Tribune de M. Jean-Pierre Chevènement, président du Pôle républicain, dans "Le Figaro" le 2 juillet 2003, sur le référendum concernant le projet de nouveau statut des institutions de la Corse, intitulée "Corse : pour un "non" de résistance" et interview, dans "Le Monde" le 2 juillet 2003, sur le résultat du vote. | vie-publique.fr | Discours publics

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Tribune de M. Jean-Pierre Chevènement, président du Pôle républicain, dans "Le Figaro" le 2 juillet 2003, sur le référendum concernant le projet de nouveau statut des institutions de la Corse, intitulée "Corse : pour un "non" de résistance" et interview, dans "Le Monde" le 2 juillet 2003, sur le résultat du vote.

Personnalité, fonction : CHEVENEMENT JEAN Pierre, GARIN Christine.

FRANCE. Mouvement républicain et citoyen, président

ti : Avant le référendum de dimanche sur le nouveau statut de l'île de Beauté

Le référendum prévu en Corse dimanche prochain sera la première application de la Constitution révisée sous l'impulsion de Jean-Pierre Raffarin, en vue d'instituer une "République décentralisée" : statuts particuliers, référendums régionaux et locaux, dérogations législatives au nom de l'expérimentation, etc. Pour les uns, grands moyens pour petit objectif -c'est le référendum corse qui justifiait cette révision de notre Constitution. Pour les autres, la Corse n'est au contraire qu'un point d'appui -on n'ose pas parler de laboratoire- pour dissoudre la nation dans une construction "capable d'assumer des allégeances multiples et complémentaires"(1), bref rompre, au nom de "l'Europe des régions", avec le modèle républicain de la citoyenneté et de l'égalité devant la loi.

A mes yeux, ce projet, en effet, n'est bon ni pour la Corse ni pour la France. Ce projet n'est pas bon pour la Corse. Il est évident que, bien loin d'ancrer l'île dans la France et dans la République, il ne peut qu'accroître les ambiguïtés dont les indépendantistes ont toujours fait leur miel, ne se servant d'un avantage obtenu que pour en acquérir un autre, sur la voie d'un objectif constamment réaffirmé : l'indépendance. En supprimant les conseils généraux, où les séparatistes n'ont pas leur mot à dire, du fait du mode de scrutin majoritaire, le projet crée une collectivité unique concentrant tous les pouvoirs, dont l'Assemblée sera élue à la proportionnelle, donc très éloignée des électeurs et livrée aux manoeuvres des indépendantistes.

On me fera valoir qu'il existe une prime majoritaire de 10% pour la liste arrivée en tête, mais comment se fait-il que cette prime, portée à 25% sur le continent pour l'élection des conseils régionaux, soit réduite à 10% en Corse ? J'ai entendu M. Sarkozy expliquer devant le Sénat que c'était pour "permettre l'expression des minorités". Mais pourquoi ce qui serait bon sur l'île ne le serait-il plus sur le continent ? Ou plutôt pourquoi la volonté de tenir l'extrême droite en lisière ici ne trouve-t-elle pas son équivalent en Corse vis-à-vis d'une minorité qui ne recule pas devant l'usage de la mitraillette et du pain de plastique ? En réalité, il s'agit bel et bien d'une concession faite aux séparatistes : ceux-ci sont assurés de détenir la clef des futures majorités dans l'Assemblée de Corse, comme c'est déjà le cas aujourd'hui, où les huit élus de Corsica Nazione tiennent dans leurs mains M. Rossi.

Il suffit, pour en avoir confirmation, d'écouter M. Talamoni : "La Corse a intérêt à sortir du système politique départementaliste, caractéristique de l'idéologie jacobine française..." Saluant le projet Sarkozy comme "une petite avancée", il ajoute : "Ce n'est qu'une étape... qui ne vaut pas pour vingt-cinq ans (comme le dit le ministre de l'Intérieur), et même pas pour dix ans."(2)

Ce projet apparaît de surcroît comme une usine à gaz. Il ne permet aucune majorité stable et efficace. Il est une prime à la déresponsabilisation des élus corses. Il conspire avec les tendances au clientélisme, à l'assistanat et au manque de civisme, qu'il faudrait combattre en priorité.

J'avais proposé le 8 juin 2000 (3) l'élection de l'Assemblée de Corse selon un mode de scrutin principalement majoritaire : "Ce projet, écrivais-je, constitue un pari fait sur la responsabilité des élus corses dans des domaines très sensibles comme l'urbanisme et l'environnement ; il importe au plus haut point que l'Assemblée de Corse soit gouvernable. Le mode de scrutin mixte, conforme aux exigences du Conseil constitutionnel, le permet. L'intérêt de l'Etat est d'avoir en face de lui un interlocuteur stable, et non pas un exécutif faible, à la merci de majorités de rencontre."

Le projet de M. Sarkozy institutionnalisera la défausse et nourrira les surenchères et l'impuissance sur fond de violences et de chantages. Il suffit de voir comment le groupe Accor a été dissuadé ces derniers mois, par quelques attentats ciblés, de se maintenir sur l'île, pour comprendre qu'une minorité violente et maffieuse entend bien se réserver, à elle seule, à la fois le bénéfice du plan d'investissement de deux milliards d'euros sur cinq ans et le pactole d'un développement touristique qui constitue une formidable richesse potentielle pour l'île.

Voilà à quoi aura mené une longue suite de démissions dictées par la complaisance, l'électoralisme ou l'illusion qu'on peut traiter le problème corse en contournant l'obstacle d'une violence que la République n'ose plus combattre de front. Que cette démission soit le fait de toutes les familles politiques, non seulement de l'île mais du continent, ne constitue pas un argument, bien au contraire. Chacun sait que le consensus majoritaire sur les accords de Matignon, que M. Sarkozy ne fait qu'appliquer, a été littéralement acheté par les promesses et les pressions du gouvernement précédent, comme l'avait d'ailleurs reconnu publiquement M. Guazelli, conseiller RPR de l'Assemblée de Corse, et adjoint aux finances du président Baggioni. Encore le processus de Matignon comportait-il une clause suspensive : il fallait que cesse la violence. A-t-on vu que celle-ci a reculé depuis un an ? Il ne se passe guère de jour qu'un attentat ne vise une caserne de gendarmes ou de CRS, une administration publique, un restaurant maghrébin, un bâtiment en construction, etc. On a vu, il y a quelques semaines, pour la première fois depuis 1996, une conférence de presse donnée dans le maquis par des hommes armés et cagoulés revendiquant impunément une trentaine d'attentats. M. Sarkozy, comme le parti socialiste, semblent avoir oublié cette condition résolutoire de la cessation de la violence. Le PS va même jusqu'à approuver en Corse un processus qu'il critique ailleurs comme "un démantèlement de l'Etat républicain". On voudrait bouter la Corse hors de la République qu'on ne s'y prendrait pas autrement !

Si le "oui" l'emporte, il n'y a pas la moindre chance que la violence disparaisse. Déjà, M. Talamoni se fait menaçant : "La question des prisonniers politiques qui reste en suspens, est pour nous centrale."(4) Le gouvernement qui a cédé sur tout le statut particulier qui fera de la Corse un véritable territoire d'Outre-Mer, à quelques encablures de la côte provençale, sur la corsisation des emplois ou le rapprochement des condamnés, continuera à concéder, qu'il s'agisse des dérogations législatives ou de l'amnistie des condamnés.

Il fallait voir, il y a moins de quinze jours, dans la salle d'audience du procès des assassins de Claude Erignac, M. Charles Piéri plastronner, entouré de l'état-major du FLNC et revendiquer, par la voix de son porte-parole, sa "solidarité politique et fraternelle" à l'égard des accusés. Le FLNC ne pouvait pas mieux démontrer que l'assassinat du préfet, loin d'être le fait d'une "dérive brigadiste", et encore moins d'un "crime de droit commun", comme le dit M. Sarkozy, répondait en fait à la stratégie politique de l'organisation indépendantiste. Cette stratégie a hélas été couronnée de succès : l'Etat qui, par la voix de deux premiers ministres successifs, avait affirmé sa volonté de faire appliquer en Corse la loi républicaine, est revenu à la table des négociations, au prétexte d'un incident certes déplorable mais incroyablement gonflé et surmédiatisé, pour couvrir un changement de politique.

L'histoire de la Corse, hélas, se lit à livre ouvert pour qui ne veut pas se laisser abuser par les grossières manoeuvres politiciennes ni assourdir par le bruitage médiatique. Comment peut-on laisser brouiller à ce point le sens de la mort de Claude Erignac ? Celle-ci continue à interpeller chacun d'entre nous.

Si le projet Sarkozy est adopté, l'Assemblée de Corse, après les élections de mars 2004, tombera encore plus sous la coupe des séparatistes et des maffieux. Et les contrepoids auront disparu, qu'il s'agisse des départements qu'on aura supprimés, ou de l'Etat lui-même qui se sera rendu volontairement impuissant.

Pourra-t-on faire l'économie de la fermeté, et à quel prix ? L'Etat, à moins de se résigner à une dérive maffieuse accélérée de l'île, n'aura fait que reculer pour mieux sauter. Il y a encore aujourd'hui en Corse une majorité républicaine qui refuse la violence et le chantage. Je mesure combien il lui est difficile de s'exprimer à l'encontre des consignes officielles et de la coalition disparate formée par l'UMP, le PS, les indépendantistes. Elle ne peut trouver que dans son patriotisme la force d'un sursaut bénéfique pour l'île et pour la France.

Le "non" sera un acte de résistance à l'égard de tous ceux qui spéculent, à droite comme à gauche, sur le "lâche soulagement" des Français du continent, surtout désireux d'être débarrassés du "problème corse", et sur la résignation de nos concitoyens de l'île à se laisser dicter ainsi une mise à l'écart progressive de la communauté nationale. Car derrière le projet de statut particulier pour la Corse, comment ne pas voir à l'oeuvre la volonté de détricoter la France comme "communauté de citoyens" ?

Qui peut penser que l'octroi d'un statut de territoire d'Outre-Mer pour la Corse n'entraînera pas ailleurs revendications et surenchères ? Comment éviter que la prime donnée à la violence en Corse ne fasse école, par exemple au Pays basque ? Chacun voudra sa réforme et son référendum, et finira par l'obtenir, plastique aidant. La Corse, loin d'être le laboratoire de "la France décentralisée", créera un précédent désastreux et un modèle de laxisme pour le pays tout entier.

M. Raffarin va se rendre à Berlin pour étudier le modèle fédéral allemand. Il aurait sans doute mieux à faire. Car dans une Europe vertébrée et non inféodée, la France ne doit pas s'effacer. Aucun pays -pas plus la France que l'Allemagne- ne doit imposer son modèle politique aux autres. Alors que la France vient de démontrer qu'elle restait une grande puissance politique et qu'elle pouvait donner, dans la durée, un sens à l'indépendance de l'Europe, ce serait une bien mauvaise idée d'acheminer celle-ci, et la France avec elle, sur la voie d'une helvétisation à l'ombre de l'Empire américain.

Dire "non" au référendum du 6 juillet, ce sera donc aussi refermer la boîte à outils de M. Raffarin, véritable boîte de Pandore pour l'unité nationale, prime donnée aux appétits des petits et grands féodaux et à leurs tropismes vers "les allégeances multiples". Le "non" au référendum corse sera un "oui" à la France, salvateur pour la République.

Que se passerait-il alors ? Le président de la République l'a déjà annoncé : "Si les Corses refusent le nouveau statut, le gouvernement ne le présentera pas au Parlement." Ce sera une excellente occasion pour reprendre l'affaire sur de bonnes bases, responsabiliser les institutions de la Corse, réaffirmer l'autorité de l'Etat et manifester la volonté de continuer la France.

NOTES : (1)Le Monde du 28 juin 2003. (2)Idem. (3)La République prend le maquis, Editions des Mille et une nuits. (4)Le Monde du 28 juin 2003.

(Source http://www.mrc-france.org, le 03 juillet 2003)

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