Interview de Mme Michèle Alliot-Marie, ministre de la défense, à LCI le 3 décembre 2003, sur les opérations menées par les militaires français pour secourir les victimes des inondations, la relance du plan Vigipirate, la situation actuelle en Côte d'Ivoire et la restructuration de Giat industries. | vie-publique.fr | Discours publics

[ Publicité ]

Interview de Mme Michèle Alliot-Marie, ministre de la défense, à LCI le 3 décembre 2003, sur les opérations menées par les militaires français pour secourir les victimes des inondations, la relance du plan Vigipirate, la situation actuelle en Côte d'Ivoire et la restructuration de Giat industries.

Personnalité, fonction : ALLIOT MARIE Michèle, SEGUILLON PIERRE Luc.

FRANCE. Ministre de la défense

ti : Pierre-Luc SEGUILLON :
Michèle Alliot-Marie bonsoir.

Michèle AALIOT-MARIE :
Bonsoir.

Q - Des pluies d'une ampleur, d'une durée et d'une intensité exceptionnelle frappent donc le Sud-Est de la France et l'armée a apporté son concours à l'effort en faveur des sinistrés, notamment par l'apport de matériels et d'hélicoptères.

R - De personnel aussi.

Q - Alors c'est la question que j'allais vous poser, combien d'hommes sont aujourd'hui à disposition, et est-ce que vous envisagez d'accroître cet effort en fonction de l'ampleur de cette catastrophe ?

R - Oui bien sûr. Nous sommes dans une situation de crise. Il est donc normal que les militaires, les gendarmes et les pompiers de Marseille - qui sont aussi des militaires - participent à cette opération. C'est ce qu'ils font dans le cadre de la sécurité civile et en appui supplémentaire. Plusieurs milliers de personnes interviennent aujourd'hui, dont environ 2 000 militaires. En fonction de l'évolution de la situation, nous sommes bien sûr prêts à mettre davantage de militaires pour porter secours aux populations. Nos militaires interviennent souvent dans des opérations nécessitant un matériel très spécifique, notamment des moyens permettant les hélitreuillages, et notamment des hélitreuillages de nuit. Nous sommes les seuls à pouvoir les faire et ils permettent de sauver les personnes prises dans les eaux. Il y en a d'ailleurs eu plusieurs au cours de la nuit dernière. Et nous sommes prêts à recommencer si nécessaire. Il y a donc aujourd'hui une dizaine d'hélicoptères de man¿uvre prêts à intervenir ou qui sont déjà intervenus dans la journée. Il y a deux hélicoptères légers et du gros matériel, à la fois du génie, et également des canots de sauvetage pour aller chercher des personnes bloquées. Nous essayons également d'intervenir pour aider les gens qui ont du évacuer leur maison en leur fournissant notamment des lits de camp, des couvertures, ce qui peut donc permettre un premier accueil.

Q - Alors l'armée est finalement très sollicitée parce qu'elle est sollicitée par ces sinistres, mais elle va être ou elle est de nouveau sollicitée sur une montée en puissance du plan VIGIPIRATE. Cela signifie là encore combien d'hommes qui vous sont demandés, je dirais, pour contribuer à cet accroissement de vigilance ?

R - Sur VIGIPIRATE, ce sont de nouveau plusieurs centaines d'hommes qui vont être sollicités. On commence d'ailleurs à les voir dans les aéroports, dans les rues ou dans les gares où ils accompagnent des policiers et des gendarmes. Et puis il y a tous ceux que vous ne voyez pas et qui, lorsque l'on active le plan VIGIPIRATE, sont également en alerte et qui travaillent tous. Comme par exemple ceux qui appartiennent à la surveillance maritime de nos côtes pour prévenir un éventuel accès de terroristes par les côtes, ceux qui surveillent également notre ciel pour prévenir une attaque qui pourrait être faite à partir d'un avion, un avion que l'on essayerait par exemple de faire crasher sur des endroits sensibles.

Q - Alors précisément cette armée qui est professionnalisée maintenant, est-ce qu'elle est en nombre et en capacité suffisante pour assurer finalement l'ensemble des missions qui lui sont demandées, qui sont de plus en plus larges, parce qu'on a parlé des inondations, on parle du plan VIGIPIRATE, l'armée française est en Afghanistan, elle est en Afrique, elle est dans d'autres pays, cela fait beaucoup de monde ?

R - Oui, c'est vrai, cela fait beaucoup de monde. L'armée est aujourd'hui à même de répondre aux missions qui lui sont confiées et qui sont, comme vous venez de le dire, des missions extrêmement diverses. Il s'agit d'abord de protéger notre territoire et les Français. Les Français sur notre territoire, dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, mais aussi, comme nous le voyons aujourd'hui également, dans le cas de catastrophe naturelle ; nous sommes les seuls à posséder à la fois les savoir-faire et les matériels nécessaires. Nous protégeons également les Français qui sont à l'étranger, comme cela a été le cas en Côte d'Ivoire où d'ailleurs, je précise que nous ne protégeons pas que les Français, mais d'une façon générale les étrangers qui peuvent être pris dans une situation de crise. Cela avait donc été le cas en Côte d'Ivoire lorsque nous avions évacué Bouaké, mais également en République Centre africaine et au Libéria. Il y a également les actions que nous menons dans le cadre de nos engagements internationaux, comme par exemple pour la sécurisation dans les Balkans, qui sont à nos frontières. Il y a aussi notre action dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, par exemple en Afghanistan où nous essayons dans le même temps de permettre au gouvernement afghan de reprendre en main son Etat.

Q - Alors je reviens précisément à la Côte Ivoire que vous avez évoquée tout à l'heure, finalement comment est-ce que vous définissez notre mission aujourd'hui alors que notre présence est contestée à la fois par un certain nombre de partisans du président GBAGBO et qu'on ne sait pas très bien ce que veut le président GBAGBO. Peut-être le savez-vous mieux que moi, mais en tout cas, est-ce que notre mission, c'est une mission d'interposition entre les forces gouvernementales et les forces rebelles ou est-ce que nous ne sommes là que pour protéger les 16 000 Français qui sont en Côte d'Ivoire ?

R -D'abord, nous protégeons des personnes, qui sont d'une part les Français et également les autres étrangers, et parmi ces étrangers il y a aussi les Ivoiriens auxquels nous avons évité, je crois, des massacres du type de ceux qui ont eu lieu au Rwanda il y a quelques années. Nous sommes également là à la demande de l'ONU. Nous agissons en effet sur demande de l'ONU, en appui des forces africaines des autres pays, pour permettre à la Côte d'Ivoire de retrouver une stabilité, d'avoir une action de réconciliation nationale permettant de sauvegarder son unité et de préparer les prochaines élections.

Q -Mais cela c'est notre raisonnement, mais apparemment quand on entend le président GBAGBO qui ne condamne absolument pas les manifestations contre les soldats français, qui n'a pas désavoué les militaires qui sont intervenus à la télévision dimanche pour demander le départ des soldats français, on a le sentiment que le pouvoir ivoirien, le pouvoir légitime jusqu'à nouvel ordre n'est pas favorable à ce que les troupes françaises demeurent en Côte d'Ivoire.

R -Ecoutez, je crois que la situation est un peu plus compliquée. Le président GBAGBO...

Q -Il joue double jeu ?

R - Le premier problème en Côte d'Ivoire, c'est que l'action de réconciliation prévue par les accords de Marcoussis ne se fait pas assez vite. Cela crée des frustrations et des impatiences, notamment chez un certain nombre de militaires ivoiriens, et parmi ces jeunes patriotes qui avaient été actionnés par l'entourage du président GBAGBO au plus fort des événements. Ils ont l'impression que les choses n'avancent pas. Ce sont eux qui, au cours du week-end dernier, ont voulu ne pas respecter la zone de confiance établie selon la volonté des Nations Unies.

Q - Ils veulent en découdre avec les forces rebelles.

R - Bien sûr, ils veulent de nouveau en découdre. Et c'est le président GBAGBO, on ne l'a peut-être pas suffisamment dit, qui a beaucoup insisté auprès du commandement français pour que les troupes françaises empêchent ces jeunes dits patriotes ainsi que quelques éléments de l'armée ivoirienne qui étaient présents, de franchir la zone de confiance pour aller en découdre avec ceux qui se trouvent au Nord. Nous avons effectivement empêché ce passage. C'est à la suite de cela qu'il y a eu les manifestations à Abidjan, limitées d'ailleurs au camp militaire.

Q -C'est quand même des manifestations des partisans du président GBAGBO, c'est cela qui est quand même étonnant.

R -Ce sont des manifestations de partisans du président GBAGBO, qui ont d'ailleurs été contenues par les forces de l'ordre ivoiriennes commandées par le président GBAGBO. On a pu le voir aujourd'hui avec les images qui ont été montrées.

Q -Est-ce que vous pensez qu'il ne serait pas sain, en tout cas progressivement que l'armée française cède la place à la force de la communauté économique des Etats africains de l'Ouest ?

R -Bien entendu. Je vous parlais tout à l'heure des forces de la CDEAO. Les armées françaises sont aujourd'hui en soutien des forces de la CDEAO. Mais les forces de la CDEAO ne veulent pas rester si elles n'ont pas cette présence des armées françaises. Les forces de la CDEAO ne sont pas très nombreuses ; elles n'ont pas l'habitude d'engagements de ce type et c'est notre soutien technique et matériel qui leur permet aussi de remplir leur mission. Pour notre part, nous souhaitons également que l'on avance dans ces accords de Marcoussis, avec le cantonnement d'un certain nombre des militaires des forces nouvelles et avec surtout le désarmement. Pour cela, nous souhaitons beaucoup qu'il puisse y avoir une force de l'ONU qui vienne assurer ce désarmement.

Q -Deux choses, le président GBAGBO envisage de venir en France à la mi-décembre, vous pensez que c'est souhaitable ?

R -Lorsque j'ai vu le président GBAGBO à l'occasion de mon voyage en Côte d'Ivoire au mois de septembre, il m'a dit qu'il viendrait en France lorsqu'il aurait suffisamment avancé dans la mise en oeuvre des accords de Marcoussis. J'espère effectivement que d'ici là, les forces nouvelles comprendront qu'il est de l'intérêt de tout le monde qu'elles reviennent dans le gouvernement pour que l'on puisse vraiment avancer. Il y a d'ailleurs une réunion très importante demain ou après demain à ce sujet.

Q -Et vous-même, vous étiez allée en Côte d'Ivoire au mois de septembre, vous avez l'intention d'y retourner ?

R -Bien sûr, je retournerai en Côte d'Ivoire, ne serait-ce que pour voir nos militaires qui ont une attitude tout à fait exemplaire, et notamment au cours de ces derniers jours. Ils sont proches de la population. Ils font preuve d'un sang froid et d'une retenue qui mérite d'être saluée, parce que ce n'est pas tous les jours facile pour eux. Il me paraît donc normal que je retourne de nouveau les voir.

Q -Et vous maintenez l'idée qu'il n'y a pas de crise grave en Côte d'Ivoire aujourd'hui ?

R -Je crois que nous avançons aujourd'hui dans le bon sens. La situation est encore fragile parce qu'il y a parfois des extrémistes de part et d'autre ; là, on a surtout vu des extrémistes venant du Sud et qui ne rêvent encore une fois que d'en découdre. C'est à tous ceux qui sont un peu plus sages, et surtout à ceux qui veulent éviter que la Côte d'Ivoire ne connaisse une rupture de son unité nationale qui aurait des conséquences sans doute considérables sur beaucoup d'autres pays africains, c'est à nous de faire entendre la raison et de tenir bon.

Q -Alors je change tout à fait de sujet, c'est une autre de vos préoccupations, c'est le problème de GIAT INDUSTRIES, il y a tout un plan de restructuration qui a été envisagé pour remuscler cette entreprise qui était en difficulté, mais qui comporte près de 3 500 suppressions d'emplois, c'est-à-dire quasiment la moitié.

R - Plus de la moitié.

Q - Plus de la moitié, puisque je crois qu'il y a un peu moins de 6 250 salariés. Est-ce qu'on ne va pas vers un blocage social, les organisations syndicales remettant en cause le plan d'accompagnement social ?

R - Il faut savoir si l'on veut garder ou pas une industrie de défense. Au cours des dix dernières années et malgré les restructurations qui ont été faites, GIAT a coûté 4 milliards d'euros aux contribuables français. Lorsque je suis arrivée dans ce ministère, certains m'ont conseillé de faire disparaître GIAT et de le démanteler, notamment parce qu'en plus de ces 4 milliards d'euros de déficit constant, GIAT arrivait au bout de son plan de charge constitué essentiellement par le char LECLERC qui représentait 70 % des commandes. On savait donc que cela se terminerait en 2005. Jusqu'à ce que nous arrivions, il faut bien le dire, personne n'avait eu le courage de dire : " Il n'y a plus de commandes ". Il faut par conséquent essayer de créer un GIAT nouveau, dimensionné par rapport à ses possibilités. Avec comme résultat, de risquer de voir disparaître cette industrie. Nous ne l'avons pas voulu. Cela signifiait qu'il fallait faire effectivement une restructuration importante, avec un vrai projet industriel reposant sur des bases solides. Grâce à la loi de programmation militaire, nous garantissons à GIAT de l'activité pour les 10 ans, les 15 ans à venir et probablement au-delà.

Q - Vous avez même dit, pardonnez-moi, à propos du plan de charge, que la loi de programmation militaire permettait de l'assurer, et que vous alliez peut-être ouvrir des perspectives nouvelles. Est-ce que vous pouvez nous en dire un peu plus ? Je veux dire, est-ce que vous avez des éléments nouveaux à apporter à ce plan de charge indépendamment...

R - Sur le plan de charge proprement dit, et après avoir regardé les propositions des experts et des syndicats, nous avons rajouté un certain nombre de commandes supplémentaires. Elles vont notamment permettre de garder 250 personnes de plus, ce qui était important. Mais au-delà, les contact que j'ai pu avoir avec les uns et les autres me montre qu'un GIAT, avec les savoir-faire de ses personnels qui sont tout à fait remarquables, ayant cette fois-ci une situation financière saine - ce qui n'était pas le cas auparavant -, intéresse un certain nombre d'autres industries européennes pour des coopérations. GIAT tel que nous le proposons, le " nouveau GIAT ", va être de même nature, et avec je dirais les mêmes perspectives et le même avenir possible, que les autres grandes entreprises d'armement terrestre européenne, qu'elles soient anglaise ou allemande.

Q - Mais comment allez-vous convaincre les organisations syndicales du bien fondé de votre position, parce qu'apparemment elles ne sont pas satisfaites du plan social, donc tout risque de bloquer ?

R - Pour l'instant, je vous ai parlé du plan industriel. Il est évident que ce plan industriel entraîne un réajustement des personnels, ce que l'on n'avait pas eu le courage de faire avant. Si cela avait été fait il y a plusieurs années, cela aurait pu se faire beaucoup plus en douceur et être mieux géré, mieux étalé dans le temps, donc avec moins de difficultés pour les personnels. J'ai demandé à l'entreprise que la situation de chaque personnel soit examinée : que ceux qui allaient rester dans l'entreprise aient de vraies perspectives et que les autres, selon leur statut, aient des propositions de reclassement qui leur soient faites. Tous les fonctionnaires seront repris au ministère de la Défense. Tous les ouvriers, que l'on appelle " sous décret ", avec donc un statut particulier, se voient offrir plusieurs possibilités dans d'autres administrations et dans mon administration. Les ouvriers sous convention collective se voient aussi offrir des propositions. Il y a un jugement actuellement puisqu'il y a eu un recours de la part des syndicats, mais uniquement sur le volet social du plan. Nous verrons alors s'il y a des ajustements à faire ou la confirmation du plan tel qu'il a été fait. Je préciserais que c'est aussi de l'intérêt des salariés de faire en sorte que les discussions aboutissent à quelque chose permettant à chacun de retrouver une activité. Car c'est notre volonté. C'est d'ailleurs pour cela aussi que, sur le plan de l'aménagement du territoire, nous avons pris des mesures qui permettront aux collectivités territoriales qui voient être supprimée une partie de l'activité de GIAT d'avoir d'autres activités. De nouvelles entreprises ont d'ores et déjà été mises en place par exemple à Roanne, à Tulle, à Cusset ou à Tarbes.

Q - Alors vous me permettez une rapide incursion dans le domaine de la politique intérieure, j'imagine que si je vous pose la question de la capacité de l'équipe de Jean-Pierre RAFFARIN à durer, vous allez me répondre que vous soutenez totalement Jean-Pierre RAFFARIN. Vous savez que dans le microcosme, parfois on bruisse de rumeurs, et notamment de ceux qui pourraient être premier ministrable. Votre nom est parfois cité. Comment est-ce qu'on réagit quand on entend que son nom est cité et comment on s'y prépare, le cas échéant ?

R - Je dirais que ce n'est pas aujourd'hui ma préoccupation. J'ai la chance d'être dans un ministère absolument formidable, que j'ai découvert et qui est au c¿ur de l'essentiel. Parce que c'est la paix, la guerre, la vie des gens qui est en jeu. J'ai plein de choses à y faire et pour l'instant, je me préoccupe surtout d'essayer de répondre à cela. J'ai la chance que ce soit un ministère qui permette d'aborder toutes les questions.

Q - Vous savez que le Premier ministre est aussi responsable de la Défense.

R - D'accord.

Pierre-Luc SEGUILLON - Merci beaucoup Michèle Alliot-Marie.

(Source http://www.defense.gouv.fr, le 5 décembre 2003)

Rechercher