Interview de M. François Chérèque, secrétaire général de la CFDT, à Europe 1 le 11 juillet 2003, sur la signature de l'accord sur la réforme du régime d'assurance chômage des intermittents du spectacle et les contestations qu'il suscite, au sein notamment de la CGT et de la CFDT. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Interview de M. François Chérèque, secrétaire général de la CFDT, à Europe 1 le 11 juillet 2003, sur la signature de l'accord sur la réforme du régime d'assurance chômage des intermittents du spectacle et les contestations qu'il suscite, au sein notamment de la CGT et de la CFDT.

Personnalité, fonction : CHEREQUE François, CHABOT Arlette.

FRANCE. CFDT, secrétaire général

ti : Arlette Chabot .- Après les Francofolies, les Festivals d'Aix et d'Avignon sont annulés. Est-ce que vous ne vous sentez pas quand même un peu responsable de ce qui se passe, en ayant accepté un accord que les intermittents du spectacle continuent à refuser énergiquement ?

François Chérèque .- "Responsable, non. Je suis plutôt triste de voir ce qui se passe dans ces festivals, qui sont annulés, pour l'image que l'on donne pour tous les touristes français ou étrangers, qui voulaient profiter de leurs vacances. Triste pour tous ceux qui ont travaillé, pendant parfois une année, pour préparer leur spectacle, qui voulaient le faire et qui ne peuvent pas le faire. Triste pour tous ces saisonniers qui, autour des festivals, devaient travailler : on parle de 200 à 300 postes de saisonniers supprimés à Avignon. Je suis en colère, parce qu'on a défendu le régime des intermittents du spectacle. On permet aux intermittents du spectacle de travailler 510 heures, c'est-à-dire l'équivalent de trois mois sur une moyenne de 35 heures, et d'être indemnisés huit mois, c'est-à-dire de travailler trois mois et d'être payés pendant onze mois. Et c'est cela qu'on appelle un "accord scélérat" ! C'est-à-dire qu'un salarié intermittent du spectacle, par rapport à un salarié "normal" du privé, on lui demande, quand il est au chômage, de travailler deux fois plus pour avoir deux fois moins de chômage. On donne donc un système particulier et spécifique, parce qu'ils ont une profession spécifique, aux intermittents du spectacle, et payé par la solidarité de tous les autres. C'est-à-dire que, quand un intermittent paye un euro, il touche dix euros, et les neuf, ce sont les autres salariés du privé qui les payent. Donc je ne comprends pas que l'on dise que c'est un accord scélérat ; ce n'est pas un accord scélérat. Nous, la CFDT, on est les seuls, avec la CFTC et la CGC, à signer ces accords depuis trente ans. Et aujourd'hui, alors qu'on maintient le meilleur système au monde, nous dit-on, on nous dit qu'on fait un accord scélérat. Je suis donc en colère ce matin, parce qu'à Avignon, et en particulier à Aix et à La Rochelle, la majorité des intermittents voulaient travailler. Et ce sont des gens de l'extérieur qui les empêchent de travailler."

Vous dites qu'au fond, ils sont manipulés, qu'il y a des gauchistes, des irresponsables, que c'est la CGT ?

- "La CGT du spectacle tient un discours et une action qui est très surprenante pour un syndicat. On parle de guerre sociale ; on n'est pas en guerre. On a le meilleur système social en Europe ! On est donc pas en guerre, on le défend et on l'adapte selon nos moyens. Le responsable, M. Voirin, nous dit : "c'est une guerre, on gagne des batailles, on ferme les festivals, mais moi, je m'en fous, je vais quand même au spectacle au Stade de France." Cette attitude, c'est comme si, dans une entreprise, une section syndicale, parce qu'elle est a des problèmes financiers, faisait fermer la boîte. On n'a jamais vu cela dans le syndicalisme. Je ne comprends donc pas cette démarche extrémiste. Qu'est-ce que l'on cherche, là ?"

Néanmoins, vous avez dû vous imaginer les conséquences de votre accord, c'est-à-dire qu'il y aurait 20 à 25 % des intermittents qui seraient écartés de l'indemnisation, et que ce serait forcément les plus précaires et notamment les plus jeunes ?

- "Mais non ! On nous dit cela depuis dix ans. A chaque fois qu'on adapte, selon nos moyens, le système des intermittents du spectacle, on nous dit qu'on va supprimer 20 à 30 % des intermittents. Le même responsable de la CGT nous a dit cela il y a trois ans et c'est pour cela qu'il n'a pas signé. Et aujourd'hui, il défend cet accord là en nous disant qu'on va diminuer !"

Donc, c'est faux ?

- "Depuis dix ans, on a multiplié par deux le nombre d'intermittents."

Parce qu'il y a eu par exemple l'audiovisuel qui s'est développé. Et là aussi, on voit qu'il y a des abus...

- "Concernant les abus, on a décidé que la branche professionnelle discute de cela, [...] le Gouvernement nous propose un plan. Mais à chaque fois, les entreprises s'adaptent au système et bien souvent, le système, c'est qu'on dit : "Vous avez fait vos 507 heures ; puisque vous êtes payé par l'Unedic, on vous demande de travailler au noir." Derrière, on adapte ce système-là, on le sait très bien. On veut donc moraliser le système, pour que les gens, quand ils travaillent, soient obligés de déclarer leur travail. Voilà le système ; c'est normal, c'est comme cela pour tous les salariés. Je répète que ce sont les salariés du privé qui financent."

Mais est-ce que vous iriez jusqu'à dire, dans cette logique, ce que disait E.-A. Seillière, c'est que c'est "le fric des travailleurs" qui finance le système des intermittents du spectacle ?

- "Que ce soit l'argent des salariés, oui. Mais nous, à la différence du Medef, on a voulu maintenir ce système-là. Le Medef voulait le supprimer. Et on a eu une bagarre forte vis-à-vis du Medef pour le maintenir. Je ne supporte donc pas aujourd'hui qu'on nous dise qu'on fait un accord scélérat, alors qu'on a sauvé le système. Tous les journaux font maintenant les comparaisons : c'est le seul système en Europe qui existe de cette façon."

Mais si votre accord était aussi bon, pourquoi le ministre de la Culture, J.-J. Aillagon, vous a-t-il demandé de le modifier un peu ou, en tout cas, d'étaler son application ?

- "Etaler son application jusqu'à 2005, cela permet effectivement, d'une part à la branche professionnelle - la négociation a commencé hier - de dire quelles sont les professions qui peuvent avoir accès au système, et au Gouvernement de mettre en place un contrôle pour les entreprises audiovisuelles, qui ont des excès. Cela nous permet de voir venir là-dessus et de régler le problème des gens qui seront exclus. Et à la CFDT, on veut bien évidemment s'occuper de ces personnes-là, c'est notre travail de syndicaliste."

Donc, selon vous, le Gouvernement doit, sans tarder, donner son agrément à cet accord ?

- "Ne pas donner cet agrément à cet accord, c'est le remettre en difficulté. On va inévitablement donner des armes au Medef, qui veut le supprimer. Notre objectif était donc de le maintenir et de le pérenniser à un bon niveau. Ne pas le donner, c'est le mettre en danger encore plus qu'il ne l'est aujourd'hui. Et les gens qui bloquent les festivals, inévitablement, mettent en danger leur propre outil de travail. Et cela ne s'est jamais vu."

On s'est demandé pourquoi il y a eu tant de précipitation à signer avant l'été, alors qu'il y avait justement les festivals qui arrivaient. On s'est dit qu'après tout, on en discute depuis tellement longtemps et tellement d'années, qu'on aurait pu organiser une table ronde qui aurait duré plusieurs semaines. Pourquoi vous êtes-vous précipité ?

- "Cela fait dix ans qu'on fait des tables rondes et qu'on nous dit qu'il faut attendre."

Vous avez cédé à la pression du Medef ?

- "Non ! Simplement, on discute depuis le printemps. Mais au printemps, le Gouvernement nous a dit de ne pas le faire, parce qu'il y avait le Festival de Cannes. Ensuite, il ne fallait pas embêter la CGT, parce qu'il ne fallait pas de conflit. Ensuite, il y avait le conflit des retraites. Mais si on ne le fait pas, les salariés du privé, on va leur augmenter leurs cotisations, pour mettre à flots ce système-là. On ne peut pas demander une pression financière supplémentaire aux salariés du privé. Ils paient suffisamment comme cela."

Certains disent qu'il y a justement une revanche de la CGT, après le conflit des retraites, c'est-à-dire que certains prendraient - c'est ce que dit le Gouvernement - leur revanche sur vous, qui avez suivi et accompagné le Gouvernement dans la réforme ?

- "Non, je distingue totalement l'action d'une branche professionnelle. Et je suis très bien placé pour savoir que, quand une branche professionnelle est en désaccord avec sa confédération, elle fait ce qu'elle veut. Je ne mets donc pas en accusation la confédération CGT sur ce que fait sa branche du spectacle. Et je ne veux pas imaginer que c'est cette démarche-là. Alors, que quelques individus veuillent le faire, oui. Mais la confédération CGT, non."

Donc, vos relations avec B. Thibault, qui n'existent pas depuis le mois de mai, ne vont pas être davantage perturbées par ce qui passe aujourd'hui chez les intermittents du spectacle ?

- "On va faire le bilan, une fois qu'on aura pris un peu de repos, des difficultés de compréhension qu'on a eu entre nous. Mais tout le travail que l'on a fait depuis une année, pour avancer ensemble sur ce système des retraites, on va l'entamer, j'en suis sûr, sur l'assurance maladie. Et ce qui se passe pour les intermittents du spectacle ne casse pas les relations que l'on peut avoir au niveau des confédérations. Et si on doit parler, on n'en fera pas une publicité particulière. Je crois que les meilleures choses se font généralement avec le moins de publicité possible."

Tous les jours, les [positions] que vous avez prises, sur les intermittents du spectacle et sur l'accord sur les retraites, sont contestées, même au sein de votre confédération. Est-ce que vous avez, depuis un ou deux mois, beaucoup de départs ? Perdez-vous beaucoup d'adhérents ?

- "Non. A ce jour, les responsables de quatre syndicats sur 1.500 ont décidé de quitter la CFDT. La majorité des adhérents, généralement, reste, parce que souvent, ils ne sont pas au courant que certains ont décidé de partir. Donc, pour moi, c'est à la marge. Des militants, qui sont en désaccord sur la ligne de la CFDT depuis très longtemps, se rendent compte qu'ils ne la feront pas changer. Donc, il y a une clarification politique. Je pense que c'est normal. Une fédération, celle des transports, leurs dirigeants se posent la même question : est-ce qu'ils doivent partir ? Mais je pense que c'est un débat. Une ligne politique, qui est décidée en congrès, se met en oeuvre. Certains ne sont pas d'accord et disent qu'ils doivent partir. Je le regrette, je souhaite garder le maximum de militants. Mais ces événements, qui ont déjà eu lieu en 1995, nous ont permis, après cette clarification, d'avoir un nombre d'adhérents qui a augmenté de façon très significative les trois années suivantes. Je pense que ce sera pareil cette fois-ci."

Sentez-vous le poids de l'extrême gauche dans ces mouvements ?

- "On est dans un débat où on a l'impression que tout est désespéré. On a le meilleur système de retraite et on le maintient, on a le meilleur système pour les intermittents du spectacle et on le maintient, on a le meilleur système d'assurance maladie et il faut réformer... Inévitablement, on a l'impression qu'on remet tout en cause. Non, on est en train de pérenniser tous ces systèmes. Et le résultat aux élections présidentielles - 12 % d'extrême gauche, avec des militants qui sont implantés dans les entreprises et dans le social -, inévitablement, on le retrouve là dans le mouvement social. Donc, si les syndicats, les confédérations n'ont pas une ligne de réforme, c'est-à-dire de négociation de la réforme, inévitablement, ils donnent prise à ces militants radicaux, qui s'expriment aujourd'hui, mais au grand détriment des salariés et de notre système de protection sociale."

Lundi prochain, 14 juillet, on attend l'intervention du président de la République qui, justement, n'a pas parlé et ne s'est jamais exprimé, ni sur les retraites ni sur ce conflit actuel des intermittents du spectacle. Qu'attendez-vous du président de la République ? Qu'il revienne un peu sur ce terrain social, lui qui disait qu'il fallait relancer le dialogue social ?

- "Il doit bien sûr dire ce qu'il en pense. Mais puisque le président de la République a dit que son quinquennat était placé sous le signe de l'international, je voudrais qu'il parle de l'Europe. On sait que les problèmes sociaux ne sont pas français, ils sont européens. Et il n'y a pas de discours du Gouvernement au niveau européen. Que veut le président de la République en termes de relance économique européenne ? L'avenir de l'emploi, l'avenir de nos systèmes sociaux, c'est au niveau européen qu'on les sauve. Et là, je voudrais qu'il en parle, parce que personne n'en parle dans notre pays."

(Source : premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 1er août 2003)

Rechercher