Interview de Mme Michèle Alliot-Marie, ministre de la défense, dans "Le Marin" du 18 juillet 2003, sur le nouveau statut de la société DCN, la coopération en Europe dans l'industrie navale, la politique de la France en faveur de son armée et les perspectives de défense européenne. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de Mme Michèle Alliot-Marie, ministre de la défense, dans "Le Marin" du 18 juillet 2003, sur le nouveau statut de la société DCN, la coopération en Europe dans l'industrie navale, la politique de la France en faveur de son armée et les perspectives de défense européenne.

Personnalité, fonction : ALLIOT MARIE Michèle.

FRANCE. Ministre de la défense

ti : Le Marin

Jugez-vous les conditions du changement de statut de DCN satisfaisantes ? La question du paiement de la TVA par la Marine a-t-elle été réglée ?

Michèle Alliot-Marie, ministre de la défense
La société DCN est désormais constituée, selon le calendrier prévu. Elle a les moyens d'être une entreprise performante, compétitive et rentable pour la meilleure satisfaction de ses clients au premier rang desquels figure la marine nationale. Comme il s'y était engagé, l'Etat a donné à l'entreprise les moyens de sa réussite, en la dotant de plus de 560 millions d'euros de fonds propres. Elle dispose ainsi de la surface financière suffisante pour exercer son activité, maîtriser son développement et procéder aux investissements nécessaires. Le projet de transformation de DCN est ambitieux.
Il repose sur des objectifs réalistes de gains de productivité ainsi que sur des plans d'action crédibles et précis. L'entreprise doit atteindre un résultat net positif dès 2005. Il lui appartient de faire la preuve de son dynamisme. S'agissant du paiement de la TVA, il est acquis que cette mesure sera neutre pour le budget de la défense.

Quel est l'objectif en terme d'effectifs ?

Les prévisions d'effectifs sont de l'ordre de 12 300 à 12 500 personnes à la fin de 2005. Les adaptations d'effectifs porteront en particulier sur les fonctions de soutien et d'administration. Elles ne se traduiront donc pas par un plan social. Une attention particulière est portée aux personnels, dans le cadre d'une gestion des ressources humaines rénovée.

L'article de loi portant changement de statut de DCN stipule que le capital de DCN est entièrement détenu par l'Etat : cela n'est-il pas bloquant pour des alliances capitalistiques ?

Avec son nouveau statut, DCN est capable de jouer un rôle majeur dans l'évolution de l'industrie navale européenne, au moyen d'alliances nationales et européennes. La nouvelle société doit maintenant trouver elle-même les moyens de son efficacité. Elle a été constituée dans ce but.

Selon vous, des industriels tels que DCN et/ou Thales peuvent-ils, doivent-ils devenir actionnaires de HDW, racheté par un fonds de pension américain qui souhaite aujourd'hui s'en séparer ?

L'Europe de la défense ne peut se construire sans le soutien d'une industrie européenne de l'armement forte, compétitive et innovante. Les entreprises noueront les alliances qui leur semblent avantageuses le moment venu. Si l'on veut créer une industrie européenne de l'armement, les alliances doivent se faire par priorité entre industriels européens. Je note que DCN a déjà noué un partenariat structurant avec Thales, en constituant une filiale commune Armaris. Si cette alliance peut se développer en Europe, une telle évolution ne peut qu'être favorable. J'attire avec force l'attention des industriels sur les problèmes de dépendance technologique à l'égard de l'étranger ou de prise de contrôle d'entreprises européennes par des intérêts non européens. J'ai d'ailleurs demandé à ce que l'on me rende un rapport sur ce sujet.

On prête au grand chantier public espagnol Izar le désir de voir se créer un consortium naval militaire réunissant les chantiers français, espagnols et italiens. Qu'en pensez-vous, sachant qu'Izar et Fincantieri travaillent en collaboration avec l'industrie américaine ?

Les Espagnols et les Italiens, comme d'ailleurs les Allemands, sont des partenaires de grande qualité et très performants dans le domaine de la construction et de l'intégration des systèmes navals. DCN travaille depuis plusieurs années déjà avec les entreprises que vous évoquez, pour la construction en particulier de sous-marins et de frégates. La consolidation des alliances déjà nouées par DCN est un élément important de la compétitivité européenne.

La coopération avec les Britanniques sur les projets de porte-avions était déjà difficile pour des raisons techniques et de calendrier. La crise irakienne aggrave-t-elle les difficultés de coopération ? Une tendance se dessine-t-elle dans les études commandées sur cette question de coopération ainsi que sur le mode de propulsion du porte-avions français?

Le différend sur la question irakienne n'a pas eu de répercussion sur nos projets de coopération. Nous avons décidé de soutenir ensemble l'Agence européenne de développement et d'acquisition de capacité. Nous examinons actuellement ensemble les possibilités de coopération franco-britannique pour la construction du deuxième porte-avions que la France a inscrit dans sa loi de programmation militaire 2003-2008. Le mode de propulsion de ce porte-avions est à l'étude. Les options seront prises à l'automne comme prévu.

L'industrie navale européenne n'est-elle pas à la traîne en terme de coopération ?

Nous avons de nombreux exemples de coopération européenne dans le domaine naval, par exemple les frégates Horizon et Multimissions avec l'Italie, les sous-marins Scorpène avec l'Espagne. Comme je vous l'ai dit des discussions sont en cours entre la France et le Royaume-Uni au sujet du porte-avions. Ces programmes européens montrent bien la voie à suivre.

Les Britanniques ont accepté que Thales, société contrôlée par des capitaux français même si elle possède des usines au Royaume-Uni, remporte une part des contrats sur la construction de leurs deux futurs porte-aéronefs. Pourrait-on imaginer une ouverture semblable en France et dans quel domaine ?

La coopération implique qu'un véritable marché de l'armement européen s'organise. C'est le sens des propositions que nous avons faites à nos partenaires.

Les chantiers de l'Atlantique, le plus grand chantier naval civil français, dont Alstom, son propriétaire, souhaite se séparer, sont confrontés à une forte baisse de leur carnet de commandes. Pensez-vous qu'un rapprochement avec DCN soit souhaitable ? Pensez vous que les chantiers de l'Atlantique puissent bénéficier d'apports de commandes militaires : frégates, porte-avions ?

DCN et les Chantiers de l'Atlantique développent ensemble le futur bâtiment de projection et de commandement. La bonne réalisation de ce projet est notre priorité actuelle.

L'état-major de la Marine serait favorable à un regroupement de l'ensemble des sous-marins nucléaires sur Brest, ce qui suppose de réaffecter les SNA de Toulon. Qu'en pensez vous ?

Le ministère de la Défense s'est profondément réformé depuis 1996. Il doit continuer à accomplir des progrès pour rester à la pointe de la réforme de l'Etat. Dans ce cadre, les armées connaissent des mouvements de rationalisation. S'agissant de l'entretien des sous-marins, les études sont encore en cours. Une décision sera prise dans quelques mois.

Rares ont été les lois de programmation militaire à avoir été respectées. Celle qui est aujourd'hui en vigueur est volontariste. Pensez-vous que le budget de la nation permettra de la respecter ou bien faut-il déjà prévoir des aménagements, par exemple sur les commandes de Rafale ?

Le Président de la République et le gouvernement ont décidé de faire du renforcement des capacités opérationnelles de nos forces armées une priorité. Il est indispensable de pouvoir donner à notre défense les moyens qui permettent de protéger nos concitoyens, de retrouver une crédibilité et d'assumer les ambitions internationales de la France. Avec toute l'énergie nécessaire, je veillerai à ce que ces engagements en matière de défense soient respectés, en m'assurant que la loi de programmation militaire sera pleinement menée à terme. Vous savez qu'elle prévoit la livraison de 19 Rafale Marine et de 57 Rafale Air. Ce programme, qui a déjà subi trop de retards, est impératif.

La dissuasion nucléaire, dont les sous-marins de la Force océanique stratégique sont le vecteur principal, de la défense. En l'absence d'un adversaire clairement désigné, cela a-t-il encore un sens ?

Au moment où nous assistons à la prolifération des armes de destruction massive dans de nombreux pays dont les régimes sont souvent instables, voire incertains, la dissuasion nucléaire est un fondement essentiel de notre sécurité. Même si la France ne connaît pas aujourd'hui d'adversaire désigné, elle ne doit pas pour autant exclure l'hypothèse d'une menace majeure contre ses intérêts vitaux. Je rappelle que, conformément à la doctrine française de dissuasion, les moyens tant dans leur volume que dans leurs caractéristiques correspondent à un concept de stricte suffisance.

La France remplit-elle la part qui lui incombe au regard de l'objectif d'Helsinki, notamment dans le domaine naval ?

Le redressement de l'effort de défense et la priorité donnée à la résorption des lacunes capacitaires contribuent directement à la réalisation des objectifs retenus par les Quinze pour l'Europe de la défense. Avec une contribution de l'ordre d'un cinquième de l'effort global des Européens, la France souhaite jouer pleinement son rôle de force motrice. Au travers de sa loi de programmation militaire, la France a décidé d'agir pour être en mesure, à partir de 2006, de tenir le rôle de nation cadre lors d'opérations dirigées par l'UE. Dans le domaine naval, les frégates Horizon, les Bâtiments de Projection et de Commandement (BPC) et les frégates européennes Multimissions répondent directement aux besoins identifiés des Européens.

L'effort des autres membres de l'Union est-il suffisant, dans le domaine militaire en général et naval en particulier ?

Comme l'a souligné le Président de la République, " l'Europe doit prendre conscience de la nécessité d'exprimer sa propre vision des problèmes du monde et de soutenir cette vision d'une défense commune crédible ". Asseoir une défense commune implique de faire un effort sur les budgets de défense au niveau européen. La France encourage donc ses partenaires européens à faire un effort dans ce domaine.
Il convient par ailleurs pour conforter cette défense commune de mettre en place une industrie européenne de l'armement. C'est pourquoi la France, l'Allemagne et la Grande Bretagne préconisent la mise en place d'une agence de développement et d'acquisition des capacités de défense au sein de l'Union européenne.

A Helsinki il y a trois ans et demi, l'Union européenne s'est fixée pour objectif, à la fin 2003, de pouvoir déployer 60 000 hommes dans un délai de 60 jours pour une durée d'un an. Cet objectif - que les Etats-Unis ont largement dépassé en Irak - sera-t-il atteint ?

Je suis très confiante. Les actions menées en Macédoine, depuis le 31 mars dernier, celle menée actuellement de façon autonome par l'Union européenne, montrent l'efficacité de l'engagement européen sur le terrain. Lors du Conseil des ministres de la défense du 19 mai, nous avons constaté que l'Union possède maintenant la capacité opérationnelle pour mener une série de missions, tout en étant encore limitée par des lacunes reconnues et identifiées, et que nous nous attachons à combler. L'année 2003 sera une étape essentielle dans ce domaine.

Quelle Europe politique de la Défense et la sécurité européenne peut-on espérer après les divisions profondes qui sont apparues lors de la crise irakienne entre la France et la Grande-Bretagne, quatre ans après le sommet de Saint Malo ?

Les différends, au demeurant limités à des questions de méthodes et de calendriers, avec les Britanniques, ne nous ont pas empêchés, au même moment, de faire avancer ensemble l'Europe de la défense, notamment au Touquet. L'Europe s'est construite en surmontant avec succès les différentes difficultés auxquelles elle a été confrontée. Notre défi réside dans notre capacité à nous enrichir de nos différences, en approfondissant notre concertation, pour construire un véritable pôle politique qui participe à la paix et à la stabilité dans un monde multipolaire. C'est tout l'enjeu de l'Europe de la défense que nous voulons construire, fondée sur des capacités militaires européennes renforcées qui contribueront également à donner à l'Alliance atlantique une nouvelle vitalité et ouvriront la voie à une relation transatlantique renouvelée.

(Source http://www.defense.gouv.fr, le 31 juillet 2003)

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