Interview de M. Luc Ferry, ministre de la jeunesse, de l'éducation nationale et de la recherche, à Europe 1 le 5 juin 2003, sur le boycott des examens, notamment pour le baccalauréat, la grève des enseignants et les projets de décentralisation de l'éducation nationale. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Luc Ferry, ministre de la jeunesse, de l'éducation nationale et de la recherche, à Europe 1 le 5 juin 2003, sur le boycott des examens, notamment pour le baccalauréat, la grève des enseignants et les projets de décentralisation de l'éducation nationale.

Personnalité, fonction : FERRY Luc, ELKABBACH JEAN Pierre.

FRANCE. Ministre de la jeunesse, de l'éducation nationale et de la recherche

ti : J.-P. Elkabbach -. Tout indique que l'angoisse monte chez les jeunes et les parents d'élèves... Le Bac 2003 aura-t-il lieu vraiment aux dates prévues, dans des conditions normales ? Je ne sais pas si vous avez lu la presse, Le Parisien par exemple...

- "Oui, parce qu'on ne peut pas reporter les examens, en particulier le Bac, pour une raison qui est simple à comprendre : c'est que les jeunes qui passent le Bac, qui passent aussi d'autres examens comme les examens, le BTS, examen professionnel, ont déjà des stages prévus, parfois d'ailleurs des stages professionnels dès le mois de juillet. Donc les enseignants, y compris grévistes, le savent très bien : on ne peut pas prendre les élèves en otage. Et je note d'ailleurs que toutes les organisations syndicales ont appelé à ne pas boycotter les examens et je note aussi que les professeurs grévistes, quand ils sont en classe de terminale, continuent, bien que grévistes, à préparer leurs élèves. Et je leur rends hommage sur ce point."

Mais est-ce que vous notez aussi que pour ce Bac 2003, il y a des petits groupes d'enseignants activistes d'extrême gauche qui cherchent l'incident ?

- "Oui, en effet. Ce ne sont pas toujours des enseignants, mais il y en a un certain nombre de¿ C'est vrai que depuis dix ans, on assiste à une montée de l'extrême gauche, mais c'est vrai que l'on a des petits groupes qui sont parfois totalement irresponsables et qui inquiètent, d'ailleurs presque davantage encore les syndicats traditionnels que le ministère, parce qu'il est clair qu'aujourd'hui, la crainte également des partenaires sociaux, c'est d'être un peu débordés sur leur base, si vous voulez."

Et si les parents se plaignent d'un troisième trimestre saboté et d'un Bac au rabais ou d'un Bac cadeau ?

- "Il n'y a pas de Bac au rabais. Moi, je vais vous dire, j'ai passé mon Bac en 68 et par conséquent, j'ai passé un oral au mois de juillet au lycée Carnot. Personne ne m'a jamais reproché d'avoir eu mon Bac en 68. Et en plus, on n'est pas en 68 ! On n'est pas dans cette situation là et il n'y aura pas de report du Bac ni de report des examens. Donc, que les familles soient rassurées, nous avons les moyens de faire passer ses examens. "

Quand vous dites : "nous avons les moyens" ?

- "Cela veut dire qu'il y a une cellule de crise au ministère et que l'on sait comment il faut gérer cette situation. Mais ça, vous me permettrez de garder pour moi mes petits secrets."

Mais cela veut dire que les recteurs ont déjà, comme les proviseurs, la possibilité de réquisitionner des profs qui ne voudraient pas venir, des enseignants ?

- "Bien sûr, ce n'est pas une situation agréable, mais la loi le permet... D'ailleurs de nombreux professeurs grévistes ont déjà dit que s'ils étaient réquisitionnés - ce n'est pas exactement le terme - mais enfin on va parler comme ça simplement, ils accepteraient évidemment ces réquisitions et que ça faisait partie de leur métier. Encore une fois, je crois qu'on va dire les choses très simplement : on a le droit de faire grève, on a le droit de manifester, ce sont des acquis républicains. En revanche, on n'a pas le droit de prendre les élèves en otage pour obtenir par la pression ce que l'on n'a pas obtenu par l'élection et les professeurs le savent très bien. Dieu sait que les épreuves de force, dans la rue, ça existe, elles sont libres, elles sont reconnues, nous les respectons, nous les écoutons, mais on ne peut pas prendre les élèves en otage et ça tout le monde le sait."

Et les étudiants aussi, parce que cela est valable pour le Bac 2003 et en même temps pour d'autres examens...

- "Bien sûr."

Vous allez, avec J.-P. Delevoye ou N. Sarkozy, continuer à négocier, aujourd'hui et demain, avec les syndicats...

- "Bien sûr."

Ils vont manifester une fois de plus le 10 juin. Mais est-ce que vous pensez que l'accord entre vous peut être conclu avant le 12 ?

- "Non, avant le 12, parce que c'est un processus long, on ne peut pas conclure un accord. Mais ce que nous pouvons faire, avec mes collègues N. Sarkozy sur la décentralisation d'un côté et avec mon collègue Delevoye sur la question des fins de carrières, des aménagements de fin de carrière, c'est annoncer en effet, dès mardi, avant le Baccalauréat - et nous le faisons avant le Bac pour montrer que c'est une vraie concertation et que nous sommes crédibles - un certain nombre de mesures positives. Pourquoi ? Parce que dans ces projets de loi qui ne sont pas retirés - et qui ne seront pas retirés, je le dis très clairement -, il ne faut pas exclure la possibilité que les partenaires sociaux apportent des bonnes idées, des bonnes suggestions¿"

Exemple ? Vous dites bien que vous n'annulerez pas le transfert des 110.000 personnels aux collectivités locales, ça on n'annule pas. Mais vous pouvez l'aménager ?

- "Si on prend l'exemple des techniciens et ouvriers de service, c'est-à-dire de ces personnels qui travaillent dans les équipes éducatives, dans les établissements scolaires et qui continueront de le faire, ce qui les inquiète dans les transferts, ce n'est pas les transferts à la Fonction publique territoriale. La Fonction publique territoriale, c'est bien une fonction publique, elle n'est pas plus méchante que les autres, si je puis dire. Ce qui les inquiète, c'est que par exemple ils ont signé un certain nombre d'accords de réduction du temps de travail, un certain nombre d'accords sur les congés avant mon arrivée au ministère et ils s'inquiètent de savoir si ces accords qu'ils ont signés vont être par exemple maintenus. Ils s'inquiètent de savoir s'ils continueront d'être présents dans les équipes éducatives et dans les établissements. Alors, ce que l'on peut faire - ça fait partie de la négociation -, c'est de dire par exemple qu'on va faire un accord cadre dans lequel toutes ces garanties seront données. Cela ne peut pas être dans la loi, hein, mais on peut faire un accord cadre où toutes ces garanties sont données au personnel et on agrafe, si vous voulez, cet accord cadre aux conventions de transfert, de telle sorte que les personnels sont certains de ne pas perdre, si je puis dire, dans le passage à la territoriale."

Est-ce qu'on se trompe en disant qu'en trois jours, le climat entre vous et les syndicats paraît changé, peut-être en mieux ? Et si c'est le cas, à quoi cela tient ?

- "Oui, le climat est meilleur, parce que la négociation, la concertation est ouverte. Elle pouvait difficilement s'ouvrir avant pour des raisons qui sont assez évidentes, c'est que lorsque le Premier ministre annonce le 28 février les grandes lignes de la décentralisation - dont je rappelle qu'elle n'est pas une régionalisation, il s'agit d'incarner le service public et de faire en sorte que des collectivités territoriales s'investissent dans le service public, comme elles l'ont fait avec énormément de talent..."

Et ce principe de décentralisation est maintenu ?

- "Evidemment. Bien sûr qu'elle est maintenue. Donc, il est clair que la loi passera avant janvier 2004. Elle est maintenue, rien n'est retiré, il n'y a pas de recul du Gouvernement, c'est clair. Simplement, à partir du moment où le Premier ministre annonce le 28 février les grands axes, après il faut savoir une chose qui est toute bête : c'est que l'on est des humains comme les autres ! Dans un ministère, il y a tout un travail technique de rédaction d'avants projets de loi. Cela fait plus de 100 pages et ce n'est pas de la poésie...

Dommage !

- "Oui, c'est vrai que c'est dommage, ce serait plus gai ! Mais il y a un mois et demi qui s'écoule avant qu'on puisse donner un texte aux syndicats, sur lequel on puisse négocier."

MM. Delevoye et Sarkozy vous épaulent-ils dans les négociations ? Sont-ils des gêneurs, des sauveurs, des tuteurs, quand vous lisez les journaux ?

- "C'est une blague ! D'abord c'est un immense plaisir de travailler avec eux au quotidien, parce que ce sont des amis et que c'est vrai que le Gouvernement est aussi une équipe et par ailleurs¿"

Et là, naturellement, vous êtes sincère ?!.

- "A 100 %, je veux dire que c'est vraiment un plaisir de travailler avec N. Sarkozy et J.-P. Delevoye, ça je peux vous le garantir ! C'est en plus tout à fait intéressant d'être toujours sur un dossier..."

Vous ne dites pas qu'ils vous piquent une partie de votre job ?

- "C'est presque le contraire, parce que je vous rappellerais une chose, qu'on a oubliée dans les titres de presse que vous évoquez : c'est que ce n'est pas moi qui vais défendre le projet de loi décentralisation au Parlement, c'est N. Sarkozy. Ce n'est pas moi qui vais défendre au Parlement la loi sur les retraites : y compris les passages sur l'Education sont portés au Parlement par mes collègues."

C'est-à-dire que vous ne serez pas à l'Assemblée, par exemple, ce jour là ?

- "Eh non ! j'aimerais bien, mais ce n'est pas mon métier. Ce n'est pas moi qui défends ces projets de loi [...]."

Vous pourrez ajouter ce que dit M. Charasse : à l'époque, en 1982, de la première vraie décentralisation, tout se réglait avec G. Deferre qui était le ministre de l'Intérieur et de la Décentralisation. Vous voyez, je vous donne une arme, parce qu'il faut dire ce qu'il faut dire !

- "Evidement, et N. Sarkozy n'est pas ministre de l'Intérieur seulement, mais aussi ministre des Libertés locales, c'est-à-dire de la décentralisation."

Vous nous faites comprendre qu'il y a peut être un nouveau Ferry. Est-ce que c'est la moitié ou le tiers du Ferry d'avant ?

- "Oh ! Je vous répondrais volontiers que c'est le double! C'est comme dans les jeux Nintendo de ma fille, on voit que l'on perd des vies quand on est attaqué sur les flancs et puis on en regagne quand on réussit quelque chose... Il faut attendre la fin du parcours pour voir si on a perdu ou si on a gagné."

Le philosophe Ferry pense ou penserait que l'épreuve fortifie ?

- "Evidemment, ça c'est clair, ça fait partie du métier de ministre de l'Education nationale."

Sept des neuf Présidents de régions de gauche réclament le retrait du projet de décentralisation dans le domaine de l'Education. Dans votre bureau, entre nous, les yeux dans les yeux, ils vous disent la même chose ?

- "Non, ils ne disent pas la même chose. Bon, je ne vais pas citer de noms, parce que ce serait désobligeant, mais je peux vous dire que j'ai reçu trois présidents de régions de gauche qui, les yeux dans les yeux, m'ont dit "vous n'allez pas assez loin, pourquoi vous ne transférez pas la territoriale, les infirmières et surtout ne lâchez pas". Et ça, c'est vraiment quelque chose qui m'épate. Regardez les propos de M. Charasse hier même, je le cite, il disait : "Vous allez m'expliquer en quoi le service public et la République seraient menacés si demain le cuisinier du collège du Puy-de-Dôme, qui par ailleurs est un de mes copains, se trouve départemental plutôt que d'Etat. Il faut arrêter de se moquer du monde !". Et quand il dit "il faut arrêter de se moquer du monde", ce n'est pas à moi qu'il s'adresse, c'est à ses collègues du Parti socialiste."

Est-ce qu'un jour vous viendrez bientôt un matin nous parler, après la gestion des carrières, des TOS, des transferts, des vrais enjeux de l'école : de l'échec à l'école, du collège unique, du voile, de la violence. Vous y arriverez un jour ?

- "C'est mon rêve. Ce que je voudrais, c'est qu'en effet le ministère de l'Education nationale ne soit pas plombé par des dossiers qui sont certes très importants et dont je suis totalement solidaire, mais qui ne sont pas Education nationale. Le vrai problème dans l'Education nationale, quand on parle par exemple du malaise des enseignants, c'est évidemment l'insécurité, les incivilités, l'échec scolaire que l'on ne parvient pas suffisamment à enrayer... C'est à ces vraies questions-là qu'il faut reprendre."

Alors, vous viendrez en parler...

- "Volontiers."

Dernière remarque : L. Jospin a aidé le SOS Racisme de M. Boutih, avec les fonds spéciaux. Est-ce que cela vous choque ?

- "Non, ce qui me choque ce n'est pas qu'il l'ait fait, c'est que ça ne soit pas transparent et que ça n'ait pas été dit. Il n'y a plus un centime de fonds spéciaux dans les ministères aujourd'hui. Ce qui me choque, c'est l'attitude d'un certain nombre de ministres antérieurs qui disaient "nous, on n'avait pas de fonds spéciaux, on ne savait pas ce que c'était". Au ministère de l'Education nationale, il y avait 350.000 FF par mois en liquide. On peut être contre, on peut être pour, ça n'avait rien d'illégal. Ce qui n'est pas normal c'est de parler d'auto-augmentation du salaire des ministres quand on sait ce qui existait avant et je trouve que ce n'est pas correct."

Autrement dit, vous, vous n'avez pas le sou caché ?

- "Non, pas un centime de caché, je n'ai même de quoi payer un café ! Je peux vous dire que tout est payé sur mon salaire¿"

Tiens, on va vous le payer avec Julie !

- "Ah ! Vous êtes gentils !"

Et de toutes façons, on ne vous demande rien !

- "Ce n'est pas pour faire pitié. C'est simplement pour dire que c'est transparent et qu'au moins, pour l'instant, c'est clair."

(Source : premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 6 juin 2003)

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