Interview de Mme Michèle Alliot-Marie, ministre de la défense, dans "Valeurs actuelles" du 31 octobre 2003, sur l'effort budgétaire en faveur de la défense, l'industrie d'armement, la restructuration de Giat industries et les recrutements dans l'armée. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de Mme Michèle Alliot-Marie, ministre de la défense, dans "Valeurs actuelles" du 31 octobre 2003, sur l'effort budgétaire en faveur de la défense, l'industrie d'armement, la restructuration de Giat industries et les recrutements dans l'armée.

Personnalité, fonction : ALLIOT MARIE Michèle.

FRANCE. Ministre de la défense

ti : Valeurs actuelles :
Où va l'argent de la Défense ?

Michèle Alliot-Marie :
Le premier poste du budget va à de l'investissement. Il est plus important que la part consacrée aux personnels, contrairement à ce qui se passe dans la plupart des ministères. Avec 14,9 milliards d'euros de commandes, la Défense est le premier client pour l'industrie française. Cela représente 170 000 emplois directs. La Défense verse deux milliards d'euros de TVA au budget de l'Etat. C'est une sorte de retour sur investissement. De plus grâce à ses commandes, le ministère permet de faire la promotion d'un certain nombre de matériels auprès de pays étrangers et de ramener plus de quatre milliards d'euros de commandes étrangères à l'industrie française.

Pourquoi consacrer encore tant de milliards à la Défense ?

Ce n'est pas un luxe, cela correspond à un besoin. Contrairement à ce que certains avaient pu espérer il y a quelques années, nous vivons dans un monde dangereux. Les crises se multiplient, le risque terroriste est une réalité. La Défense a pour première obligation d'assurer la sécurité de la France et des Français, sur le territoire national et aussi à l'extérieur. Près de deux millions de nos compatriotes vivent à l'étranger dans des zones parfois instables. Nous devons aussi assurer nos responsabilités de membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, par exemple dans le cadre de la lutte contre le terrorisme (Afghanistan) ou dans des missions de stabilité ou de maintien de la paix (Balkans, Congo). Il faut en avoir les moyens. Comme nos militaires sont souvent associés à des opérations internationales, nos matériels doivent être à un niveau technologique équivalent à celui des autres grandes armées. Cela implique un effort dans la durée.

Ce qui n'a pas toujours été le cas ?

La loi de programmation militaire 1997-2002 n'a pas été respectée par le précédent gouvernement alors que la France était en situation de croissance: 20 % des crédits de la programmation - une année entière - ont été ponctionnés. Ce retard a entraîné des lacunes graves dans le maintien en condition opérationnelle et dans les commandes de matériel neuf. Pour le rattraper et réaliser l'objectif fixé, le modèle d'armée 2015, nous devons faire un effort supplémentaire.

Autrement ?

En 2002, faute de crédits d'entretien ou de pièces détachées, plus de la moitié de nos avions et de nos hélicoptères étaient cloués au sol, plus de la moitié de nos véhicules de l'armée de terre restaient au garage ! Cette indisponibilité nous empêchait d'agir sur les théâtres d'opération avec la totalité de nos moyens et limitait aussi l'entraînement des militaires, essentiel à leur sécurité. Il fallait réagir.

Combien de temps pour la remise à niveau ?

Trois ans depuis le redressement entamé l'an dernier. Le maintien en condition opérationnelle des matériels représente une priorité. L'affectation de crédits dans ce domaine est vitale. A cause du retard pris entre 1997 et 2002 et du manque de commandes de nouveaux programmes, le matériel vieillit. Plus un matériel vieillit, plus il a besoin de réparation.

Votre grande priorité dans ce budget 2004 ?

Le maintien en condition opérationnelle et la recherche, avec près de 1,2 milliard d'euros. Cet effort va permettre à notre pays de rejoindre le niveau de la Grande-Bretagne, alors que nous avions pris beaucoup de retard. Les commandes de matériel nouveau aussi nous permettront de rester au même niveau technologique que nos plus grands partenaires, notamment les Américains. C'est important pour notre efficacité mais aussi pour conquérir des marchés à l'extérieur. Notre atout c'est notre niveau technologique équivalent et même supérieur dans quelques domaines.

Pourquoi affecter encore tant de moyens à la dissuasion nucléaire ?

C'est notre protection ultime pour la France et pour l'Europe.

Notre concept traditionnel du " faible au fort " (dissuader une grande puissance) est-il en train d'évoluer en dissuasion du " faible au fou " (face à de petits Etats menaçants) ?

Il n'y a pas d'évolution par rapport à la dernière expression des principes de notre dissuasion, faite par le président de la République en juin 2001. La donne stratégique générale est la même. La loi de programmation votée en janvier 2003 est l'exacte traduction de ces options. Il n'est pas question de les remettre en cause aujourd'hui. Nous perfectionnons en permanence notre armement mais nous restons dans le même concept.

On vous attend sur le second porte-avions ?

Deux décisions sont à venir : le choix du mode de propulsion, avant la fin de cette année ; le choix du format, au deuxième semestre 2004. Si la propulsion classique était retenue, nous pourrions envisager une coopération avec les Britanniques. Eux-mêmes ont pris du retard sur leur programme. J'ai dit à mon homologue Geoff Hoon qu'il était indispensable qu'ils aient fixé leurs grandes orientations avant juin 2004 car c'est à ce moment-là que nous devrons déterminer avec précision notre commande. S'ils n'étaient pas prêts, nous ferions notre programme seuls.

Sur Giat Industries, c'est le blocage ?

Non le sursis à statuer porte uniquement sur le volet social, pas sur le volet industriel qui continue normalement. Giat a déjà coûté quatre milliards d'euros aux Français. 70 % de son plan de charge est représenté par le char Leclerc, programme qui s'arrête en 2005. Après trop d'années où les gouvernements ont manqué de courage il fallait agir, sinon on allait à la disparition pure et simple.

Que d'erreurs dans ce dossier¿

On avait fait trop de démagogie dans les années passées sur d'éventuelles commandes qui ne reposaient sur aucun fondement sérieux. D'autres commandes ont été passées dans des conditions qui, économiquement, ne permettent pas à l'entreprise d'en tirer bénéfice.

Faut-il vraiment en passer par la suppression de presque quatre mille emplois ?

Tout le monde en reconnaît malheureusement la nécessité y compris les experts désignés par les syndicats. C'est la condition pour faire de Giat-Industries une entreprise viable avec un avenir dans l'armement terrestre capable d'un rapprochement avec des entreprises européennes, pour lutter ensemble contre la concurrence, venue notamment d'Asie du sud-est.

Croyez-vous vraiment à l'avenir industriel de Giat ?

J'y crois tout à fait. Sinon, j'aurais accepté la solution qu'on me proposait de démanteler Giat. C'était la suite logique du bilan et de l'absence du plan de charge. C'est bien parce que je crois à une industrie de l'armement terrestre français que j'ai demandé à la direction de l'entreprise de proposer un plan qui assure non seulement la survie mais aussi le développement de Giat.

Pouvez-vous regarnir le plan de charge de Giat ?

Grâce à la loi de programmation militaire sur laquelle je m'appuie, je peux prendre l'engagement d'un certain nombre de commandes qui garantiront aux salariés, pour les années à venir, la possibilité d'avoir devant eux une carrière, ce qui n'était plus le cas. En retenant les suggestions des experts, j'ai même rajouté des éléments qui correspondent à 250 personnes supplémentaires, sur Tarbes et Roanne. Le ministère de la Défense reprendra tous les personnels fonctionnaires. Le texte adopté au Parlement en mai permet aux ouvriers d'Etat qui vont passer dans les autres fonctions publiques étatiques, hospitalière ou locales de ne rien perdre sans pénaliser ceux qui vont les accueillir.

Les syndicats ne semblent pas calmés¿

Ils jouent leur rôle. La perspective de leurs élections ne les incitent pas à coopérer avec la direction. Je le regrette car je ne pense pas que la surenchère joue au bénéfice des personnels.

Mais les villes sinistrées ?

Le volet aménagement du territoire que j'avais demandé permet aux plus touchées par les suppressions d'emplois de recevoir de nouvelles activités, à travers de nouvelles entreprises. C'est ce qui a été fait à Cussey, Roanne, Tarbes, Tulle. Nous avons d'autres perspectives.

Lesquelles ?

Je ne dis les choses que lorsqu'elles sont sûres. Je ne veux pas avoir l'attitude de mes prédécesseurs sur les commandes mirifiques.

La Défense reste-t-elle vraiment le premier employeur public de France ?

Oui, avec un rôle social important. En 2003, les armées ont recruté près de quarante mille personnes. Un grand nombre de nos engagés arrivent sans formation. Nous la leur assurons, avec une réinsertion professionnelle à un niveau beaucoup plus élevé. C'est la grande contribution de ce ministère au profit de l'emploi et de la formation dans notre pays. Les nominations d'officiers généraux me permettent d'observer la grande diversité sociale de l'armée : la Défense est la seule institution capable de recruter un enfant de troupe, fils d'ouvrier agricole, et d'en faire un chef d'état-major.

(Source http://www.defense.gouv.fr, le 7 novembre 2003)

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