sera extrêmement clair pour accompagner cette réforme, et faire en sorte que, dans notre pays, où l'agriculture s'appuie sur des hommes, des produits, des territoires... Tout le monde apprécie finalement nos produits du terroir, le fait qu'il y ait une agriculture pour l'ensemble du territoire. On le voit aujourd'hui avec les grands feux. Peut-être que le meilleur moyen d'éviter les feux de forêts, c'est qu'il y ait encore des paysans. Donc, voulons-nous cette agriculture pour l'ensemble des territoires ? Et si la réponse est "oui", il faut aménager, à la française, la politique qui a été décidée au plan européen."

On sait que J. Chirac avait un souci particulier, une inclination particulière pour l'agriculture. Pensez-vous qu'il vous oublie un peu maintenant ?

- "Je ne peux pas dire cela. Je regrette que la France ait cédé dans cette négociation, sur ce que j'ai appelé "les fondamentaux", c'est-à-dire qu'on a fustigé le prix mondial, les baisses de prix systématiques. Je regrette aussi que, finalement, on ait une politique européenne demain, qui soit une politique européenne à la carte. Je crains qu'on ne puisse plus parler véritablement de "marché unique". Mais j'espère que le président de la République, notamment dans les dossiers internationaux qui arrivent, saura encore défendre l'agriculture."

Et rendez-vous avec le Premier ministre, non pas demain, comme on l'a dit, mais à la rentrée, c'est cela, fin août ?

- "J'ai demandé à ce que, avant le rendez-vous au Mexique, il y ait une rencontre chez le Premier ministre avec la profession agricole, pour qu'il dise clairement quelles sont les orientations qu'il compte défendre dans les prochains mois et dès le mois de septembre, à Cancun. Mais aussi nous dire, dans le cadre de la loi sur les affaires rurales, comment il pense fixer la place de l'agriculture dans la ruralité. Parce que nous allons avoir une loi fin août, présentée par le ministre de l'Agriculture, nous voulons jouer notre rôle dans cette vie rurale à laquelle tiennent tant finalement les citoyens français."

(Source : http://www.fnsea.fr, le 23 juin 2003)

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