Déclaration de Mme Claudie Haigneré, ministre déléguée à la recherche et aux nouvelles technologies, sur les perspectives de la recherche en sciences humaines et sociales, Gif-sur-Yvette, le 26 septembre 2003. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de Mme Claudie Haigneré, ministre déléguée à la recherche et aux nouvelles technologies, sur les perspectives de la recherche en sciences humaines et sociales, Gif-sur-Yvette, le 26 septembre 2003.

Personnalité, fonction : HAIGNERE Claudie.

FRANCE. Ministre délégué à la recherche et aux nouvelles technologies

Circonstances : Clôture du Colloque "Prospectives en sciences humaines et sociales", Gif-sur-Yvette, le 26 septembre 2003

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Je suis très heureuse de pouvoir conclure ce colloque consacré aux sciences humaines et sociales. Permettez-moi avant toute chose de souligner que c'est la première occasion qui m'est donnée d'intervenir en compagnie du nouveau directeur général du CNRS, Bernard Larrouturou, dont la mission revêt à mes yeux un caractère majeur. Je me félicite que cette première prise de parole commune se fasse à propos d'un domaine scientifique aussi important que les sciences humaines et sociales, et dans une perspective majeure : celle de construire ensemble les chemins d'avenir de ce domaine, ce que pourront être ses prospectives. Je tiens à rendre hommage en ce sens à Jean-Marie Hombert, le Directeur du Département des Sciences de l'Homme et de la Société du CNRS, qui a pris le risque de proposer ainsi de grandes orientations. Pour la première fois, ce qui se fait fréquemment dans d'autres champs thématiques a rapproché responsables des équipes, des organismes, des institutions impliquées. Je sais que les discussions de ces trois journées ont été particulièrement fécondes et que la réflexion collective qui s'est ainsi dégagée constituera un élément central de notre action dans les mois à venir.

Bien naturellement, j'ai souhaité que le Ministère en charge de la Recherche s'associe en profondeur à une telle initiative. Plus largement, je me félicite que depuis mon arrivée rue Descartes, et là encore, comme c'était le cas dans la majeure partie des autres champs thématiques, le Ministère de la Recherche travaille à présent en étroite concertation avec les organismes de recherche pour définir des actions communes dans le domaine des sciences humaines sociales. Depuis un an, toutes les actions sont pensées, évaluées, engagées en parfaite synergie. Chacun ne peut que s'en féliciter. Prenons un exemple parmi d'autres : le Ministère de la Recherche a pris l'initiative de lancer en 2003 une action concertée incitative autour de l'apport de la réflexion en sciences humaines et sociales dans le domaine de la sécurité routière. Cette initiative a été lancée en partenariat avec le CNRS et l'INRETS. Elle a permis d'identifier une communauté de chercheurs restée jusqu'alors mal identifiée, dont des jeunes qui pourront bénéficier d'un certain nombre d'allocations de recherche pour travailler dans de bonnes conditions.


De manière générale, ce qui me frappe dans les différents déplacements que j'ai eu l'occasion de faire ou au cours de mes rencontres avec des chercheurs est l'excellence de la recherche française dans le domaine des sciences humaines et sociales. Elle rassemble d'extraordinaires découvreurs, des intellectuels majeurs de renommée internationale, des jeunes aux potentialités exceptionnelles. Les premiers résultats qui viennent de nous parvenir du comité des programmes montrent bien cette place éminente qu'occupe la France au niveau des appels d'offres européens. C'est bien cette excellence qu'il s'agit d'affirmer et de projeter dans l'avenir. Cela suppose une politique volontariste, menée en étroite concertation avec tous les acteurs de la communauté scientifique. Cette politique s'articule à mes yeux autour de trois dimensions principales :

- Permettre le plein épanouissement des chercheurs ;
- Offrir les instruments de recherche collective adaptés aux défis de demain ;
- Tracer des priorités fortes, reconnues par tous.

Permettre le plein épanouissement des chercheurs passe à mes yeux par la mise en place d'un soutien aux projets d'excellence. Je mesure combien les UMR ou les unités propres portent de plus en plus cette volonté de soutenir de manière efficace les initiatives les plus suggestives. Je souhaite que le Ministère renforce une telle démarche. Il faut ainsi qu'à côté d'actions étroitement ciblées, les chercheurs trouvent des espaces de liberté pour voir soutenus des projets originaux, marqués du sceau de l'excellence internationale. Il en va de notre capacité à maintenir la position de prééminence de la France dans les principaux domaines de la recherche fondamentale, à commencer précisément par les sciences humaines et sociales.

J'avais décidé cette année que le Fonds National de la Science aide au montage de programmes européens. Les premiers résultats que j'ai mentionnés comme les témoignages de chercheurs m'ont permis de mesurer qu'il y avait là un vrai besoin. Je souhaite aussi qu'à partir de cette année, le Fonds National de la Science mette en place, à l'image de ce qui fait par exemple dans les sciences de la vie, des actions concertées incitatives généralement baptisées " blanches ", à savoir des actions concertées incitatives complètement ouvertes pour les thématiques et les conditions administratives, permettant le soutien des projets les plus prometteurs.

De même, je souhaite que le Fonds National de la Science apporte en 2004 un soutien encore plus marqué aux jeunes chercheurs. Je sais le rôle précieux de telles actions pour permettre le renouvellement le plus efficace. Sur ce dernier point, le CNRS a, à mes yeux, une mission spécifique à remplir. En mettant en place des passerelles souples et suffisamment nombreuses, entre les laboratoires et les établissements d'enseignement supérieur mais aussi secondaire, dont je mesure l'importance pour certains champs des sciences humaines et sociales, le CNRS est au coeur de cette action qui conditionne l'accès des jeunes les plus motivés et les plus brillants au monde de la recherche.

Je prendrai un exemple de cette question fondamentale, celui de l'archéologie. Depuis mon entrée en fonction, j'ai été confrontée à la situation difficile de l'archéologie préventive. Je n'ai eu cesse de défendre deux lignes d'action fortes sur une telle question. Il s'agit en effet à la fois de faire en sorte que les conditions de validation des recherches en archéologie préventive soient dûment reconnues par la communauté scientifique. Mais assurer la pérennité de l'INRAP, comme le permettent les nouveaux dispositifs adoptés à l'initiative du gouvernement, doit s'inscrire dans une meilleure articulation avec les établissement d'enseignement supérieur et de recherche. Je viens ainsi de demander à Gérard Chômier de continuer sa mission sur la recherche en archéologie préventive pour nous proposer les passerelles les plus adaptées entre l'INRAP d'un côté, le CNRS et les universités de l'autre.

Toutefois, les recherches en sciences humaines et sociales ne peuvent plus aujourd'hui se concevoir de manière étroitement individuelle. L'image du chercheur avec un crayon et une feuille de papier fait partie au mieux du passé, au pire des clichés. Lors de mes visites, j'ai pu mesuré combien la recherche en sciences humaines et sociales s'appuyait de plus en plus sur des instruments de recherche collective qui n'ont rien à envier à ceux des autres disciplines.

Le rayonnement de la recherche française s'appuie ainsi sur de grands établissements, confrontés à des défis nouveaux. Des écoles françaises à l'étranger aux maisons des sciences de l'homme, de telles institutions ont un rôle fondamental à jouer. Par le passé, elles ont eu tendance un peu à se replier sur elles-mêmes. Je crois au contraire qu'elles doivent être au c¿ur du dispositif de recherche nationale. Cela passe toutefois par la prise en compte de trois objectifs forts, qui en permettront la complète affirmation. Le premier est une meilleure articulation entre de tels établissements et les organismes de recherche, à commencer bien sûr par le CNRS, et les universités. Je sais qu'il reste beaucoup à faire en ce sens via des conventions ou des contrats adaptés.

Deuxième ligne d'action, celle de la mutualisation des moyens. On ne pourra pas faire tout bien partout. En revanche, on doit faire très bien en des endroits névralgiques, pour l'ensemble de la communauté. La nécessité de contrats d'objectifs, évalués et acceptés de manière collective, est bien au coeur de la notion même de réseau, qui sous-tend une distribution équilibrée des moyens.

Troisième dimension, celle de l'incubation de groupes de jeunes chercheurs. Par leur poids scientifique, de tels pôles de recherche ont en effet naturellement vocation à voir apparaître puis s'affirmer de nouvelles équipes, qui assureront la vitalité d'ensemble du dispositif.

Je me félicite que l'existant va s'enrichir dans les mois à venir. Au début de l'année prochaine, j'aurai ainsi le plaisir de porter sur les fonds baptismaux l'Institut National d'Histoire de l'Art (INHA). Là encore, un investissement aussi important n'a de sens que si il correspond pleinement aux besoins de l'ensemble de la communauté intéressée. Je me félicite dans cette direction que les dernières difficultés concernant notamment les fonds documentaires aient pu être écartées grâce à une volonté partagée et sans cesse réaffirmée de tous les intervenants. Le Ministère de la Recherche a d'ailleurs renforcé son soutien à l'INHA, notamment par l'affectation d'allocations de recherches. Dans peu de temps, Madame Sarah Wilson me rendra son rapport sur la manière d'aller encore plus loin, en particulier quant aux meilleurs moyens d'aboutir à un rayonnement national et international de l'INHA.

D'autres projets sont aussi bien avancés. Je pense au Musée du Quai Branly. L'espace qui sera réservé aux chercheurs au sein de cette nouvelle institution sera un élément majeur pour réaffirmer la place éminente occupée par des champs disciplinaires comme l'anthropologie ou l'ethnologie. Plus largement, je pense que dans ce rapport complexe entre patrimoine et recherche, nous devons avancer avec tous les intervenants du Ministère de la culture. L'accès aux collections, aux archives, aux manuscrits est la base du travail de nombre de chercheurs en sciences humaines et sociales. Il peut et doit être repensé, voire refondé pour les nouveaux musées.

Si nous sommes réunis aujourd'hui, c'est aussi pour nous interroger sur l'avenir des projets de recherche en sciences humaines et sociales. Cette rencontre a valeur emblématique car elle montre bien que rien ne se fera sans une concertation poussée. Rien ne se fera sans vous. Pour bien manifester l'importance que j'attache à ce processus de concertation, sans cesse renouvelé, j'ai souhaité relancer le Conseil national de coordination des sciences humaines et sociales. Il avait été créé il y a quelques années pour précisément accompagner les principales orientations dans le domaine et je souhaite qu'il puisse jouer un rôle actif au sein du mécanisme de concertation que j'appelle de mes v¿ux.

Il m'apparaît en effet nécessaire que se dessine un processus clair de définition de grandes priorités de recherche. Elles doivent à mon sens obéir à deux logiques fortes et concomitantes :

- Permettre d'affirmer la nécessité d'un soutien clair et affirmé pour les années à venir aux recherches en sciences humaines et sociales ;
- Répondre à une demande sociale forte qui se manifeste de plus en plus fortement.

S'il apparaît nécessaire de permettre à l'ensemble des champs disciplinaires de trouver leur juste place dans le dispositif de recherche nationale, il est dans le même temps clair que des affichages doivent être adoptés de manière collective pour bâtir des priorités politiques fortes. Certaines évolutions administratives, dont la mise en place du nouveau dispositif de loi de finances, suppose en effet l'identification de telles priorités. Mon souci est ainsi, comme j'ai eu l'occasion de le faire déjà à Bruxelles, de souligner l'importance des sciences humaines et sociales notamment pour la valorisation scientifique de ce qui constitue l'une des richesses majeures de notre pays : à savoir la présence d'un patrimoine culturel, au sens le plus large du terme, d'un exceptionnel intérêt. Un patrimoine, dont nous devons veiller dans le même temps à souligner la dimension européenne. J'ai ainsi souhaité qu'un colloque bilatéral permette à la fin du mois de novembre, dans le cadre du quarantième anniversaire du Traité de l'Elysée, de faire l'état et d'ouvrir les perspectives de la recherche franco-allemande en sciences humaines et sociales.

Les sciences humaines et sociales sont par là-même au c¿ur du mécanisme de diffusion de la culture scientifique, qui s'impose à nous comme une nécessité forte dans les années à venir. L'impératif de restitution des avancées de la recherche est aujourd'hui perçue comme une revendication légitime par nos concitoyens. Un tel impératif s'inscrit dans la volonté qui est la nôtre de promouvoir une démocratie pleinement participative.

Le rôle des sciences humaines et sociales apparaît d'autant plus important qu'il correspond à une grande demande de nos concitoyens. Ce besoin peut d'ailleurs être décliné sous différents aspects : volonté d'acquérir des connaissances, envie d'appréhender des savoirs nouveaux, souhait d'appréhender les conséquences socio-économiques de certains grands phénomènes¿ Il me semble en ce sens fructueux que les sciences de l'homme en société, pour reprendre les termes de Gérard Grunberg, soient de plus en plus amenées à se confronter à d'autres champs disciplinaires, à l'image de ceux traitant des grandes questions socio-économiques : sciences de la vie, recherches en cognition, utilisation des nouvelles technologies¿ Les questions environnementales ne se déclinent aujourd'hui de façon satisfaisante que grâce à l'apport des sciences humaines et sociales. De même, je me félicite que progresse l'idée de cellules d'expertise au sein des organismes pour répondre aux attentes, voire aux inquiétudes de tous dans les meilleures conditions.

Dans cette direction, la recherche en sciences humaines et sociales est un des éléments forts d'une croissance mieux partagée. Elles contribuent notamment à bâtir une politique efficace de l'emploi. Plus généralement, les compétences acquises en sciences humaines et sociales sont déjà et doivent être de mieux en mieux valorisées pour toute une série d'activités au sein du monde socio-économique.

Vous l'avez compris, j'attache un prix tout à fait majeur aux sciences humaines et sociales. De la recherche la plus fondamentale jusqu'à la réponse aux demandes de nos concitoyens, elles constituent l'un des liens sociaux les plus forts que peut apporter le monde de la recherche. C'est aussi et avant tout, un formidable défi pour la connaissance.


(Source http://www.recherche.gouv.fr, le 3 octobre 2003)

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