Tribune de M. Dominique Galouzeau de Villepin, ministre des affaires étrangères, de la coopération et de la francophonie, dans "Libération" du 28 octobre 2003, intitulée "Côte d'Ivoire : pour un sursaut". | vie-publique.fr | Discours publics

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Tribune de M. Dominique Galouzeau de Villepin, ministre des affaires étrangères, de la coopération et de la francophonie, dans "Libération" du 28 octobre 2003, intitulée "Côte d'Ivoire : pour un sursaut".

Personnalité, fonction : GALOUZEAU DE VILLEPIN Dominique.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères, de la coopération et de la francophonie

ti : Qui n'a éprouvé, ces derniers jours, un profond sentiment d'émotion mais aussi d'injustice en voyant les images de la levée du corps de Jean Hélène autour duquel tant de visages amis se pressaient ?

Lui, si imprégné de la terre africaine, à l'affût de ses rythmes secrets, familier de tous ses mystères. Lui, qui connaissait les difficultés de l'Afrique, qui savait porter la plume dans la plaie, car l'exigence de vérité était sa loi suprême, mais qui ne pouvait dissimuler sa compassion pour le malheur des hommes dans ce continent si éprouvé ! Que ses proches, familles et amis, compagnons de RFI trouvent ici l'expression de ma solidarité dans cette cruelle épreuve.

Sous l'effet de la crise, un climat de tension s'est instauré en Côte d'Ivoire, nourri par l'incompréhension et l'intolérance. L'assassinat de Jean Hélène doit mener à une prise de conscience. Une enquête diligemment conduite, un procès rigoureux, des sanctions exemplaires permettront d'affirmer que la violence et la haine n'ont pas leur place.

Depuis des mois, la France s'emploie à rapprocher les points de vue, à surmonter les peurs, à dissiper les arrière-pensées. Sans esprit d'ingérence ni volonté d'imposer une solution. Mais avec la conviction que les liens de l'histoire et du c¿ur lui confèrent la mission d'accompagner le peuple ivoirien dans les difficultés qu'il traverse, en concertation étroite avec les pays de la région et la communauté internationale.

A cet égard, les Accords de Marcoussis du 24 janvier 2003 ont montré qu'il était possible de réunir les Ivoiriens autour d'un processus de réconciliation. De notre point de vue, il n'y a pas d'autre solution possible. S'ils ne veulent pas que les acquis encore limités soient dilapidés, que la spirale de la violence incontrôlée s'amorce de nouveau, les Ivoiriens doivent trouver la force d'un sursaut.

L'objectif de Marcoussis est clair : restaurer l'intégrité territoriale du pays, mettre en ¿uvre la réconciliation nationale, enfin tenir en 2005 des élections transparentes, crédibles et ouvertes à tous. Des pas en avant ont déjà été accomplis avec la formation d'un gouvernement de réconciliation, la loi d'amnistie la réouverture officielle de la frontière avec le Mali et le Burkina Faso. La marche est certes difficile ; certains retards ont soulevé des interrogations et ravivé les méfiances. Mais les décisions adoptées par le Conseil des ministres du 16 octobre, en amorçant le règlement de divers problèmes délicats comme ceux du statut de la télévision ou des milices, vont dans le bon sens.

Il faut aujourd'hui passer à la phase de mise en ¿uvre des engagements pris à Marcoussis. Le gouvernement ivoirien doit se mettre au travail. Le regroupement des forces militaires doit débuter sans délai pour conduire au désarmement, à la démobilisation et à la réinsertion des anciennes forces rebelles comme des jeunes miliciens. Les réformes du droit foncier et de la loi électorale doivent être soumises au plus vite au Parlement. Enfin et surtout, l'unité du territoire doit être retrouvée pour permettre le retour normal de l'administration et des services publics sur l'ensemble du pays. Dans ce but, l'engagement de tous est nécessaire. Je veux saluer à cet égard l'action du Ghana à la présidence de la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest (Cedeao) comme de tous les pays de la région. La mobilisation des Nations unies est également essentielle et nous sommes favorables à un renforcement de sa présence pour accompagner le retour de l'administration sur l'ensemble du territoire et la préparation des élections.

Pour sa part, la France continuera d'assumer toutes ses responsabilités. Sur le plan militaire, elle participe, en appui aux forces de la Cedeao, au retour de la sécurité dans le pays. Dans le même temps, elle poursuit sa coopération bilatérale conjointement avec les autres partenaires de la Côte d'Ivoire. Mais comment la communauté internationale pourrait-elle se mobiliser si le peuple ivoirien devait s'installer à nouveau dans un cycle de violence ?

L'action passée donne la mesure de notre disponibilité pour l'avenir. Mais c'est d'abord aux Ivoiriens de s'aider eux-mêmes. Le sursaut s'impose, particulièrement parmi les responsables politiques. Il leur appartient de créer le climat de tolérance susceptible de conduire à une réconciliation nationale durable.

La Côte d'Ivoire ne peut pas douter de la solidarité et de l'engagement de la France. Nombre de nos concitoyens ont fait depuis longtemps le choix de vivre en Côte d'Ivoire pour transmettre un message de fraternité et de confiance à un pays auquel ils sont profondément attachés. En dépit des tensions qui ont prévalu au cours des derniers mois notre communauté française n'a-t-elle pas manifesté sa fidélité à cet esprit ivoirien qui a été longtemps à la source de tant de réussites politiques et économiques ?

Nos militaires et nos diplomates n'ont-ils pas témoigné de cette même volonté en s'engageant résolument dans l'action au service de la paix et de la stabilité en Côte d'Ivoire ?

Au-delà du désarmement des combattants, c'est le désarmement des esprits qu'il faut désormais mettre en ¿uvre. La réconciliation se gagne d'abord dans les c¿urs. Il y a en Côte d'Ivoire une majorité silencieuse qui souffre et aspire à la paix. C'est à cette majorité-là qu'il faut rendre espoir.

Dans cette entreprise, difficile mais indispensable, le peuple ivoirien doit savoir que la France est prête à appuyer toutes les initiatives pour remettre le processus de réconciliation sur les rails. Aujourd'hui, il faut que la Côte d'Ivoire se donne les moyens de retrouver son unité et sa cohésion. Ce sera là le plus bel hommage rendu à Jean Hélène et le témoignage que sa mort, si tragique et si injuste, n'aura pas été vaine.


(source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 29 octobre 2003)

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