Interview de M. Alain Juppé, président de l'UMP, à Europe 1 le 18 novembre 2003, sur les mesures gouvernementales de lutte contre l'antisémitisme, le débat sur la laïcité et l'intégrisme, l'action de la majorité et les relations entre l'UMP et l'UDF. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Alain Juppé, président de l'UMP, à Europe 1 le 18 novembre 2003, sur les mesures gouvernementales de lutte contre l'antisémitisme, le débat sur la laïcité et l'intégrisme, l'action de la majorité et les relations entre l'UMP et l'UDF.

Personnalité, fonction : JUPPE Alain, ELKABBACH JEAN Pierre.

FRANCE. UMP, président

Circonstances : Incendie d'une école juive de Gagny (Seine-Saint-Denis) le 15 novembre 2003

ti : Fidèle à ses convictions, le président de la République a donc condamné, solennellement, hier, tout acte d'antisémitisme et exigé des sanctions exemplaires contre leurs auteurs. Croyez vous que cet appel ferme suffira à faire disparaître les peurs de beaucoup de Français juifs ?

"Cet appel est nécessaire. Et face à ce qui est incontestablement une montée de l'antisémitisme dans notre pays, il importe que les plus hautes autorités de la République s'expriment avec la force et la clarté qui caractérisent le discours de Jacques Chirac. Il faut, bien sûr, que les actes suivent. Hier, des décisions ont été prises, notamment pour la sécurité des écoles juives et des synagogues, il faut donc une vigilance de tous les instants."

Pensez vous que ce n'est pas grave que l'on ait besoin de dire, 60 ans après la Shoah, même si c'est très fort et très juste : "quand on s'attaque à un juif, en France, c'est à la France toute entière que l'on s'attaque" ?

"Bien sûr que c'est grave. Et, comme j'ai eu l'occasion de le dire, je suis inquiet de voir un certain nombre de forces à l'oeuvre, en France, qui menacent d'une certaine manière un certain nombre de principes fondamentaux de la République, le principe de laïcité..."

Quelles forces, à qui pensez vous ?

"Je pense à des forces politico religieuses, intégristes et fanatiques. Vous savez, cela c'est un combat que je mets au coeur de l'action de notre propre formation politique, l'UMP, c'est le combat contre les extrémismes, les fanatismes, le racisme, qui marquent, hélas !, de plus en plus, la société contemporaine, européenne et française."

Et ces forces obscures sont où ? Comment s'expriment elles ?

"On a toujours beaucoup parlé de l'affaire du foulard islamique. En soi, ce n'est peut être pas un geste qui mérite tout ce tintamarre, mais il faut voir ce qu'il y a derrière. Les personnes qui ont eu contact avec ces jeunes filles musulmanes, disent toutes que, lorsqu'elles font ce choix, ce n'est pas pour exprimer une sorte d'islam des familles, tolérant et pieux. C'est véritablement un acte de militantisme politique."

Qui conduit ou qui entretient ces forces ?

"Si je le savais, nous pourrions nous y attaquer."

Mais ceux qui doivent savoir le savent ils ?

" Les responsables politiques doivent s'interroger, et en tout cas, marquer un coup d'arrêt parce que nous sommes dans une spirale inquiétante. On vient de parler du voile à l'école, regardez ce qui se passe dans beaucoup d'hôpitaux, en France, où des jeunes femmes musulmanes ou des moins jeunes d'ailleurs, refusent de se laisser soigner par des hommes, ou des infirmières musulmanes refusent de soigner des patients hommes. Ceci, n'est pas conforme à un principe fondamental qui est l'égalité des sexes et le respect de la dignité de la femme."

Vous savez qu'il y a des musulmans qui sont un peu repliés sur eux mêmes, qui ont des peurs, qui sont victimes, eux aussi, de manipulateurs et de provocateurs. Faut il leur dire, aussi, quand on s'attaque à un musulman en France, c'est à la France qu'on s'attaque ? C'est à dire, combattre contre toutes les formes de xénophobies, de sexisme et de racisme ?

"Naturellement. Le débat sur le voile islamique n'est pas un combat contre l'islam. L'islam est une grande religion, c'est la religion, je crois, de 3 à 4 millions de Français, et parmi les principes de la République, il y a la liberté religieuse. Ne confondons pas, de grâce, la pratique de l'islam tolérant, respectueux des principes de la République et un certain nombre de mouvements fondamentalistes et intégristes marqués par le fanatisme. Cela n'est pas acceptable."

Sur la base des propositions que la commission Stasi va lui remettre autour du 10 décembre, c'est à dire plus vite que prévu, le président de la République aura à prendre une décision majeure, grave, historique pour la société française. Vous le connaissez bien. Est ce qu'il y est prêt ?

"Je ne veux pas anticiper sur les conclusions de la commission Stasi. Le président de la République a dit en tout cas, et cela c'est un repère fort, que la laïcité n'était pas négociable. La laïcité, il l'a lui même définie, c'est : le droit pour chacun de pouvoir exprimer ses convictions, mais le droit, aussi, de ne pas se laisser imposer les convictions d'autrui. Et c'est sur cette ligne là, qu'il faut tenir parce que c'est le fondement même de la République."

Alors, l'UMP a un an. J'ai envie de vous dire : "Bon anniversaire"."

"Merci."

Vous avez remarqué que pour son cadeau, l'UDF ne votera pas le budget 2004. F. Bayrou, a choisi l'abstention. Est ce une erreur ou une faute politique ? Et croyez vous que, pas voter, c'est s'exclure soi même de la majorité ?

"Permettez moi d'abord, de parler un peu de l'UMP, puisqu'elle a un an, vous l'avez dit, et je crois qu'elle a réussi sa mise en place, partout en France, et elle a fortement participé aux grands débats qui ont agité le pays depuis un an : le débat sur l'assurance vieillesse, sur la réforme des retraites, actuellement le débat sur l'Education, le débat sur la laïcité, le débat sur la mondialisation. Ca n'est pas simplement une machine électorale pour préparer les candidats aux élections, c'est aussi un lieu où on s'exprime, dans la diversité. Je prends l'exemple de la mondialisation : j'ait participé, samedi dernier, à une rencontre organisée par A. Madelin, avec lequel je suis globalement d'accord, mais avec lequel j'ai un certain nombre de différences d'appréciation. C'est l'exemple que, chez nous, on sait débattre dans l'amitié, le respect mutuel."

D'accord. Rien à corriger dans l'UMP ?

"Je serais présomptueux si je disais cela. Mais je dis que ça marche globalement."

Alors, réponse sur Bayrou ?

"Puisque vous m'interrogez sur Bayrou... Je regrette beaucoup son évolution, qui le tire de plus en plus vers la division et vers la contestation. Je trouve que ce n'est bon pour personne."

Non, mais la division, pourquoi ? Parce qu'il a une stratégie autonome, est ce qu'il n'est pas autorisé à l'avoir, si vous permettez ?

"Mais il est autorisé à faire tout ce qu'il veut. Mais le problème, c'est de savoir s'il le fait dans la majorité ou pas dans la majorité. Je voudrais rappeler que, la plupart des députés de son groupe ont été élus l'année dernière, dans la majorité présidentielle, et alors que l'UMP n'avait pas de candidats dans leurs circonscriptions. Aujourd'hui, tout le problème est de savoir où ils se situent ? C'est d'ailleurs plus un problème pour lui que pour nous."

Edouard Balladur proposait, sur Europe 1, que Jean Pierre Raffarin, le Premier ministre, reçoive régulièrement, à Matignon, tous les responsables de la majorité chiraquienne, au moins pour se parler. Pourquoi n'est ce pas possible ? Ou est ce qu'il y a des conditions à cela ? Vous y êtes favorable ?

"Qui sont les responsables de la majorité chiraquienne ? C'est bien cela le problème. Aujourd'hui, on a l'impression que chaque fois qu'il y a une petite difficulté, le groupe de François Bayrou en profite pour critiquer le Gouvernement. Cela pose un problème. On va le voir d'ailleurs cet après midi, à l'occasion du vote du budget. En politique, le vote du budget a toujours été le clivage entre ceux qui soutiennent le Gouvernement et ceux qui ne le soutiennent pas. Je voudrais aussi insister sur un fait : je crois que ces jeux politiques nous ramènent dans le passé, 10 ou 20 ans en arrière. Aujourd'hui, avec le quinquennat, avec la succession élection présidentielle puis élections législatives, qui a été voulue par François Bayrou lui même d'ailleurs, on voit bien que l'esprit du fonctionnement de nos institutions a changé. La majorité parlementaire, c'est la majorité du Président, élue dans la foulée de son élection. Et donc, il ne faut pas en revenir à ce petit jeu de rivalités entre deux ou trois forces politiques concurrentes, qui pouvaient exister du temps du septennat, mais plus du temps du quinquennat."

Le Premier ministre traverse une mauvaise passe. A Matignon, vous aviez connu, vous, des déboires. Quelle est la différence entre vos deux situations ?

"Je ne veux pas m'engager sur cette analyse comparée. Ce que je sais, c'est que, lorsqu'on a le courage d'engager des réformes de fond, il y a un moment où ça résiste, où ça grince, où ça ronchonne."

Où ça glisse, ça glisse...

"Oui, vous savez, les sondages... Comment peut on encore prêter crédit aux sondages ! Souvenez vous de la bérézina des sondages en 1995..."

D'accord, d'accord...

"Mais non, je veux quand même le dire, M. Elkabbach ! La Berezina des sondages en 1995 ! La Berezina des sondages en 2002 ! Alors, de grâce, arrêtons avec cet instrument de mesure qui est imparfait."

Mais à partir de quel moment une glissade devient insupportable et menaçante, pour le Premier ministre, et peut être pour le président de la République ?

"Aujourd'hui, le Premier ministre dispose d'une majorité solide à l'Assemblée nationale et au Sénat. Nous cherchons à jouer pleinement notre rôle, nous ne sommes pas un parti de godillots. Nous disons parfois au Gouvernement : attention, là, il faut infléchir l'action ! Mais globalement, nous le soutenons. Et je suis très confiant dans ce qui va se passer. Nous avons une politique cohérente de l'emploi, qui repose sur deux piliers : réhabiliter le travail, favoriser la recherche et l'innovation. Je ne vois pas aujourd'hui, à côté de nous, de politique alternative, si je peux me permettre de le souligner. Et donc je pense que les résultats de cette politique vont apparaître dans le courant du premier semestre de l'année 2004. Et ceux qui, aujourd'hui, critiquent parce que ça ne va pas très bien, eh bien auront, peut être, raté le coche lorsque les choses s'amélioreront."

Qu'est ce que vous êtes optimiste !

"Non, je suis confiant. Vous savez, il faut, de temps en temps se démarquer d'une espèce de mode. Les bulles médiatiques, on connaît ! Alors, peut être, faut il avoir le sens de la durée et de la distance."

(Source http://www.u-m-p.org, le 19 novembre 2003)

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