Interview de M. Nicolas Sarkozy, ministre de l'intérieur, de la sécurité intérieure et des libertés locales, à RTL le 21 juillet 2003, sur les réponses à apporter à la reprise de la violence en Corse, la polémique au sujet du non-respect de la présomption d'innocence lors de l'annonce de l'arrestation d'Yvan Colonna et le projet de redéploiement des zones de compétence de la police et de la gendarmerie. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Nicolas Sarkozy, ministre de l'intérieur, de la sécurité intérieure et des libertés locales, à RTL le 21 juillet 2003, sur les réponses à apporter à la reprise de la violence en Corse, la polémique au sujet du non-respect de la présomption d'innocence lors de l'annonce de l'arrestation d'Yvan Colonna et le projet de redéploiement des zones de compétence de la police et de la gendarmerie.

Personnalité, fonction : SARKOZY Nicolas, ARZT Richard.

FRANCE. Ministre de l'intérieur, de la sécurité intérieure et des libertés locales

ti : R. Arzt.- En quinze jours, il y a eu une quinzaine d'attentats en Corse ; le dernier en date, c'était hier soir, contre un bâtiment dans la zone de l'aéroport de Bastia. Et avant cela, dans la nuit d'avant-hier, la Trésorerie générale de Nice a été fortement endommagée, avec des blessés. Apparemment, c'est le FLNC dit de "l'Union des combattants" qui le revendique. C'est une indication importante ?

- "Non, peu importe qui ils sont, je veux dire pour l'explication de tout cela. Ce sont des cagoulés, des clandestins, des gens qui mettent des bombes, des gens qui auraient pu tuer, à Nice. Je veux d'abord dire combien je pense aux voisins de la Trésorerie, des locaux de la Douane, qui n'y étaient pour rien. Je pense aux fonctionnaires qui travaillaient dans ces bâtiments, qui n'y sont pour rien. Et je condamne avec beaucoup de force cet attentat criminel. Ses auteurs seront recherchés, seront poursuivis, seront déférés à la justice pour être punis. Nous allons faire comme pour Monsieur Colonna : nous y mettrons le temps qu'il faut, les moyens nécessaires, les coupables seront punis. Il n'y a aucune raison que la Corse s'enfonce dans une dérive mafieuse et violente. Je veux le dire avec beaucoup de simplicité, avec beaucoup de force et avec beaucoup de calme. Monsieur Colonna était recherché, il est aujourd'hui devant la justice, c'est à lui de s'expliquer. Ses complices présumés - en tout cas les "complices", non, puisqu'ils ont été condamnés - ont été condamnés par la justice. Chacun devra rendre compte de ses actes."

Mais au-delà, quelle signification voyez-vous dans cette reprise de la violence ?

- "D'abord, il faut être clair, il faut être simple, C. Clerc en parlait tout à l'heure : la violence a-t-elle jamais cessé en Corse depuis 28 ans ?"

Vous avez sans doute espérer y mettre un terme ?

- "Non, je n'ai pas changé de conviction. Il faut être clair là-dessus : l'image qui est donnée de la Corse, encore plus depuis quelques jours, est détestable mais, il faut le dire, ce n'est pas l'image des Corses. La majorité des Corses sont victimes de cette situation. C'est une minorité particulièrement violente et irresponsable, ce n'est pas le visage de la Corse. Alors, quelles sont les conséquences à en tirer ? Comme toujours, il y a deux volets : il y a le volet de la sécurité. Et qui pourrait reprocher à un gouvernement de rechercher et de transférer devant la justice les coupables ou présumés coupables de l'assassinat d'un homme, de dos qui a reçu trois balles dans la nuque - ça non plus c'est pas la tradition corse..."

Et le deuxième volet ?

- "Et le deuxième volet, c'est celui du développement. Parce que la réponse à la question corse qui a très justement été décrite il y a quelques instants par C. Clerc, ne peut pas être qu'une réponse policière. Le Gouvernement en est bien convaincu, puisque c'est bien pour ça qu'il a voulu organiser la consultation. Et depuis quinze jours, j'ai repris un à un tous les contacts avec les représentants de la société civile en Corse - les agriculteurs, les responsables de l'Université de Corte, les présidents d'associations d'élus -, pour donner la chance au développement."

C'est votre réponse à ceux qui, en Corse, pensent que le Gouvernement veut faire payer à leur île le 'non' au référendum ?

- "Mais c'est absurde, pardon Monsieur Arzt ! Monsieur Colonna, on me l'a même reproché, a été arrêté deux jours avant le référendum ! Est-ce qu'on savait qu'il allait être "non" ? Est-ce que vous croyez qu'on recherche les assassins d'un homme seul, désarmé, uniquement parce qu'il y a eu le "non" au référendum ?"

Vous savez que sur cette arrestation, il vous a été reproché d'ignorer la présomption d'innocence ? Certains disent que vous avez parlé d'assassin et non pas assassin présumé ou soupçonné, comme on dit.

- "Je vois que ceux qui disent ça sont très sourcilleux quand il s'agit d'eux-mêmes et moins quand il s'agit des victimes. Monsieur Erignac a été abattu, il était seul. Il n'était pas armé, il était dans la rue, il allait rejoindre sa femme à un concert. Ce n'est pas la tradition corse. Et qui pourrait reprocher sérieusement à quelque gouvernement que cela soit de mettre tout en oeuvre pour arrêter les assassins et les complices présumés... Juste un mot sur ce point : ce qui a été choquant, ce n'est pas qu'on l'ait arrêté. Nous, nous l'avons arrêté quand nous l'avons trouvé. Ce qui était choquant, c'est qu'il ait fallu tant de temps pour l'arrêter. Et quant aux poseurs de bombes, il y en a eu 33 qui ont été arrêtés depuis le début de l'année, en relation avec des actes terroristes. Et nous continuerons. La différence entre les cagoulés et l'Etat, c'est que l'Etat doit réagir avec sérénité, avec efficacité et avec fermeté, selon les procédures de l'Etat de droit. Mais que personne ne doute que chacun rendra compte de ses actes."

Vous venez de dire qu'on ait mis tant de temps pour l'arrêter... Vous savez que certains expliquent maintenant que on pratique l'hospitalité en Corse, même envers quelqu'un qui est recherché...

- "J'ai vu cette argumentation et il m'étonne qu'un homme comme vous puisse même la reprendre. Elle est particulièrement choquante. De quoi parle-t-on ? D'assassin. Et ce n'était pas la tradition en Corse de tirer dans le dos d'un homme non armé. Il faut que les mots aient un sens, y compris dans les médias. Et il faut que l'on s'entende sur ce dont on parle. Quand un homme est abattu sans défense, et qu'on me parle de devoir d'hospitalité, il ne faut pas, je crois, se moquer de l'identité corse et de la vraie tradition corse. Cela ne correspond à rien... Alors, ce qu'il faut c'est que ça soit la fermeté, la fermeté pour les auteurs d'attentats, dont je rappelle qu'ils font sauter des bâtiments publics payés avec les impôts de l'ensemble des Français - et des Corses en particulier, pour ceux qui sont sur l'île. La violence, il faut le comprendre, n'a rien amené à l'île ; la violence ne fait que prolonger un cortège de douleurs et d'échecs."

Cette manifestation de samedi, en dehors du fait qu'elle a dégénéré à la fin, mais les slogans, c'était contre la répression politique, solidarité avec Y. Colonna aussi... Qu'est-ce que vous en dîtes ?

- "Mais que vient faire la "répression politique" là-dedans ? Est-ce que c'est un acte politique d'abattre un homme désarmé, encore une fois ? Il faut, je crois, que chacun reprenne bien clairement conscience de ses responsabilités. La Corse ne doit pas être condamnée à l'immobilisme. Le Gouvernement a déjà beaucoup fait et continuera à faire..."

Et c'est possible, avec ce référendum qui n'a pas abouti au résultat que vous vouliez ?

- "De toute façon, il faut prendre en compte les leçons de la démocratie. Les Corses se sont prononcés. Je l'ai dit : j'ai assumé pleinement cette responsabilité. Eh bien, chacun répondra de ses responsabilités. Nous poursuivrons ceux qui mettent des cagoules et qui font des attentats. Et, en même temps, nous continuerons à nous battre pour le développement de l'île."

Comment analysez-vous la décision des élus nationalistes corses de ne plus siéger à l'Assemblée de Corse?

- "Mais c'est leur problème. Je n'ai pas à commenter la décision des autres. Je ne vois d'ailleurs pas comment on peut sortir la Corse de la situation où elle est avec chacun qui reste tranquillement chez lui."

Tout à fait autre sujet, vous serez demain en visite officielle en Colombie, pays connu pour être la source de nombreux trafics de drogue. Quel est l'enjeu de ce voyage, en un mot ?

- "C'est très simple : la Colombie est malheureusement le pays qui est le premier producteur de cocaïne au monde : 75 % de la cocaïne produite est produite en Colombie. Cela représente 750 tonnes par an. Fort heureusement, la Colombie s'est dotée d'un gouvernement courageux, qui veut coopérer avec nous pour éradiquer à la source la production de cocaïne. Et ce qui est très important, c'est que je vais là-bas à la tête d'une délégation qui compte des représentants du ministère de l'Intérieur anglais et du ministère de l'Intérieur espagnol. Nous allons ensemble créer les bases d'un véritable réseau policier, avec nos amis anglais et espagnols, et nos amis colombiens, pour éradiquer et mener la guerre la plus efficace possible aux narcotrafiquants en Colombie. Puis nous installerons une plate-forme policière en Martinique, puisque la Caraïbe est une véritable plaque tournante. Et je terminerai par aller en Guyane, où nous avons également des problèmes de ce point de vue. La clé de tout, c'est d'attaquer les trafiquants de drogue à la source et ne pas attendre que la drogue soit sur l'Europe."

Au conseil des ministres qui a lieu cet après-midi, vous allez faire une communication sur le redéploiement des zones de compétence de la police et de la gendarmerie nationale. En général, cela crée des remous ?

- "Non, c'est fini. Le redéploiement est fait. C'est un élément très important de la réforme de l'Etat. Savez-vous que les zones de police et de gendarmerie en France dataient de 1941? Elle n'avaient pas été changées du tout depuis 60 ans. Or la population a beaucoup changé, s'est beaucoup déplacée ; les zones périurbaines ne peuvent pas être mixées police et gendarmerie. Il arrivait que certains de nos compatriotes traversaient trois fois la zone police, gendarmerie, puis police. Les délinquants en profitaient. Le redéploiement est terminé. Il a eu lieu dans la totalité des départements de France, ce qui n'avait pas été possible depuis 60 ans. Cela veut dire que les zones police et les zones gendarmerie sont aujourd'hui parfaitement délimitées et nous permettrons un travail plus efficace dans la lutte contre la délinquance."

(Source : premier-ministre, Service d'information du gouvenement, le 21 juillet 2003)

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