Interview de M. Nicolas Sarkozy, ministre de l'intérieur, de la sécurité intérieure et des libertés locales, à Europe 1 le 20 octobre 2003, sur la coopération européenne en matière de police notamment la lutte contre les filières d'immigration clandestine et la lutte contre le terrorisme. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Nicolas Sarkozy, ministre de l'intérieur, de la sécurité intérieure et des libertés locales, à Europe 1 le 20 octobre 2003, sur la coopération européenne en matière de police notamment la lutte contre les filières d'immigration clandestine et la lutte contre le terrorisme.

Personnalité, fonction : SARKOZY Nicolas, ELKABBACH JEAN Pierre.

FRANCE. Ministre de l'intérieur, de la sécurité intérieure et des libertés locales

ti : J.-P. Elkabbach-. A la Baule, où est réuni jusqu'au déjeuner le Club des Cinq, qui représente 300 millions d'Européens - Allemands, Italiens, Espagnols, Anglais, et vous, N. Sarkozy. Merci d'être avec nous. Votre collègue anglais vous a-t-il donné des indications sur l'état de santé de T. Blair ?

- "Hier soir, le ministre de l'Intérieur anglais, D. Bluncket, nous a indiqué que le Premier ministre avait eu un coup de fatigue, mais que visiblement ce n'était absolument pas grave et que les nouvelles étaient donc très rassurantes."

Il n'était pas inquiet particulièrement ?

- "Non, pas du tout. Il nous a dit : "Voilà, il est parti à l'hôpital, il a eu un coup de fatigue, mais apparemment il est rentré chez lui". En tout cas, D. Bluncket - qui est quand même bien placé pour avoir des informations de première main puisqu'indépendamment du fait qu'il est ministre de l'Intérieur, c'est également un ami personnel du Premier ministre anglais -, nous a tout de suite donné des nouvelles extrêmement rassurantes."

Alors, attention au surmenage tout de même.

- "Ca, c'est sûr. Mais c'est un conseil permanent."

Et général. Alors, l'objectif des Cinq de La Baule, c'est, vous l'avez dit, la coopération dans la lutte contre l'immigration clandestine et contre le terrorisme. Est-ce que les frontières extérieures de l'Europe sont, en ce moment, assez fermées et protégées ?

- "Ce que nous nous pensons, c'est que nous avons affaire aux mêmes problèmes, aux mêmes difficultés, nous devons lutter contre les mêmes adversaires, qui sont, d'une part, les terroristes, et d'autre part, les filières criminelles, parce que nous observons dans nos cinq pays la même chose : des filières criminelles s'intéressent maintenant au trafic de personnes humaines, d'êtres humains, en faisant venir des malheureux immigrés clandestins dans des conditions innommables, et il nous faut additionner nos efforts pour être efficaces. Notre obsession, c'est l'efficacité."

Vous avez dit : "Ben Laden reste une menace". Peut-il passer à l'acte terroriste à travers ces réseaux de complices, en Europe aussi ?

- "Nous prenons très au sérieux toutes ses déclarations. Nous avons eu une réunion des chefs de polices des cinq pays d'Europe il y a encore quelques jours. La circulation de l'information, l'échange de renseignements, la coopération opérationnelle est quelque chose maintenant qui fonctionne quotidiennement."

Est-ce que cela veut dire que ça va jusqu'à l'échange de listes de terroristes entre les Cinq ?

- "Ca va jusqu'à l'échange de tous les renseignements, mais mieux, en temps réel. Car, nous nous sommes aperçus que des réseaux qui travaillaient dans chacun de nos pays avaient des ramifications dans chacun des autres. Donc, la lutte pour être efficace doit être menée ensemble."

On dit que pour surveiller les frontières françaises, les policiers étaient insuffisants, en tout cas au début 2002. J'ai envie de vous demander : d'abord, est-ce que c'est vrai ? Et puis, maintenant ?

- "Je vais vous donner deux chiffres, c'est très simple : je crois qu'on n'attachait pas suffisamment d'attention à la gestion de ce problème de frontières. Depuis un an et demi, j'ai affecté 900 personnes de plus à la Police de l'air et des frontières - 900, ce qui n'est pas rien. Et deuxièmement, nous avons, dans un premier temps, à législation constante, passé les expulsions de 16,7 % lorsque je suis devenu ministre de l'Intérieur, à 23 %. Et j'ai un autre objectif : je veux les doubler en volume. Il faut bien comprendre une chose, si on n'a pas le courage d'expulser ceux qui n'ont pas de papiers, qui sont sans papiers, on ne pourra pas demeurer un pays d'immigration régulière."

Elles viennent d'où les filières : de Chine, d'Europe de l'Est, de la Méditerranée ?

- "Oui, il y a une filière effectivement chinoise, qui nous concerne tous, et contre laquelle il faut lutter avec beaucoup de détermination. Il y a la filière qui vient d'Afrique, et puis il y a une filière qui vient d'Europe de l'Est. Et nous pensons que, si nous voulons demeurer des pays d'immigration, parce qu'il ne s'agit pas d'immigration zéro, qui n'aurait aucun sens, nous voulons assurer la continuité d'une immigration régulière, et refuser des phénomènes qui se développent d'immigration irrégulière. Ceux qui n'ont pas de papiers ou ceux qui sont sans papiers, seront donc raccompagnés chez eux. Un exemple : je regardais les chiffres tôt ce matin : hier, la zone d'attente de Roissy, il y avait 95 clandestins en zone d'attente. Lorsque je suis devenu ministre, c'étaient 500 par jour ! Et la volonté de conduire cette politique, ce qui est important, c'est que c'est une volonté commune aux gouvernements des grands pays d'Europe, quelles que soient nos couleurs politiques."

Mais, par exemple, allez-vous vous mettre d'accord pour définir ce qu'est la ressource, qui est parfois variable, des voyageurs qui rentrent sans trop de papiers ou avec des papiers un peu trichés ?

- "Nous nous mettons d'accord sur un premier problème : c'est qu'on renvoie chez eux ceux qui n'ont pas de papiers, et nous allons le faire ensemble, avec les Espagnols, avec les Allemands, avec les Anglais. Nous organiserons des avions de retour groupés des clandestins. Nous avons par exemple, un problème avec des clandestins roumains : tous, dans tous nos pays. C'est ce que nous allons faire ensemble. Mais je proposerai pas plus tard que ce matin, puisque nous avons une réunion commune, que la décision qu'a prise la France, de demander les empreintes digitales des demandeurs de visas dans un certain nombre de pays, pour savoir d'où ils sont venus et combien de temps ils vont rester, que ça soit une décision qui soit généralisée aux autres."

J'ai lu que vous vous êtes mis d'accord, les Cinq, pour que les compagnies aériennes soient obligées de transmettre à la police, l'identité des passagers. Première question : sur quelles bases ?

- "C'est un point très important. Nous avons besoin des listes des passagers, données par les compagnies aériennes, pour voir, par exemple, sur ces listes des passagers, s'il n'y a pas des gens qui sont sur nos fichiers de terroristes. Nous, nous avons un devoir, c'est celui de veiller à la sécurité de nos concitoyens."

Sur quels critères ?

- "Nous nous sommes mis d'accord pour proposer, le mois prochain, une liste qui tournerait autour de six critères : la nationalité, l'adresse, l'identité et les différents visas de passage de la personne qui est en cause."

Il y avait une pression des Américains qui, eux, en réclament 39 !

- "Oui, les Américains réclament 39 critères, ce qui naturellement n'est pas viable, ça n'a pas de sens. Il ne faut pas passer d'un excès vers l'autre. Et nous allons essayer, tous les cinq, de fixer la même liste de critères. Ce que nous souhaitons, c'est rester dans la société de liberté qui est la nôtre, mais une société de liberté c'est aussi une société qui se défend. Et nous devons savoir qui arrive sur notre territoire, dans quelles conditions, d'où il vient, et pour quoi faire ?"

Vous êtes à La Baule, vous êtes aussi informé sur tout ce qui se passe ailleurs. En Israël, une partie de la presse et des ministres d'A. Sharon s'en prennent au président Chirac et à la France, qu'ils traitent d'antisémites. Vous, qui avez eu, il n'y pas longtemps, le Prix S. Wiesenthal, considérez-vous que c'est acceptable pour un Français ?

- "Non, ce n'est pas acceptable et c'est un procès tout à fait scandaleux et un montage qui a été fait à l'endroit du président Chirac d'un part, et de notre pays, d'une manière générale. La France n'est pas un pays antisémite. Et je voudrais dire en tant que ministre de l'Intérieur, que j'ai reçu des consignes d'une fermeté totale de la part du président Chirac. Nous n'accepterons rien ! Vous avez compris, M. Elkabbach ? Rien !"

Qu'est-ce que cela veut dire ?

- "Cela veut dire, par exemple, que les deux individus qui ont agressé le rabbin de Ris-Orangis..."

Sarfaty...

- "...passeront au tribunal d'Evry, pas plus tard que cet après-midi. Ils sont arrêtés."

Oui, donc en urgence, avec la procédure d'urgence;

- "Pas en urgence, en comparution directe. Ca veut dire que des individus qui, lors des manifestations - vous vous souvenez certainement, contre la guerre en Irak -, s'étaient permis de profaner le drapeau israélien en mettant une crois gammée dessus, ont été interpellés, ont dû répondre de leurs actes devant la justice, et ont été emprisonnés. Il y a de l'antisémitisme en France, c'est parfaitement exact. Je n'ai jamais voulu le sous-estimer. Mais dire que la France est antisémite et que le président de la République, n'a pas décidé d'engager une action très déterminée en la matière, c'est un mensonge et c'est une outrance."

Mais vous savez que les uns redoutent en ce moment en France, une fièvre islamophobe, les autres constatent des agressions judéophobes dont vous parlez. Est-ce que c'est d'ailleurs l'affaire uniquement des musulmans et des juifs ?

- "Je voudrais vous dire deux choses. La première, c'est ceux qui n'aiment pas les juifs et ceux qui n'aiment pas les arabes, ont exactement le même visage pour moi : le visage de la bêtise. Et ils seront combattus, qu'il s'agisse de la judéophobie ou de l'islamophobie, avec la dernière énergie. Et je voudrais dire une deuxième chose : c'est que la question de l'antisémitisme n'est pas la question ou l'affaire simplement des Juifs de France. C'est l'affaire de la communauté nationale dans son ensemble. Parce qu'on ne peut pas accepter que, qui que cela soit, il doit porté atteinte à son intégrité physique ou qu'il soit injurié, simplement par le fait qu'il est musulman ou qu'il est juif. Et je vous assure que mon engagement en la matière sera total. Il n'y a qu'une seule politique en la matière : ne rien accepter."

Il y a une question que je voudrais vous poser que la Corse, puisque le Conseil d'Etat a validé le référendum sur l'île, donc sur le "non". Vous allez retourner dans l'île dans dix jours. Hier, à propos des derniers attentats, vous avez estimé qu'ils sont inspirés par la lâcheté, la bêtise et l'appât du gain. Qu'est-ce que ça veut dire "l'appât du gain" pour la Corse ?

- "Nous avons décidé d'attaquer ceux qui mettent des cagoules et qui posent des bombes - ça fait 30 ans que ça dure, cette affaire ! - par ce qui va leur faire le plus mal, c'est-à-dire l'argent. Je ne conteste pas qu'un certain nombre de personnes peuvent avoir des sentiments autonomistes sincères, il n'y a pas de délit d'opinion. Mais il faut bien voir que ceux qui les dirigent et ceux qui les animent, il y a l'appât du gain. C'est une affaire d'argent aussi. Il faut avoir le courage de le dire et porter le fer dans la plaie."

Mais s'il y a des clans mafieux, influents et actifs, comme vous le dites, monsieur le ministre de l'Intérieur, est-ce que ces clans sont identifiés, seront-ils traités conformément à ce qu'ils sont ?

- "La police et la justice ont mené une action très forte ces derniers temps. Il y a aujourd'hui des procédures qui sont en cours, laissons-les se développer et l'on verra alors ce qui était de la rumeur et ce qui était de la vérité."

Vous les avez identifiés ?

- "C'est à la justice maintenant de faire son travail."

Bonne journée, N. Sarkozy, à La Baule puis à Paris.

- "Oui, on rentre à l'heure du déjeuner."

(Source : premier-ministre, Service d'information du gouvernement, le 20 octobre 2003)

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