Tribune de M. Luc Ferry, ministre de la jeunesse, de l'éducation nationale et de la recherche, dans "Le Monde" du 15 octobre 2003, sur la réhabilitation du travail à l'école. | vie-publique.fr | Discours publics

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Tribune de M. Luc Ferry, ministre de la jeunesse, de l'éducation nationale et de la recherche, dans "Le Monde" du 15 octobre 2003, sur la réhabilitation du travail à l'école.

Personnalité, fonction : FERRY Luc.

FRANCE. Ministre de la jeunesse, de l'éducation nationale et de la recherche

ti : Le choix du président de la République est clair : revaloriser le travail plutôt que d'augmenter l'impôt. Et, puisque la question du courage en politique est sans cesse posée, disons-le sans détour : cette option est aux antipodes de toute démagogie puisqu'elle impose une discipline budgétaire dont les effets risquent toujours d'être mal reçus.

Elle repose sur une analyse économique, mais aussi sur une conviction philosophique qui mérite d'être explicitée si l'on veut en débattre sérieusement. Elle touche en vérité au plus profond des valeurs qui, pendant près de deux siècles, ont fondé les principes de notre école républicaine.

Depuis un an et demi, le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin est lui-même au travail : nul ne peut, sans prêter à rire, prétendre que la réforme des retraites, ajournée par Lionel Jospin parce qu'elle risquait d'être impopulaire, était facile à faire. La réorganisation du système de santé, dont chacun sait combien elle est tout aussi difficile, est en cours, la décentralisation adoptée dans son principe, l'insécurité enfin combattue avec énergie, les 35 heures assouplies, le smic revalorisé comme jamais depuis vingt ans, le revenu minimum d'activité mis en place pour ne laisser personne au bord de la route, le dialogue social rétabli, le système scolaire recentré sur ses vraies missions : la prévention de l'illettrisme, le rétablissement de l'autorité des maîtres et de la culture scolaire, la réorganisation en profondeur d'un collège prétendument "unique" qui a désormais bien besoin de s'ouvrir davantage à la voie professionnelle et à la découverte des métiers...

Le débat national sur l'école permettra sans doute d'aller plus loin encore, mais rien ne réussira sans une réhabilitation de la valeur travail.

Sur le plan économique, c'est une évidence, et Michel Pébereau l'a fort bien dit dans Le Monde du 6 octobre : toutes choses égales par ailleurs, la production d'un pays, et donc sa richesse, est inévitablement proportionnelle à la quantité de travail qui est fournie. Or, depuis la seconde guerre mondiale, ce quantum ne cesse de diminuer plus vite en France que chez nos principaux voisins. Mais tout aussi grave est le message envoyé par cette évolution aux jeunes générations, notamment à travers l'idéologie qui anime la loi sur les 35 heures : celui selon lequel le travail c'est l'ennemi, et le sens de la vie tout entier serait à chercher dans l'accroissement des loisirs. C'est là une erreur, et même une faute qui risque de déstabiliser tous nos dispositifs éducatifs, déjà davantage orientés par la crainte de l'ennui que vers le goût de l'effort.

Que l'élève doive être au coeur de notre école va de soi. Mais cette vérité basique, pour ne pas dire ce truisme, ne signifie ni que l'on doive confondre l'éducation avec un jeu, ni que l'on renonce à l'exercice d'une certaine autorité, ni que le monde des adultes doive s'incliner devant les mirages du jeunisme et renoncer aux responsabilités qui lui reviennent quant à la définition des finalités dernières de notre enseignement.

Il faut avoir perdu tout sens des réalités pour croire que, en affirmant cela, on cède à un quelconque esprit réactionnaire. C'est au contraire avoir quelques coups d'avance sur les difficultés qui sont encore devant nous.

Dès l'origine, la naissance de nos systèmes scolaires modernes fut associée à l'idée d'une pédagogie du travail et des "méthodes actives". Elle a de part en part accompagné l'émergence de l'idée républicaine. Le lien est moins trivial qu'il n'y paraît et mérite réflexion.

Trois grandes conceptions de l'enseignement avaient déjà été imaginées par les philosophes du XVIIIe siècle. Idéalement, la première voulait laisser une liberté absolue à l'enfant : c'est l'éducation par le jeu qui correspondait, selon une analogie profonde avec la politique, aux premières figures de l'anarchisme. La deuxième en est le contraire exact : le dressage, équivalent de l'absolutisme, dont Rousseau avait déjà noté qu'il convient sans doute à des animaux mais point à des êtres libres.

Comment concilier la faible part de vérité que ces deux visions extrêmes, toutes deux également fausses au regard des premiers républicains, recèlent malgré tout en elles ou pour mieux dire : comment respecter la liberté de l'enfant tout en lui enseignant une discipline ? Réponse : par le travail. C'est lui qui fournit le "concept synthétique", la solution de cette opposition frontale entre le jeu et le dressage. Car, en travaillant, l'enfant exerce sa liberté, mais il se heurte néanmoins à des obstacles réels, objectifs, qui, lorsqu'ils sont bien choisis par le maître, peuvent se montrer formateurs pour lui dès lors qu'il parvient à les surmonter activement. A l'anarchie du jeu et à l'absolutisme du dressage succède ainsi le "républicanisme" du travail : le citoyen, en effet, est celui qui est libre lorsqu'il vote la loi, et contraint cependant par cette même loi dès lors qu'il l'a approuvée - où l'on retrouve les deux moments, liberté et discipline, activité et passivité, que le travail réconcilie en lui.

Il existe ainsi un lien intime, d'une profondeur insoupçonnée, entre l'idée républicaine qui fonde l'école moderne et la valeur travail. Alliant le respect de l'enfant et les nécessités de l'autorité, il a continué d'animer jusqu'à nos jours ce que nos systèmes éducatifs ont assurément de meilleur. Il serait dramatique d'en perdre aujourd'hui l'apport majeur, sous prétexte que la société globale nous invite sans cesse davantage aux loisirs, à la consommation, au jeu et au divertissement. Il faut maintenir haut et fort l'idée que, sans un apprentissage parfois rigoureux, sans un certain goût de l'effort, aucun accès à la culture authentique n'est réellement possible.

Impossible de parvenir à connaître le monde, à pratiquer un art ou un sport, mais tout autant à s'approprier les éléments fondamentaux de l'histoire, des langues ou de la littérature sans passer par une certaine discipline du corps ou de l'esprit, une rigueur intellectuelle, un effort de réflexion et de pensée en l'absence desquels la culture scolaire est non seulement inaccessible mais, il faut bien l'avouer, car c'est normal dans ce cas, rebutante. Ce n'est qu'au-delà d'un certain seuil qu'elle dévoile sa richesse et son intérêt, et c'est cela qu'il faut avoir la capacité, voire l'autorité, de faire comprendre aux élèves.

L'illusion pédagogique par excellence, celle qui a fait tant de ravages dans les dernières décennies, tient à ceci : on a cru trop longtemps qu'il était possible de séparer motivation et contrainte, qu'il fallait d'abord intéresser les élèves pour les amener, seulement dans un second temps, à travailler.

Ne caricaturons pas : c'est bien sûr en partie vrai, et tous les enseignants le savent. Mais c'est aussi, largement, une erreur : car, la plupart du temps, nous ne commençons vraiment à aimer une discipline, quelle qu'elle soit, qu'après un long temps de travail. Tous ceux qui ont tenté d'apprendre un art, un sport, un savoir-faire manuel ou intellectuel le savent : il faut souvent plusieurs mois, voire plusieurs années d'un apprentissage parfois rebutant pour que le piano, le tennis ou l'ébénisterie deviennent une passion. Ce n'est qu'une fois qu'on est émancipé des premières contraintes que la liberté du geste et de l'esprit permet à une pratique, quelle qu'elle soit, de prendre tout son sens et de faire place à l'intérêt.

A bien des égards, ce n'est pas la motivation qui fonde le travail, mais l'inverse. N'ayons pas peur des mots : la culture scolaire peut et doit être passionnante, mais sa finalité première n'est pas de divertir. Il y a bien d'autres lieux pour cela. Elle est de préparer les élèves à entrer dans un univers d'adultes qui n'ont pas à rougir, bien au contraire, de ce qu'ils peuvent transmettre et léguer aux jeunes générations pour leur permettre de s'inscrire à leur tour dans un monde qu'ils seront appelés, eux aussi, à habiter, à enrichir et à transformer.

Comment réhabiliter concrètement, dans les classes, cette valeur du travail, comment mettre en oeuvre ce changement de cap ambitieux ? C'est aussi sur de tels sujets que, au-delà des préoccupations particulières, le grand débat national qui s'ouvre aujourd'hui sur l'école devra nous aider à réfléchir et à agir.


(Source http://www.u-m-p.org, le 15 octobre 2003)

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