Interview de Mme Michèle Alliot-Marie, ministre de la défense, dans "La Tribune" du 3 novembre 2003, sur l'effort budgétaire en faveur de la défense, les réformes au sein du Ministère de la défense, la coopération européenne et les restructurations dans l'industrie de l'armement. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de Mme Michèle Alliot-Marie, ministre de la défense, dans "La Tribune" du 3 novembre 2003, sur l'effort budgétaire en faveur de la défense, les réformes au sein du Ministère de la défense, la coopération européenne et les restructurations dans l'industrie de l'armement.

Personnalité, fonction : ALLIOT MARIE Michèle, CABIROL Michel, CHEVRILLON Hedwige, ERCEVILLE BEATRICE D', PROVOST Olivier.

FRANCE. Ministre de la défense

ti : La Tribune :
Demain est discuté à l'Assemblée nationale le projet de budget du ministère de la Défense. A gauche, mais aussi à droite, la forte hausse des crédits est critiquée. Que leur répondez-vous ?

Michèle Alliot-Marie :
Le budget de la Défense, c'est notre assurance sécurité. Ce n'est pas un luxe que l'on s'offrirait les années fastes et que l'on réduirait les autres années. Face à la multiplication des crises régionales dans lesquelles des Français sont impliqués, comme en Côte d'Ivoire, en République centrafricaine ou encore au Liberia et face à la menace terroriste qui se développe, il est de la responsabilité première d'un Etat d'assurer la sécurité de son territoire et de ses ressortissants en France comme à l'étranger.

Néanmoins comme l'a souligné Lionel Jospin dans une tribune, cette augmentation ne vient-elle pas à contretemps économiquement ?

Michèle Alliot-Marie : Pour n'avoir pas pris en compte cette obligation, le précédent gouvernement qui bénéficiait d'une croissance économique exceptionnelle m'a laissé une situation critique décrite par plusieurs rapports parlementaires : plus de 50 % des avions et des hélicoptères militaires étaient cloués au sol. Pratiquement 60 % du matériel terrestre étaient dans l'incapacité de fonctionner. Il en allait de même pour notre force maritime. D'où une conséquence sur nos capacités opérationnelles mais aussi sur le niveau d'entraînement des militaires qui est la condition de leur sécurité.

C'est-à-dire ?

Nous étions arrivés à un niveau où nos personnalités ne remplissaient pas les critères d'entraînement de l'Otan ! Nous sommes obligés non seulement de faire l'effort prévu pour arriver au modèle de nouvelle armée professionnelle, mais aussi de rattraper les retards pris du fait des précédents gouvernements.

Dans la loi de finances rectificative de fin d'année, le ministère de la défense peut-il se voir amputer de certains crédits ?

C'est l'inverse ! Aujourd'hui nous faisons la trésorerie de l'Etat. Nous avons fait l'avance de 119 millions d'euros de TVA au titre de la neutralité fiscale de la transformation de DCN et de plus de 600 millions pour les Opex (les opérations extérieures, Ndlr). Je ne sais pas si vous connaissez beaucoup d'institutions qui soient capables de faire de telles avances ! Et cela sans toucher aux bases de la loi de programmation militaire. J'attends donc avec impatience que la loi de finances rectificative reverse ces sommes !

La France s'apprête-t-elle à changer de politique en matière de dissuasion nucléaire ?

La doctrine nucléaire française a été publiquement précisée par le président de la République le 8 juin 2001. Ce discours a pris en compte l'évolution du contexte stratégique et notamment l'émergence de puissances régionales dotées d'armes de destruction massive, sans que les fondements de notre dissuasion soient modifiés. La LPM 2003-2008 intègre ces orientations et précise que la dissuasion "reste caractérisée, dans notre stratégie, par un concept de non-emploi", même si "elle implique de disposer de moyens diversifiés permettant d'assurer sa crédibilité face aux évolutions des menaces". S'il est vrai que les moyens de la dissuasion évoluent - comme ils l'ont fait régulièrement depuis 1960 -, notre conception de la dissuasion demeure inchangée.

Vous avez été auditionnée par la commission des Finances de l'Assemblée nationale sur votre stratégie ministérielle de réforme. En quoi va-t-elle consister ?

Le ministère de la Défense est en pointe de la modernisation de l'Etat et de depuis plusieurs années. Cela a d'abord été le cas avec la professionnalisation. Nous sommes le seul ministère à avoir été capable de faire une réforme de fond , qui s'est traduite par la disparition de plus de cent bases et régiments , par des restructurations extrêmement importantes et par des réductions des formats des armées notamment de l'armée de terre.

Sur quelle période ?

Ceci a été fait en un temps record, en cinq ans et, dans des conditions financières difficiles puisque la loi de programmation 1997-2002 qui devait accompagner la professionnalisation, et notamment faire les transferts nécessaires pour donner à des armées moins nombreuses des matériels leur permettant d'assumer l'ensemble de leur mission n'a pas été exécutée. Le gouvernement précédent, bien que la conjoncture économique à l'époque ait été favorable, a ponctionné largement le budget de la Défense. Au total, c'est 20 % de la loi de programmation précédente, soit une année entière de programmation qui a été supprimée. Cela dit, j'estime que ce ministère, parce qu'il a fait preuve de sa capacité à évoluer, a vocation à être le plus moderne de l'Etat.

Que proposez-vous pour l'avenir ?

D'abord je rappelle que nous venons de lancer le changement de statut des chantiers navals qui de service de l'Etat se transforment en entreprise, ainsi que la restructuration de Giat Industries mais encore les retraites des militaires ou la politique des réserves¿ Autant de chantiers lancés en 2003 et qui seront réalisés en 2004. Quant au statut général des militaires qui n'avait pratiquement pas bougé depuis trente ans, je déposerai un projet de loi sur ce sujet avant la fin du premier semestre 2004.

Y aura-t-il une ouverture vers la possibilité de syndicalisation accrue ?

Le fondement même du métier militaire s'oppose à la syndicalisation. En revanche, la participation des militaires à des associations qui n'auraient pas le caractère de groupement professionnel est à l'étude.

Quels seront les grands axes de votre stratégie ministérielle de réforme ?

Il nous faut apporter les transformations nécessaires pour être les plus efficaces possibles, en termes à la fois opérationnel et administratif. Avec trois idées forces : la clarification des responsabilités, par exemple dans la gestion des programmes, la mutualisation, afin d'éviter les doublons et rapprocher les services, et le recentrage des personnels de la Défense, militaires ou civils, sur les activités pour lesquelles ils sont formés et se sont engagés. Cela veut dire externaliser un certain nombre d'activités, poursuivre nos cessions immobilières, mettre au point des financements innovants.

Que faut-il faire pour favoriser la conclusion d'alliances entre les groupes de défense européens ?

Il est évident que la concurrence que se livrent certains groupes peut être préjudiciable au maintien de capacités industrielles européennes. Une première consolidation a eu lieu autour d'EADS dans le secteur aéronautique. C'est un schéma qui pourrait servir d'exemple pour des rapprochements similaires dans les secteurs naval et terrestre. Dans le secteur naval, j'ai engagé des discussions avec mes homologues espagnol, grec et allemand. Avec Peter Struck, ce sujet a été évoqué notamment à propos du devenir des chantiers navals allemands HDW. Mais c'est aux entreprises concernées qu'il revient de construire un projet industriel. Les gouvernements peuvent quant à eux leur apporter un cadre incitatif. Dans l'industrie terrestre, la consolidation sera facilitée par la restructuration de Giat Industries : le modèle industriel retenu rapprochera Giat Industries de ses homologues britannique et allemand en termes de métiers, d'organisation et d'effectif.

Concernant Thales, est-il envisageable que ce groupe reste autonome, ou devra-t-il s'inscrire dans un grand pôle industriel ?

Je crois - après y avoir été un peu réticente au départ en raison des bienfaits de la compétition - que, dans la très dure concurrence internationale que nous connaissons aujourd'hui, nous avons besoin de pôle solides. Donc, de manière générale, j'incite les industriels à la discussion lorsque leur marché est trop étroit pour supporter une concurrence excessive. C'est notamment le cas dans le spatial.

Dans le secteur naval, plusieurs schémas ont été avancés autour de Thales et DCN. Quel scénario préconiseriez-vous ?

Il appartient aux entreprises de nous faire des propositions. DCN et Thales sont des partenaires anciens sur certains projets qui nécessitent une coopération toujours plus étroite. Quant à la forme que ces alliances pourraient prendre, elle reste encore à imaginer : prises de participation, création de consortium¿

Un rachat des chantiers navals allemands HDW par plusieurs groupes européens est-il encore d'actualité ?

Les discussions sont pour l'instant suspendues sur des questions de prix. One Equity Partners, vendeur, a dû constater qu'aucun repreneur, à commencer par l'industrie française, DCN et Thales ensemble sur ce dossier n'était prêt à lui offrir un prix équivalent à celui qu'il avait payé lors de l'acquisition d'HDW.

Le gouvernement pourrait-il envisager une privatisation partielle de DCN et de Giat Industries pour leur faciliter la conclusion d'alliances ?

Nous n'en sommes pas là. Ce qui prime pour l'instant, c'est qu'un facteur déclenchant amène ces entreprises à envisager des rapprochements. On peut par exemple observer que DCN et l'espagnol Izar travaillent ensemble de façon constructive dans le cadre du consortium qu'ils ont formé à l'exportation. Cela pourrait servir de point de départ à une coopération élargie à de grands programmes d'armement. Dans l'absolu, les Espagnols préféreraient de beaucoup une solution européenne à une solution exclusivement américaine.

Snecma est aujourd'hui sur la liste des privatisables. General Electric est-il le bienvenu dans son capital ?

Les enjeux de défense seront pris en compte, comme lors des ouvertures de capital précédentes d'entreprises de ce secteur. Les outils sont multiples et bien maîtrisés. Ma préoccupation est très claire : je veux éviter que nos industries sensibles puissent se trouver dans des situations de dépendance. Soit parce qu'elles se trouveraient confrontées à des problèmes d'approvisionnement ou de limitation de leur capacité à exporter sur certains marchés, soit parce qu'elles ne pourraient pas conserver la confidentialité indispensable à certains dossiers. Je sais Francis Mer sensible à cet aspect de la protection des intérêts stratégiques de ces entreprises.

comment pourrait-on limiter la présence de fonds anglo-saxons dans un groupe de défense français qui serait mis en Bourse ?

Notre incapacité à mobiliser l'épargne vers le capital de nos entreprises dépasse largement le seul secteur de la Défense. C'est pour cette raison que j'ai toujours plaidé pour des fonds de pension à la française. Sinon, nous risquons de retrouver le capital de nos entreprises détenu à 60 % par des intérêts étrangers. Concernant plus spécifiquement la Défense, j'ai confié au Conseil économique de défense une réflexion sur "la dépendance et le capital des entreprises travaillant pour la Défense". Elle devra porter, notamment, sur les PMI à fort potentiel technologique.

La mort de Jean-Luc Lagardère a déstabilisé EADS. Cela pourrait-il favoriser une montée en puissance des Allemands ?

Il est normal que ce décès brutal et inattendu ait créé un certain flottement. Les derniers grands contrats qui ont été signés démontrent que l'entreprise est bien dirigée. Je crois qu'il faut laisser à Arnaud Lagardère le temps de prendre toute la mesure et la dimension de l'ensemble de son héritage. Je l'ai vu à plusieurs reprises, et je crois qu'il est totalement décidé - il l'a d'ailleurs montré - à prendre la suite dans tous les secteurs du groupe. Aujourd'hui, il s'y investit et je suis persuadée qu'il a la personnalité pour le faire.


(Source http://www.défense.gouv.fr, le 7 novembre 2003)

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