Interviews de M. Luc Ferry, ministre de la jeunesse, de l'éducation nationale et de la recherche, à Europe 1 le 5 juin 2003 et à France-Inter le 11, sur les négociations sur les réformes de l'éducation, notamment la décentralisation et le déroulement des épreuves du baccalauréat. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interviews de M. Luc Ferry, ministre de la jeunesse, de l'éducation nationale et de la recherche, à Europe 1 le 5 juin 2003 et à France-Inter le 11, sur les négociations sur les réformes de l'éducation, notamment la décentralisation et le déroulement des épreuves du baccalauréat.

Personnalité, fonction : FERRY Luc, PAOLI Stéphane.

FRANCE. Ministre de la jeunesse, de l'éducation nationale et de la recherche

ti : Europe 1 le 5 juin 2003

J.-P. Elkabbach -. Tout indique que l'angoisse monte chez les jeunes et les parents d'élèves... Le Bac 2003 aura-t-il lieu vraiment aux dates prévues, dans des conditions normales ? Je ne sais pas si vous avez lu la presse, Le Parisien par exemple...

- "Oui, parce qu'on ne peut pas reporter les examens, en particulier le Bac, pour une raison qui est simple à comprendre : c'est que les jeunes qui passent le Bac, qui passent aussi d'autres examens comme les examens, le BTS, examen professionnel, ont déjà des stages prévus, parfois d'ailleurs des stages professionnels dès le mois de juillet. Donc les enseignants, y compris grévistes, le savent très bien : on ne peut pas prendre les élèves en otage. Et je note d'ailleurs que toutes les organisations syndicales ont appelé à ne pas boycotter les examens et je note aussi que les professeurs grévistes, quand ils sont en classe de terminale, continuent, bien que grévistes, à préparer leurs élèves. Et je leur rends hommage sur ce point."

Mais est-ce que vous notez aussi que pour ce Bac 2003, il y a des petits groupes d'enseignants activistes d'extrême gauche qui cherchent l'incident ?

- "Oui, en effet. Ce ne sont pas toujours des enseignants, mais il y en a un certain nombre de¿ C'est vrai que depuis dix ans, on assiste à une montée de l'extrême gauche, mais c'est vrai que l'on a des petits groupes qui sont parfois totalement irresponsables et qui inquiètent, d'ailleurs presque davantage encore les syndicats traditionnels que le ministère, parce qu'il est clair qu'aujourd'hui, la crainte également des partenaires sociaux, c'est d'être un peu débordés sur leur base, si vous voulez."

Et si les parents se plaignent d'un troisième trimestre saboté et d'un Bac au rabais ou d'un Bac cadeau ?

- "Il n'y a pas de Bac au rabais. Moi, je vais vous dire, j'ai passé mon Bac en 68 et par conséquent, j'ai passé un oral au mois de juillet au lycée Carnot. Personne ne m'a jamais reproché d'avoir eu mon Bac en 68. Et en plus, on n'est pas en 68 ! On n'est pas dans cette situation là et il n'y aura pas de report du Bac ni de report des examens. Donc, que les familles soient rassurées, nous avons les moyens de faire passer ses examens. "

Quand vous dites : "nous avons les moyens" ?
- "Cela veut dire qu'il y a une cellule de crise au ministère et que l'on sait comment il faut gérer cette situation. Mais ça, vous me permettrez de garder pour moi mes petits secrets."
Mais cela veut dire que les recteurs ont déjà, comme les proviseurs, la possibilité de réquisitionner des profs qui ne voudraient pas venir, des enseignants ?
- "Bien sûr, ce n'est pas une situation agréable, mais la loi le permet... D'ailleurs de nombreux professeurs grévistes ont déjà dit que s'ils étaient réquisitionnés - ce n'est pas exactement le terme - mais enfin on va parler comme ça simplement, ils accepteraient évidemment ces réquisitions et que ça faisait partie de leur métier. Encore une fois, je crois qu'on va dire les choses très simplement : on a le droit de faire grève, on a le droit de manifester, ce sont des acquis républicains. En revanche, on n'a pas le droit de prendre les élèves en otage pour obtenir par la pression ce que l'on n'a pas obtenu par l'élection et les professeurs le savent très bien. Dieu sait que les épreuves de force, dans la rue, ça existe, elles sont libres, elles sont reconnues, nous les respectons, nous les écoutons, mais on ne peut pas prendre les élèves en otage et ça tout le monde le sait."

Et les étudiants aussi, parce que cela est valable pour le Bac 2003 et en même temps pour d'autres examens...

- "Bien sûr."

Vous allez, avec J.-P. Delevoye ou N. Sarkozy, continuer à négocier, aujourd'hui et demain, avec les syndicats...

- "Bien sûr."

Ils vont manifester une fois de plus le 10 juin. Mais est-ce que vous pensez que l'accord entre vous peut être conclu avant le 12 ?

- "Non, avant le 12, parce que c'est un processus long, on ne peut pas conclure un accord. Mais ce que nous pouvons faire, avec mes collègues N. Sarkozy sur la décentralisation d'un côté et avec mon collègue Delevoye sur la question des fins de carrières, des aménagements de fin de carrière, c'est annoncer en effet, dès mardi, avant le Baccalauréat - et nous le faisons avant le Bac pour montrer que c'est une vraie concertation et que nous sommes crédibles - un certain nombre de mesures positives. Pourquoi ? Parce que dans ces projets de loi qui ne sont pas retirés - et qui ne seront pas retirés, je le dis très clairement -, il ne faut pas exclure la possibilité que les partenaires sociaux apportent des bonnes idées, des bonnes suggestions¿"

Exemple ? Vous dites bien que vous n'annulerez pas le transfert des 110.000 personnels aux collectivités locales, ça on n'annule pas. Mais vous pouvez l'aménager ?

- "Si on prend l'exemple des techniciens et ouvriers de service, c'est-à-dire de ces personnels qui travaillent dans les équipes éducatives, dans les établissements scolaires et qui continueront de le faire, ce qui les inquiète dans les transferts, ce n'est pas les transferts à la Fonction publique territoriale. La Fonction publique territoriale, c'est bien une fonction publique, elle n'est pas plus méchante que les autres, si je puis dire. Ce qui les inquiète, c'est que par exemple ils ont signé un certain nombre d'accords de réduction du temps de travail, un certain nombre d'accords sur les congés avant mon arrivée au ministère et ils s'inquiètent de savoir si ces accords qu'ils ont signés vont être par exemple maintenus. Ils s'inquiètent de savoir s'ils continueront d'être présents dans les équipes éducatives et dans les établissements. Alors, ce que l'on peut faire - ça fait partie de la négociation -, c'est de dire par exemple qu'on va faire un accord cadre dans lequel toutes ces garanties seront données. Cela ne peut pas être dans la loi, hein, mais on peut faire un accord cadre où toutes ces garanties sont données au personnel et on agrafe, si vous voulez, cet accord cadre aux conventions de transfert, de telle sorte que les personnels sont certains de ne pas perdre, si je puis dire, dans le passage à la territoriale."

Est-ce qu'on se trompe en disant qu'en trois jours, le climat entre vous et les syndicats paraît changé, peut-être en mieux ? Et si c'est le cas, à quoi cela tient ?

- "Oui, le climat est meilleur, parce que la négociation, la concertation est ouverte. Elle pouvait difficilement s'ouvrir avant pour des raisons qui sont assez évidentes, c'est que lorsque le Premier ministre annonce le 28 février les grandes lignes de la décentralisation - dont je rappelle qu'elle n'est pas une régionalisation, il s'agit d'incarner le service public et de faire en sorte que des collectivités territoriales s'investissent dans le service public, comme elles l'ont fait avec énormément de talent..."
Et ce principe de décentralisation est maintenu ?

- "Evidemment. Bien sûr qu'elle est maintenue. Donc, il est clair que la loi passera avant janvier 2004. Elle est maintenue, rien n'est retiré, il n'y a pas de recul du Gouvernement, c'est clair. Simplement, à partir du moment où le Premier ministre annonce le 28 février les grands axes, après il faut savoir une chose qui est toute bête : c'est que l'on est des humains comme les autres ! Dans un ministère, il y a tout un travail technique de rédaction d'avants projets de loi. Cela fait plus de 100 pages et ce n'est pas de la poésie...

Dommage !
- "Oui, c'est vrai que c'est dommage, ce serait plus gai ! Mais il y a un mois et demi qui s'écoule avant qu'on puisse donner un texte aux syndicats, sur lequel on puisse négocier."
MM. Delevoye et Sarkozy vous épaulent-ils dans les négociations ? Sont-ils des gêneurs, des sauveurs, des tuteurs, quand vous lisez les journaux ?

- "C'est une blague ! D'abord c'est un immense plaisir de travailler avec eux au quotidien, parce que ce sont des amis et que c'est vrai que le Gouvernement est aussi une équipe et par ailleurs¿"

Et là, naturellement, vous êtes sincère ?!.
- "A 100 %, je veux dire que c'est vraiment un plaisir de travailler avec N. Sarkozy et J.-P. Delevoye, ça je peux vous le garantir ! C'est en plus tout à fait intéressant d'être toujours sur un dossier..."
Vous ne dites pas qu'ils vous piquent une partie de votre job ?
- "C'est presque le contraire, parce que je vous rappellerais une chose, qu'on a oubliée dans les titres de presse que vous évoquez : c'est que ce n'est pas moi qui vais défendre le projet de loi décentralisation au Parlement, c'est N. Sarkozy. Ce n'est pas moi qui vais défendre au Parlement la loi sur les retraites : y compris les passages sur l'Education sont portés au Parlement par mes collègues."

C'est-à-dire que vous ne serez pas à l'Assemblée, par exemple, ce jour là ?

- "Eh non ! j'aimerais bien, mais ce n'est pas mon métier. Ce n'est pas moi qui défends ces projets de loi [...]."

Vous pourrez ajouter ce que dit M. Charasse : à l'époque, en 1982, de la première vraie décentralisation, tout se réglait avec G. Deferre qui était le ministre de l'Intérieur et de la Décentralisation. Vous voyez, je vous donne une arme, parce qu'il faut dire ce qu'il faut dire !

- "Evidement, et N. Sarkozy n'est pas ministre de l'Intérieur seulement, mais aussi ministre des Libertés locales, c'est-à-dire de la décentralisation."

Vous nous faites comprendre qu'il y a peut être un nouveau Ferry. Est-ce que c'est la moitié ou le tiers du Ferry d'avant ?
- "Oh ! Je vous répondrais volontiers que c'est le double! C'est comme dans les jeux Nintendo de ma fille, on voit que l'on perd des vies quand on est attaqué sur les flancs et puis on en regagne quand on réussit quelque chose... Il faut attendre la fin du parcours pour voir si on a perdu ou si on a gagné."
Le philosophe Ferry pense ou penserait que l'épreuve fortifie ?
- "Evidemment, ça c'est clair, ça fait partie du métier de ministre de l'Education nationale."
Sept des neuf Présidents de régions de gauche réclament le retrait du projet de décentralisation dans le domaine de l'Education. Dans votre bureau, entre nous, les yeux dans les yeux, ils vous disent la même chose ?

- "Non, ils ne disent pas la même chose. Bon, je ne vais pas citer de noms, parce que ce serait désobligeant, mais je peux vous dire que j'ai reçu trois présidents de régions de gauche qui, les yeux dans les yeux, m'ont dit "vous n'allez pas assez loin, pourquoi vous ne transférez pas la territoriale, les infirmières et surtout ne lâchez pas". Et ça, c'est vraiment quelque chose qui m'épate. Regardez les propos de M. Charasse hier même, je le cite, il disait : "Vous allez m'expliquer en quoi le service public et la République seraient menacés si demain le cuisinier du collège du Puy-de-Dôme, qui par ailleurs est un de mes copains, se trouve départemental plutôt que d'Etat. Il faut arrêter de se moquer du monde !". Et quand il dit "il faut arrêter de se moquer du monde", ce n'est pas à moi qu'il s'adresse, c'est à ses collègues du Parti socialiste."
Est-ce qu'un jour vous viendrez bientôt un matin nous parler, après la gestion des carrières, des TOS, des transferts, des vrais enjeux de l'école : de l'échec à l'école, du collège unique, du voile, de la violence. Vous y arriverez un jour ?
- "C'est mon rêve. Ce que je voudrais, c'est qu'en effet le ministère de l'Education nationale ne soit pas plombé par des dossiers qui sont certes très importants et dont je suis totalement solidaire, mais qui ne sont pas Education nationale. Le vrai problème dans l'Education nationale, quand on parle par exemple du malaise des enseignants, c'est évidemment l'insécurité, les incivilités, l'échec scolaire que l'on ne parvient pas suffisamment à enrayer... C'est à ces vraies questions-là qu'il faut reprendre."

Alors, vous viendrez en parler...

- "Volontiers."

Dernière remarque : L. Jospin a aidé le SOS Racisme de M. Boutih, avec les fonds spéciaux. Est-ce que cela vous choque ?

- "Non, ce qui me choque ce n'est pas qu'il l'ait fait, c'est que ça ne soit pas transparent et que ça n'ait pas été dit. Il n'y a plus un centime de fonds spéciaux dans les ministères aujourd'hui. Ce qui me choque, c'est l'attitude d'un certain nombre de ministres antérieurs qui disaient "nous, on n'avait pas de fonds spéciaux, on ne savait pas ce que c'était". Au ministère de l'Education nationale, il y avait 350.000 FF par mois en liquide. On peut être contre, on peut être pour, ça n'avait rien d'illégal. Ce qui n'est pas normal c'est de parler d'auto-augmentation du salaire des ministres quand on sait ce qui existait avant et je trouve que ce n'est pas correct."

Autrement dit, vous, vous n'avez pas le sou caché ?

- "Non, pas un centime de caché, je n'ai même de quoi payer un café ! Je peux vous dire que tout est payé sur mon salaire¿"

Tiens, on va vous le payer avec Julie !

- "Ah ! Vous êtes gentils !"

Et de toutes façons, on ne vous demande rien !

- "Ce n'est pas pour faire pitié. C'est simplement pour dire que c'est transparent et qu'au moins, pour l'instant, c'est clair."

(Source : premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 6 juin 2003)

France-Inter le 11 juin

S. Paoli-. La "méthode Sarkozy", pour reprendre l'expression P. Gonthier, secrétaire général de l'UNSA-Education, a-t-elle sauvé le déroulement des épreuves du Baccalauréat ? Et le Premier ministre, J.-P. Raffarin, dans le fief électoral du ministre de l'Intérieur, à Asnières hier soir, ce qu'il appelle le "Sarkoland", d'affirmer sa grande détermination à ne pas céder sur les retraites, ce qui explique que le Gouvernement a été plus souple sur la question de la décentralisation.

Un question pour le philosophe que vous êtes, à la veille du Baccalauréat : peut-on préférer son parti à sa patrie ? Y a-t-il de quoi présenter des excuses au Parti socialiste, telles qu'il les demande ?

- "C'est une question amusante..."

Cela ne fait pas rire les socialistes !

- "Je ne crois pas que c'était fait pour, si j'ai bien compris l'opération. Mais je crois en effet qu'il y a un vrai problème sur la question des retraites, et plus généralement des réformes qui sont en cours aujourd'hui, parce, vous le savez comme moi, cette réforme des retraites est non seulement inévitable, mais elle est à peu de chose près ce que les socialistes avaient dans leurs cartons. Il y avait un très joli petit dessin de Plantu, à la Une du Monde, où on voyait un petit Jospin qui était par-dessus les épaules de J.-P. Raffarin et qui disait "Ah, ils m'ont piqué ma réforme !". Donc c'est vrai que c'est toujours irritant, surtout quand on vient un peu de l'extérieur du monde politique, de voir des gens s'opposer à des réformes, dont ils savent en privé parfaitement qu'elles sont non seulement nécessaires, mais sur le fond très bonnes, alors qu'on est obligé de les faire et que les Français peuvent parfaitement comprendre qu'à partir du moment où nous vivons 20 ans ou 30 ans de plus qu'au début de ce siècle, et qu'on gagne, paraît-il, trois mois de vie par an, il est évident qu'il n'y a pas de solution autre qu'augmenter la durée de cotisation pour payer les retraites de ceux qui sont à la retraite."

Mais sur la méthode de communication, il y a un côté "bon flic, méchant flic", Sarkozy et vous qui négociez d'un côté sur la décentralisation, et le Premier ministre qui va taper du poing sur la table une heure après !

- "Non, écoutez, disons les choses comme elles sont et revenons à la vérité des choses. Il est clair qu'il y a deux réformes qui font manifestement problèmes, au sein de l'Education nationale, dont les effets sont perçus comme négatifs au sein de l'Education nationale, c'est la réforme de la décentralisation, qui est une bonne réforme mais qui inquiète un certain nombre de personnels, et d'autre part la réforme des retraites. La réforme des retraites inquiète les professeurs pour des raisons, qui sont des raisons de fond, pas si faciles que ça à analyser, mais notamment parce qu'ils ont plutôt en tête l'idée de partir, disons-le franchement, pour certains d'entre eux, le plus tôt possible. Et au fond, cette réforme leur dit : "Vous allez travailler deux ou trois ans de plus". Donc, évidemment, ce n'est pas bien pris. Et disons les choses, là aussi, très simplement : N. Sarkozy est en charge de la réforme de la décentralisation, puisque c'est lui, et pas moi, qui va la défendre devant le Parlement, y compris les passages qui concernent l'Education. Et mes collègues J.-P. Delevoye et F. Fillon sont en charge, devant le Parlement, aujourd'hui même d'ailleurs, de la réforme sur les retraites..."

Alors, que vous reste-t-il ?

- "Il me reste l'Education nationale, ce qui est déjà pas mal. Vous savez, si vous avez envie de voir comment cela se passe, c'est déjà ce que l'on appelle un "temps plein". Donc, il est parfaitement normal que N. Sarkozy, d'un côté, et J.-P. Delevoye de l'autre, reçoivent avec moi, à l'Education nationale, les syndicats et les partenaires sociaux, sur des réformes qu'ils défendent au Parlement. Ce qui serait surréaliste, c'est qu'on ne le fasse pas. Comment voulez-vous que les uns sans les autres, on reçoive aujourd'hui les partenaires sociaux sur l'Education nationale, s'agissant de réformes que je ne vais pas moi-même défendre devant le Parlement ? C'est quand même surréaliste."

J'en conviens, mais pourquoi ce qui est possible maintenant, en tout cas depuis hier soir, ne l'était-il pas il y a 48 heures, trois jours ou une semaine ? Qu'est-ce qu'il y a de nouveau, au fond ?

- "Je suis quand même bien placé pour le savoir, cela fait trois semaines que je reçois, pratiquement tous les jours, y compris même parfois le week-end, les syndicats. Cela ne date pas d'hier, cela fait trois semaines de négociations syndicales. Et par ailleurs, je vais vous dire aussi comment cela se passe : il est très difficile de commencer à négocier quand on n'a pas encore de textes. Il faut quand même rappeler le calendrier : le 28 février, le Premier ministre annonce les grands axes de la décentralisation ; après, les services se mettent à travailler pour rédiger un avant-projet de loi sur la décentralisation ; cela fait plus de 100 pages, honnêtement, ce n'est pas de la poésie, cela demande énormément de travail ; une fois qu'on a le texte, eh bien, on le met sur la table et on le négocie, avant de le présenter, à partir du 15 septembre prochain, devant le Conseil d'Etat. Mais encore faut-il avoir le texte avant de l'ouvrir à la négociation, sinon, sur quoi voulez-vous qu'on discute ?"

Mais est-ce que ce n'est pas précisément la négociation qui a peut-être manqué le plus dans cette affaire ? Quand les syndicats d'enseignants - je cote les quotidiens de ce matin - disent que c'est "la méthode Sarkozy" qui a sauvé le Baccalauréat, qu'est-ce que vous avez comme argument ?

- "Je ne crois pas qu'ils disent ça. C'est la presse, les titres de la presse..."

Elle dit n'importe quoi, la presse, comme toujours !

- "Cela arrive parfois quand même !"

Et les philosophes aussi, vous savez !

- "Et les journalistes également, comme cela, cela fait "quinze partout" ! Cela arrive largement des deux côtés, pour être franc. Ce n'est pas toujours dans le même sens. Et ce que je constate simplement, c'est que la concertation est ouverte, les syndicats - contrairement à ce que l'on disait, souvenez-vous, il y a trois semaines, on disait qu'il n'y avait pas de dialogue social ; aujourd'hui, on dit qu'il y a des reculs ou que sais-je ! - ont accepté ce dialogue, ils ont accepté la méthode de travail et ils reconnaissent aujourd'hui, ce qui me paraît très positif, qu'il y a des avancées. Alors, il y a en effet un certain nombre d'avancées sur la décentralisation, aussi - on n'en a pas beaucoup parlé - sur la gestion des fins de carrière, qui est un point important dans l'Education nationale, parce qu'il s'agit de proposer à nos collègues un certain nombre d'aménagements de fin de carrière, par exemple la possibilité de racheter des années d'études, mais aussi la possibilité d'avoir par exemple des mi-temps en fin de carrière, voire d'autres carrières, d'avoir une mobilité, ce que l'on appelle des "secondes carrières", parce qu'il y a beaucoup de professeurs qui, aujourd'hui, rentrent dans le métier en se disant qu'ils vont peut-être y rester huit ou dix ans, mais qu'ils ne vont pas y passer quarante ans. Il est donc important aussi de proposer cette mobilité des carrières aux enseignants, qui en ont très envie je crois."

Mais ce qui frappe, c'est que tout le monde s'y met, y compris A. Juppé qui, dans les pages des Echos ce matin, dit qu'il va organiser un débat sur les carrières des enseignants, qui va durer plusieurs mois.

- "Je vais lancer - et je pense que c'est une très bonne idée que tout le monde y participe - un grand débat national, qui aboutira à une révision, à une nouvelle loi d'orientation. Vous savez que la loi d'orientation sur l'école date aujourd'hui de 1989, c'est la loi d'orientation Jospin. Je proposerai une nouvelle loi d'orientation au printemps 2004 et, évidemment, pour la préparer, je souhaite que la nation toute entière y participe. Evidemment les enseignants, évidemment les partenaires sociaux, mais aussi l'ensemble des citoyens et, bien sûr, les élus et notamment les parlementaires, et bien sûr les parents, les familles, que chacun s'associe à cette réflexion sur les missions de l'école. Car, vous le savez bien, on demande aujourd'hui tout et n'importe quoi à l'école. Les missions de l'école ne sont plus claires, elles ne sont plus précisées de façon limpide pour chacun d'entre nous. Je crois que cette révision de la loi d'orientation sera l'occasion de le faire."

Mais c'est décidément un rôle et une fonction ingrate que la vôtre ! Quand on entend un J. Lang, qui vous avait accueilli en ouvrant vraiment la porte en grand, qui s'interroge maintenant sur la question du transfert des 110.000 personnels vers les départements et les régions, et qui demande en quoi cela apporte-t-il un bienfait aux élèves, en taxant vous "d'amateurisme", en tout cas le ministère de l'Education nationale ! Qu'est-ce que vous répondez ?

- "J. Lang n'a qu'une crainte : c'est que je réussisse là où il a échoué, c'est-à-dire que je fasse des réformes. Il faut rappeler les choses historiquement. La période Allègre a été une période où, à la fin du mandat de C. Allègre, les professeurs [.?.] du Parti socialiste en public. Et c'est la raison pour laquelle L. Jospin a décidé de se séparer de son ami C. Allègre. On ne peut pas dire que les choses s'étaient bien passées, il y avait eu jusqu'à 2 millions de personnes à Paris. Je le rappelle quand même pour mémoire ! A ce moment-là, J. Lang a été mis en place pour remplacer Allègre, avec une mission qui était très claire : c'était de renouer les liens, avant les élections, avec le monde enseignant. Et on lui a dit de ne surtout rien faire, de ne faire aucune réforme, d'arranger les choses. Et il a su faire cela admirablement ! Cela supposait quand même une chose : c'est qu'on nie la réalité des problèmes. C'est-à-dire qu'il fallait nier la réalité de l'illétrisme, il fallait dire que l'insécurité était un fantasme sécuritaire de la droite, il fallait dire que l'échec scolaire, tout cela était très surfait et que cela n'existait pas vraiment. Bref, J. Lang a admirablement su nier la totalité des problèmes réels de l'Education nationale et admirablement su amuser le client en créant des diversions, en disant qu'on allait faire de l'animation culturelle dans les collèges, des petites choses comme cela, des petites réformettes. Et il a une angoisse au monde : c'est que quelqu'un à sa place réussisse à faire des réformes ! Eh bien, c'est ce que nous sommes en train de faire. Et cela ne marche pas si mal que cela, curieusement ! Evidemment, c'est difficile. Il y a une prime à la paresse qui est tout à fait extraordinaire dans ce ministère : si on ne fait rien, c'est sûr qu'on n'a pas d'ennui !"

Etes-vous sûr, ce matin, à l'heure où nous nous exprimons, que les épreuves du Baccalauréat vont pouvoir se dérouler normalement ? On voit - pardon de citer encore la presse, mais on fait avec ce que l'on a ! - que certains enseignants s'interrogent sur leur volonté ou pas de corriger les épreuves...

- "D'abord, ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit. J'ai été conseiller de direction de plusieurs journaux pendant des années, et je n'ai donc aucun mépris pour la presse. Je dis simplement que tout ce qu'on lit dans la presse n'est pas forcément vrai. Vous pouvez quand même m'accorder que c'est un minimum."

[...] Franchement, ce que l'on lit dans les quotidiens, ce matin, me paraît assez sérieux et de vraies questions sont posées...

- "Les quotidiens ne disent pas tous la même chose, il y en a à droite, il y en a à gauche, mais ce n'est pas un débat sur la presse... D'abord, je suis très optimiste. Le Bac se passera bien, j'en suis convaincu. Ce que je crains, ce sont deux choses : c'est qu'il y ait des petits commandos - parce que le Bac, ce sont plus de 600.000 élèves, ce sont des milliers et des milliers de points de centres d'examen, c'est donc un examen très difficile à faire passer, même quand tout va bien, et donc relativement facile à déstabiliser -, ce que je crains c'est qu'évidemment des petits commandos, il y en aura probablement, il y aura des petits pépins. Mais ce que je craindrais encore plus, c'est qu'un certain nombre de professeurs - mais je ne crois pas que cela se passera comme cela - décident de faire ce que l'on appelle dans le jargon la grève "docimologique", c'est-à-dire qu'on note par exemple entre 15 et 20, ou on met 10 ou 20 à tout le monde... Je crois que ce serait une très grave erreur, pour une raison de fond : c'est que cela reviendrait à tourner le Bac en dérision. Et il y a toujours une menace derrière, quand on tourne le Bac en dérision : c'est de dire qu'on va le supprimer, que cela coûte très cher, que c'est un examen énorme, qu'à la place, on va mettre un contrôle continu en terminal et qu'on mettra un examen d'entrée à l'université. Et ça, je ne le veux à aucun prix. Donc, je voudrais appeler à la responsabilité des enseignants. Et je pense que l'immense majorité d'entre eux sont d'accord avec cela. Nous avons parfaitement les moyens républicains de nous opposer les uns aux autres par la grève et par les manifestations. Ne prenons pas les élèves en otages. Et je note d'ailleurs - et je leur rends hommage - que toutes les organisations syndicales ont très clairement et sans condition appelé au non-boycott des examens. Je m'en réjouis infiniment et je pense que le Bac se passera très bien. Je dis donc clairement aux familles et aux élèves : préparez-vous à passer le Bac, parce qu'il va se passer, ce Bac."

(Source : premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 12 juin 2003)

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