Déclaration de M. Dominique Galouzeau de Villepin, ministre des affaires étrangères, de la coopération et de la francophonie, sur les relations franco-britanniques et sur l’actualité internationale, à Londres le 19 octobre 2003. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Déclaration de M. Dominique Galouzeau de Villepin, ministre des affaires étrangères, de la coopération et de la francophonie, sur les relations franco-britanniques et sur l’actualité internationale, à Londres le 19 octobre 2003.

Personnalité, fonction : GALOUZEAU DE VILLEPIN Dominique.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères, de la coopération et de la francophonie

ti : Merci, David, pour ces paroles aimables.

Je voudrais d'abord remercier la BBC : pouvoir m'exprimer sur votre chaîne est un véritable privilège et très émouvant. Je voudrais aussi rendre hommage à votre témérité : inviter un Français n'est pas sans risque. Il y a quelques semaines, Julian Barnes affirmait : "Si vous étiez à la place de Dieu et que vous deviez donner naissance à une nation qui irriterait le plus les Britanniques, ce serait probablement la France". Et c'est un francophile qui le dit. Nous autres, Français, adorons donner des leçons avec ce sens de l'humilité et de la modestie... que nous partageons avec vous. Mais ce soir, rassurez-vous, je ne veux pas faire de leçon.

Lorsque le monde semble échapper à toute maîtrise, qu'il se divise dans les douloureuses épreuves de l'Irak et du Moyen-Orient, nous avons besoin de lucidité, de détermination et d'audace pour retrouver le chemin de l'unité et de l'action.


Le Royaume-Uni et la France peuvent être fiers de leur histoire. Pendant sa plus grande partie, ils ont été les "meilleurs des ennemis". Puis, il y a cent ans, l'Entente cordiale nous a rapprochés. Et depuis, après les tragédies et les sacrifices des deux guerres mondiales, nous sommes unis dans un même destin européen.

Pendant plusieurs siècles, nous avons traversé les mêmes épreuves : l'apprentissage de la démocratie contre l'absolutisme ; la décolonisation, libérant les peuples et remplaçant nos rêves d'empires avec de nouvelles formes de solidarité ; la Seconde Guerre mondiale et la résistance au totalitarisme nazi. Et je n'ai pas oublié que l'homme dont nous honorons la mémoire aujourd'hui, Richard Dimbleby, a été le premier reporter à décrire les horreurs des camps de concentration nazis à la BBC. Ces convulsions nous ont forgé un héritage commun. Nous partageons un sens farouche de l'indépendance ; nous avons foi dans notre pays et nous refusons toute abdication ; nous sommes épris de justice et de liberté.

C'est cet esprit qui inspire l'officier français qui lança sur le champ de bataille de Fontenoy : "Messieurs les Anglais, tirez les premiers !" Et Nelson, expirant à Trafalgar en murmurant : "Dieu soit loué, j'ai fait mon devoir."

Cet esprit, je le vois dans la silhouette massive de Churchill dressée au milieu des ruines, ranimant de ses paroles abruptes la flamme de l'espoir. C'est aussi lui que symbolise le général de Gaulle prenant la parole sur vos ondes le 18 juin 1940 pour exhorter la France à la résistance. Londres était alors le dernier bastion assiégé de la liberté, et la BBC la voix de l'espérance.


Sur ce socle, nos deux peuples ont construit une relation singulière, d'irritation et de fascination mêlées.

Au quotidien, tout nous oppose. Votre passion pour le temps qu'il fait, notre goût pour la joute politique ; votre art de la concision et des silences qui en disent long, notre penchant pour les démonstrations théoriques. A défaut de pouvoir résoudre ces différends sur le terrain de cricket, le rugby et le football nous en fournissent maintes occasions. Reste un domaine où les jeux sont faits : la cuisine¿quoique mes sources me disent que deux ou trois poches de résistance demeurent.

Et pourtant la fascination continue d'opérer. Plus de 200.000 Français se sont installés ici, tandis qu'un certain nombre de Britanniques croient avoir retrouvé en Normandie ou dans la Dordogne un coin du "Paradis perdu". Beaucoup d'entre vous ont fait de votre "A year in Provence" une deuxième vie.

Nos deux peuples sont curieux l'un de l'autre. Ils savent qu'ils peuvent trouver de l'autre côté de la Manche, à trente-cinq kilomètres à peine, pardon, vingt-deux miles, cette étrangeté qui les aide à sortir d'eux-mêmes. C'est bien en restant fidèles à nous-mêmes que nous pourrons le mieux faire face à un avenir incertain.

Notre monde aujourd'hui a besoin de sécurité. Mais il a aussi besoin de justice et de stabilité. Je suis convaincu que la France et le Royaume-Uni ont tous les atouts entre leurs mains pour répondre à ces exigences. Ensemble, nous pouvons trouver la voie d'un monde nouveau.


Avec la chute du mur de Berlin, le monde de 1989 était porteur d'espoir : l'affrontement entre les blocs avait pris fin, les peuples affirmaient leur droit à disposer d'eux-mêmes, le continent européen retrouvait son unité. De nouvelles démocraties s'affirmaient. Le rêve d'un nouvel ordre mondial semblait pouvoir se réaliser.

Et pourtant que voyons-nous aujourd'hui ? Partout, des tensions sont à l'oeuvre, au risque de conduire à de terribles ruptures. La violence s'impose chaque jour davantage : violence de l'idéologie, du fanatisme religieux ou des nationalismes, au Proche-Orient, en Inde et au Pakistan, dans les Balkans. Violence du vide et de l'absurde, qui se développe à la faveur des zones de crise et de non-droit, en Afrique, en Amérique latine ou en Asie. Et qui envoie des enfants soldats mourir sur une mine ou des tireurs ivres décimer un village.

Le 11 septembre a révélé une troisième sorte de violence, qui voudrait récupérer toutes les autres. Je me souviens de ce jour terrible, quand New York, la ville dans laquelle j'ai vécu, cette haute et noble cité face à l'Atlantique, a été défigurée. La violence d'Al Qaïda et des nébuleuses terroristes tente de dresser le monde contre lui-même en agrégeant les ressentiments et les haines. Elle frappe partout, tue sans pitié et sans distinction. Cette violence est opportuniste, calculatrice. Elle profite des désordres pour étendre son influence et installer ses relais.

Nous devons prendre garde aux connexions possibles entre le terrorisme et la prolifération des armes de destruction massive. Elles constituent un facteur de déstabilisation pour des régions entières. Plus grave encore, elles pourraient représenter un moyen de chantage, voire une menace directe sur nos intérêts de sécurité. Il y a là un risque majeur et global : de la Corée du Nord au Moyen-Orient, un véritable arc de prolifération s'est dessiné, avec ses trafics de technologie ou de matières, ses échanges secrets de scientifiques.

Dans ce contexte, l'un des premiers tests de notre détermination sera le règlement de la crise iranienne. Nous faisons le même constat : le programme nucléaire iranien suscite des inquiétudes qui doivent être levées. Nous ne transigerons ni avec le strict respect du Traité de non-prolifération, ni avec le mandat donné à l'Agence internationale de l'énergie atomique : seule la transparence sur les différents aspects du programme iranien permettra de rétablir la confiance. Nous demandons surtout la signature et la mise en oeuvre immédiate d'un accord de garanties renforcées auquel tous les pays européens ont déjà souscrit. Une fois la confiance établie, nous serions prêts à réfléchir aux moyens d'assurer au peuple iranien son accès légitime à la technologie nucléaire civile, avec toutes les mesures de sécurité et de contrôle nécessaires.

Le chemin est difficile. Il est donc essentiel que nos deux pays, avec l'Allemagne, créent le mouvement qui permettra de sortir de l'impasse. En lien étroit, bien sûr, avec nos partenaires européens, les Etats-Unis et la Russie.


Mais attention de garder ouverte une perspective politique.

Sans le soutien de la force, le droit est impuissant. Mais, la force, seule est vaine. Une stratégie qui se focaliserait sur le seul recours à la force ne permettrait pas d'éradiquer les racines du terrorisme. Elle risquerait de fournir une légitimité politique à des individus qui agissent dans l'ombre. Dans le domaine de la prolifération, elle pourrait inciter des Etats à se doter des moyens militaires les plus destructeurs. Elle révélerait alors vite ses failles : qui envisagerait aujourd'hui une action militaire contre la Corée du Nord ?

Car il y a une véritable révolution de la puissance : des cutters, des ceintures d'explosifs, des camions suicides peuvent aujourd'hui semer l'horreur et la mort. Le faible peut menacer le fort, un groupe armé peut ébranler en un instant les certitudes. La puissance n'est plus seulement affaire de moyens militaires et technologiques. Elle dépend aussi de la capacité à entendre et comprendre les peuples. Au coeur de cette révolution se trouve en effet l'affirmation des identités : les religions, les sociétés, les individus veulent être respectés pour ce qu'ils sont. Ils refusent de se plier à un simple rapport de force militaire, technologique ou économique.

Nous devons donc être vigilants ; si nous blessons ces identités, nous courons le risque de susciter une véritable réaction d'allergie. Alors que nous sortons d'un bras de fer entre deux blocs idéologiques qui avait mis le monde au bord du gouffre, prenons garde de ne pas recréer les conditions d'un nouvel affrontement entre le Nord et le Sud, l'Occident et l'Orient, la chrétienté et l'Islam.


Comment répondre à ces menaces globales sans nous enfermer dans une spirale de la violence ? Il faut d'abord chercher à résoudre les crises actuelles. Car elles sont comme des plaies, toujours prêtes à s'envenimer et à propager l'infection. Pour être efficace, nous devons donc inscrire au c¿ur de notre action une exigence de justice.

Justice au Proche-Orient d'abord.

Nous ne pouvons accepter le statu quo. Attendre, c'est être sûr de voir la situation se détériorer. Nous comprenons la douleur du peuple israélien soumis à une violence terroriste de plus en plus meurtrière. Nous comprenons le désespoir du peuple palestinien qui se voit sans avenir. Mais nous ne pouvons pas nous résigner à une politique exclusivement sécuritaire. Il faut à un moment se poser les bonnes questions : est-il utile de cristalliser toutes les difficultés sur la personne de Yasser Arafat ? La construction d'un mur de séparation sur le tracé actuel est-elle acceptable ? Tout cela renforce-t-il la sécurité d'Israël ? La réponse est non. Pour une raison simple : la sécurité de l'un et la souveraineté de l'autre sont indissociables. Nous devons en être conscients : nous ne mettrons fin au cycle actuel de la violence que si nous faisons reconnaître le droit absolu d'Israël à la sécurité, et celui du peuple palestinien à un Etat dans les frontières de 1967.

Tous, nous devons reprendre l'initiative : le Quartet, les Européens, les Américains, les Russes et les Nations unies. Faisons-le cette fois-ci non pas en ordre dispersé, mais ensemble. L'Europe, premier partenaire économique de cette région, premier pourvoyeur d'aide aux Palestiniens, a une responsabilité particulière. La France et le Royaume-Uni partagent les mêmes convictions. Nous avons donc un devoir d'action.

Accélérons la mise en oeuvre de la Feuille de route en réunissant une conférence de paix. Garantissons le processus par un mécanisme collectif de surveillance et par le déploiement d'une force d'interposition. En tout cas, nous devons renoncer aux préalables et définir un chemin où Israël et les Palestiniens s'engagent résolument et sans retour en direction de la paix. Trop de calculs et d'arrière-pensées continuent de peser sur l'avenir de ces peuples. Traduisons notre compassion en actes. Nous savons à quel point cette crise nourrit le ressentiment et la frustration de toute une région.

En Irak également, l'exigence de justice s'impose.

J'ai le sentiment que notre position a parfois été, ici et là, très légèrement mal interprétée. Vous me permettrez donc d'y revenir brièvement.

Hier, la France a défendu un désarmement complet, immédiat et vérifiable de l'Irak sur la base de la résolution 1441 du Conseil de sécurité. Elle a été, avec le Royaume-Uni, l'un des artisans du consensus autour de ce texte. Elle a multiplié les propositions tout au long des premiers mois de l'année 2003 pour que le désarmement gagne en efficacité. Nulle complaisance dans la position française. Mais au contraire le souci constant d'atteindre au plus vite les objectifs que nous nous étions fixés ensemble.

Evidemment le pouvoir de Saddam Hussein n'inspirait que dégoût et horreur. Mais il faut s'interroger sur les conditions nécessaires à de tels changements de régime. Le recours à la force sans mandat des Nations unies peut-il être une méthode généralisée de règlement des crises ? Ce n'était pas alors la conviction de la France ; ce ne l'est pas davantage aujourd'hui. Sur cette question, soyons lucide : nous ne pourrons faire accepter un renversement de régime par la force qu'à la condition d'agir tous ensemble dans le respect du droit.

En Irak, nous étions aussi guidés par un souci de sécurité. Mais de quoi parlions-nous ? Des armes de destruction massive ? Il y avait un système d'inspections que nous n'avons cessé d'adapter et qui fonctionnait. Du terrorisme ? Il n'y avait alors aucun lien établi entre l'Irak et la nébuleuse d'Al Qaïda. Aujourd'hui, des groupes terroristes, autrefois absents de ce pays, profitent de l'insuffisance de contrôles aux frontières pour s'infiltrer. S'agissait-il du remodelage de la région ? Chacun constate aujourd'hui l'inquiétude des pays voisins : y a-t-il plus de stabilité dans la région ? Une dynamique de paix va-t-elle s'engager ? Ne doutez pas que nous ferons tout pour y contribuer en dépit des difficultés.

Des soldats de la coalition tombent en Irak. Parmi eux des Britanniques. Mes pensées vont vers les familles des défunts. Je rends hommage à la mémoire de ceux qui sont tombés. Chaque jour, des civils innocents meurent. Les attentats se multiplient. La représentation locale des Nations unies a été durement frappée. Pour mon pays, face à tant de souffrance et de douleur, il existe une autre voie : permettre aux Irakiens de prendre leur destin en main, en retrouvant dans les meilleurs délais leur souveraineté.

C'est en affirmant ce principe que nous ferons prendre conscience à tous que l'Irak n'est plus un pays occupé mais, au contraire, une nation soutenue par l'ensemble de la communauté internationale. La restauration de la souveraineté doit s'accomplir dans les plus brefs délais. A partir de là, le transfert effectif des responsabilités pourra se mettre en place graduellement au bénéfice d'un gouvernement provisoire irakien mis en place avec l'appui du Conseil de sécurité. De la même façon, une force multinationale pourra ensuite être organisée sous l'égide des Nations unies. Une dynamique pourra être créée, bénéficiant du soutien de l'ensemble des parties, y compris des pays de la région et la communauté internationale enfin réunie. Ne sous-estimons pas la capacité des Irakiens à assumer seuls leur destin. Ne tombons pas dans les travers de toutes les forces d'occupation qui estiment que le pays occupé n'est jamais vraiment prêt à recouvrer sa souveraineté. Nous avons nous-mêmes commis les mêmes erreurs dans nos guerres de décolonisation.

En Irak comme dans l'ensemble du Moyen-Orient doit s'engager résolument la marche vers la démocratie. L'exigence de réforme est indispensable dans un monde où les peuples doivent pouvoir affirmer leur identité. C'est pourquoi elle ne doit pas être dictée de l'extérieur. L'erreur serait de croire que la culture et l'apprentissage de la démocratie peuvent s'exporter comme de simples procédures. Notre devoir est d'aider à faire progresser le dialogue, la liberté, l'exigence de respect dans ces pays.


Mais il faut aller plus loin pour gagner le soutien des peuples et s'adapter à une nouvelle donne mondiale : nous avons un devoir de partage.

Sans cloison ni frontière notre monde est riche de promesses et d'échanges. La mondialisation favorise le progrès technologique et l'expansion du commerce. Mais elle accentue les écarts de développement, accélère la propagation des virus, dégrade notre environnement.

Pour moi qui suis né au Maroc, au sud de la Méditerranée, et qui ai grandi en Amérique latine, ces injustices sont choquantes. Elle sont également dangereuses, car elles créent un sentiment d'injustice et alimentent le ressentiment. Est-il concevable d'ignorer les retards de développement de certains pays d'Afrique, au motif que la lutte contre le terrorisme occupe toute notre énergie ? Peut-on rester sourd lorsque des tensions sociales grandissent dans un pays, au risque de voir des affrontements encore limités dégénérer en guerre civile ?

Le Sommet de Cancun constitue une alerte mais aussi une nécessaire prise de conscience. Le Sud, sous l'impulsion de pays comme le Brésil, l'Inde ou l'Afrique du Sud, pour ne citer qu'eux, revendique sa place au sein des institutions internationales. Nous devons la lui donner et inventer les moyens pour l'associer aux décisions sur l'avenir du monde. Nous devons reconnaître que tous les pays ont les mêmes droits.


Ayons conscience cependant que, dans un monde qui change profondément, il ne suffit pas de répondre à l'urgence pour retrouver la paix et la sécurité. Il faut créer les nouvelles conditions d'un ordre mondial plus équilibré. Or, deux grandes tendances émergent aujourd'hui.

En premier lieu, plusieurs nouveaux pôles sortent du silence et revendiquent la parole : on l'a vu à Cancun mais aussi lors de la crise irakienne, lorsque les pays du Sud se sont déterminés en totale indépendance. Ce phénomène tend à se structurer autour d'organisations régionales fortes et dynamiques.

En second lieu, le destin de ces grands ensembles est désormais lié. Toutes les cloisons ont volé en éclats : il y avait des frontières protectrices, elles disparaissent avec les moyens de communication modernes. Il y avait des barrières juridiques et technologiques pour interdire la circulation des armes : elles font l'objet de multiples trafics. Personne ne faisait attention il y a vingt ans à la croissance économique de la Chine. Aujourd'hui le monde entier a les yeux fixés sur elle. Il y avait enfin des conflits considérés comme périphériques, n'affectant pas l'équilibre des grandes puissances : lorsque la guerre a éclaté en Afghanistan en 1979, qui pouvait sérieusement croire sa sécurité menacée par le renversement d'un régime à Kaboul ? Nombreux pouvaient penser avec Chamberlain que l'Afghanistan était l'un de ces "pays du bout du monde dont nous ne savons rien ?" C'était une idée fausse en 1938, c'était une idée fausse en 1979, c'est toujours une idée fausse aujourd'hui. Aujourd'hui, l'interdépendance est la règle ; aucun Etat ne peut se désintéresser du cas afghan : de la réussite du processus de reconstruction de ce pays dépendent à la fois le succès de notre lutte contre le terrorisme, l'arrêt des trafics de drogue, le maintien des grands équilibres en Asie du Sud et au-delà.


Aucun ordre international ne peut être construit sur la puissance d'un seul Etat. Dans quelle voie devons-nous alors nous engager ?

La démarche unilatérale est utopique mais surtout obsolète. Nous savons tous qu'aucun Etat n'est en mesure de répondre seul au triple défi de la sécurité, de la croissance économique et du développement social. Nous voyons aussi que les peuples du monde ne sont plus désormais disposés à accepter des solutions qui lui seraient imposées de l'extérieur : l'époque d'une minorité qui décide et d'une majorité qui obéit est révolue. Ce qui est vrai dans nos propres sociétés l'est aussi à l'échelle internationale. Seules les décisions qui ont été négociées, concertées entre tous les partenaires peuvent emporter l'adhésion. Une légitimité forte est le meilleur gage de l'efficacité.

L'approche multilatérale constitue donc la seule réaliste.

Ce choix est dicté par notre intérêt même. Si nous partageons les mêmes risques nous devons aussi partager la décision. A nous de définir les moyens d'une authentique responsabilité collective.

Mon pays n'est pas naïf ; il mesure chaque jour les obstacles que rencontrent les outils multilatéraux.

Loin de nous décourager, tout cela doit constituer un motif de mobilisation pour l'ensemble de la communauté internationale. Ne l'oublions pas : nous sommes passés par deux guerres mondiales pour établir l'Organisation des Nations unies ; cet héritage, nous devons l'enrichir, l'élargir, l'améliorer. Car il n'y aura pas de stabilité sans une démocratie à l'échelle mondiale.

La France et le Royaume-Uni se trouvent au centre de ce processus de rénovation.


Avec la construction de ce nouvel ordre international, une autre priorité s'impose d'évidence : celle des relations transatlantiques.

Car enfin, la relation entre l'Europe et l'Amérique est essentielle. Et nos deux pays ont un intérêt fort à coopérer ensemble dans ce domaine. Il ne saurait y avoir de contradiction entre notre volonté d'affirmer le rôle de l'Europe et le renforcement du lien transatlantique. Seule une Europe capable de s'exprimer d'une seule voix, disposant de moyens militaires significatifs, sera un partenaire crédible et respecté par les Etats-Unis. Notre allié le plus proche ne peut qu'en tirer avantage : comment, par exemple, collaborer en matière de renseignement, si nous ne disposons pas de notre propre analyse stratégique ? Comment participer ensemble à la lutte contre la prolifération, si nous ne sommes pas capables d'avoir notre propre évaluation des programmes et de mettre en oeuvre les moyens pour y mettre fin ? Par un étrange paradoxe, la relation avec les Etats-Unis est l'écueil sur lequel viennent trop souvent buter les ambitions franco-britanniques alors qu'elle devrait au contraire en être le démultiplicateur.

Le Royaume-Uni et la France sont tous deux des alliés solides et fidèles de l'Amérique. Entre les deux rives de l'Atlantique, il existe une grande complémentarité à exploiter. Regardons l'OTAN : nous avons commencé à moderniser cette dame respectable, qui en avait besoin ; et nos deux pays sont aujourd'hui les plus actifs dans cette nécessaire évolution. Ils lui apportent des propositions, des idées et surtout des troupes.

Gardons à l'esprit cette réalité là : loin des préjugés, elle pose les bases d'une coopération utile et féconde.


L'Europe a vocation à être l'un des piliers de ce monde nouveau. Elle est ouverte sur le monde : la mer du Nord, la Méditerranée, l'Atlantique vers les quatre coins de la planète. Elle porte la flamme des Lumières et incarne les valeurs universelles dont la communauté internationale doit s'inspirer. Mais ce n'est pas tout. Notre terre européenne a fait, au cours du siècle dernier, l'expérience du mal absolu. Ce mal vaincu, laissé derrière nous, nous a transformés. Il nous oblige à la mémoire. Il nous impose la lucidité. Mais il laisse intacte la flamme de l'espérance. Cette sagesse acquise au prix du sang versé conduit à l'action. Elle est tout le contraire de la faiblesse à laquelle certains aimeraient condamner l'Europe. C'est ce que j'ai voulu exprimer au Conseil de sécurité à New York, le 14 février dernier. Et rien ne m'a conduit à modifier cette conviction depuis.

C'est parce qu'elle porte en elle cette part de la conscience du monde que l'Europe a le devoir de participer à l'émergence d'un ordre international nouveau. C'est là une responsabilité que nos deux pays doivent partager.

Aujourd'hui, nous entrons dans un nouvel âge de l'Europe. Face aux défis du monde, face aux changements qui s'imposent à elle, l'Union Européenne affronte un triple rendez-vous :

En premier lieu, celui de l'élargissement et de l'approfondissement. Chacun le pressent : l'intégration européenne va connaître dans les années à venir de profondes modifications. Ce sont ses institutions qui vont devoir se réformer pour promouvoir une Europe plus démocratique, plus efficace et plus proche des attentes des citoyens ; tel est l'enjeu du projet de constitution que nous allons discuter au cours des prochains mois. C'est l'ensemble de nos économies qui vont devoir être renforcées pour les rendre plus compétitives ; notre continent doit être demain à la hauteur de la concurrence mondiale dans tous les domaines, qu'il s'agisse de la recherche, de la haute technologie ou de l'éducation.

En second lieu, celui de sa place dans le monde. Pour tenir leur rang sur la scène internationale, les Européens doivent se donner les moyens d'une politique étrangère capable d'agir et de défendre ses principes. Le projet actuel de constitution le prévoit : la nomination d'un ministre européen des Affaires étrangères, ou la mise en place d'une défense européenne dotée de capacités d'action sont autant d'initiatives qui permettront à l'Europe de défendre sa vision du monde et d'assumer ses responsabilités.

Enfin, troisième rendez-vous, celui des nouvelles frontières. Pour l'Europe de demain, forte d'une trentaine de membres, les relations avec ses voisins immédiats, au Sud et à l'Est, prendront une dimension nouvelle. Avec les pays méditerranéens comme avec la Russie ou d'autres nations encore, s'imposera la nécessité d'un nouveau partenariat capable de prendre en compte l'ensemble de nos intérêts réciproques dans tous les domaines politique, économique, social, éducatif avec le souci de faire prévaloir un esprit de solidarité et de dialogue.

Le choix de la France est clair : nous voulons une Europe forte. Nous sommes convaincus en effet qu'avec l'Europe, nos souverainetés partagées, loin de nous affaiblir, nous renforceront. Notre union doit être politique ; elle doit s'assumer comme telle et en tirer toutes les conséquences. Vouloir la limiter à une simple zone de libre échange, ne serait-ce pas trahir l'esprit des Pères fondateurs et se méprendre sur la chance que l'Europe représente pour chacun de nous ?

Soucieux de préserver son identité, le peuple britannique a pu, comme le peuple français, dans le passé, exprimer des réserves sur l'intégration européenne. Mais, croyez-moi, nous savons tous que, pour peser aujourd'hui sur le cours de l'Histoire, l'Europe constitue un atout décisif. L'unité est la condition indispensable pour prendre en main notre destin.

C'est vrai dans un domaine clé où Britanniques et Français peuvent apporter une contribution décisive : la défense.

Il n'y aura pas d'Europe sans Europe de la défense ; Il n'y aura pas de défense européenne sans le Royaume-Uni. C'est le Premier ministre britannique qui a ouvert la voie à l'accord historique conclu au Sommet de Saint-Malo, en 1998, redonnant ainsi un élan décisif à la politique de défense européenne. Cette initiative a permis de clarifier les relations avec l'OTAN et de mettre sur pied les premiers éléments d'une défense européenne autonome. Les opérations conduites en Macédoine et tout récemment au Congo sont directement issues de cette initiative commune.

Au lendemain de la guerre, la France a développé avec l'Allemagne un partenariat sans équivalent. Cette coopération a représenté une contribution majeure au succès de la construction européenne. Nos deux pays y ont nourri une ambition qui a su résister à l'épreuve du temps et qui, aujourd'hui plus que jamais, démontre toute sa vitalité. Avec la perspective de l'Europe élargie, Français et Allemands savent que l'apport du Royaume-Uni est l'une des clés du progrès de l'Union. Forts de la singularité de chacune de nos trois nations, nous devons faire progresser l'unité européenne en rassemblant les différentes sensibilités qui traversent l'Europe. A nous de convaincre que notre vieux continent demeure une terre d'avenir.


En venant ici aujourd'hui, je songeais à notre patrimoine respectif qui a nourri nos valeurs et nos principes. C'est là un atout considérable pour faire vivre dans le monde la diversité de nos langues, de nos cultures et de nos savoirs. Cette aventure de la fidélité et de la volonté, nous n'entendons pas la mener de façon solitaire. Ce qui nous unit est plus fort que ce qui nous sépare. Voilà ce qui doit nous inspirer pour l'avenir. Voilà ce que nous devons inscrire dans les faits.

Avec l'Allemagne, nos trois pays ont la volonté politique, le poids économique et les capacités militaires qui leur permettront de prendre une part déterminante à l'avenir de notre continent. Au moment où certains en Europe doutent, ensemble nous pouvons faire la différence. Au moment où le monde hésite entre l'unité et la division, nous avons un devoir devant l'histoire : celui de dessiner le chemin vers un nouveau monde. Un monde plus stable, plus juste et plus sûr.

Quel chemin parcouru depuis ce mauvais jour de 1815 où Napoléon, avant de monter à bord du Bellerophon, s'adressait en vain au Prince Régent pour venir, comme Themistocle, s'asseoir au foyer de la liberté britannique avant de mourir, quelques années plus tard à Sainte-Hélène, loin de tout, dans un tête-à-tête infernal qui n'a pas encore livré tous ses secrets, avec Hudson Lowe, le gouverneur de l'île. Aujourd'hui, les puissances de la mer et de la terre, l'esprit de l'eau et du feu sont enfin réconciliés. Et je viens ce soir vers vous comme Français, comme Européen, comme membre d'une même famille. Rien, ni le thé, ni la Manche, ne pourra jamais nous séparer. Je vous en conjure : restez Britanniques et je vous promets que nous resterons Français. Ensembles soyons Européens, car c'est notre force.

Je vous remercie.

(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 21 octobre 2003)

Rechercher