Tribune de M. Dominique Galouzeau de Villepin, ministre des affaires étrangères, de la coopération et de la francophonie, dans les "Echos" du 7 novembre 2003, intitulée "Un nouveau temps pour l'Europe". | vie-publique.fr | Discours publics

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Tribune de M. Dominique Galouzeau de Villepin, ministre des affaires étrangères, de la coopération et de la francophonie, dans les "Echos" du 7 novembre 2003, intitulée "Un nouveau temps pour l'Europe".

Personnalité, fonction : GALOUZEAU DE VILLEPIN Dominique.

FRANCE. Ministre des affaires étrangères, de la coopération et de la francophonie

ti : L'Europe revient sur la scène politique. La future Constitution européenne suscite un large débat. Il faut s'en réjouir : nous entrons dans un nouveau temps de l'Europe. Face aux bouleversements de l'histoire récente, la vision des pères du Traité de Rome doit s'enrichir et s'élargir. Et la France, fidèle à sa vocation, veut être aux avant-postes.

Avec la chute du mur de Berlin et la fin de la logique des blocs, une autre Europe émerge. Hier, il s'agissait de bâtir un vaste marché économique. Aujourd'hui, il faut déployer le projet européen à l'échelle de tout le continent, et l'inscrire au coeur même d'un monde globalisé. L'Union doit tout à la fois inventer de nouvelles règles pour s'organiser ; assigner de nouveaux objectifs à ses politiques internes ; asseoir son rôle sur la scène internationale comme auprès de ses voisins les plus proches.

Cette tâche, difficile, est à la mesure du génie propre de l'Europe. Depuis les origines, la "méthode communautaire" a permis de bâtir une architecture institutionnelle originale, à mi-chemin entre modèle fédéral et union d'Etats. Il faut aller plus loin en imaginant les voies qui permettront à un plus grand nombre d'Etats d'approfondir la construction de l'Europe sans rien renier de leurs spécificités.

Car telle est bien l'originalité profonde de notre démarche : l'union toujours plus étroite de nations aux identités affirmées, la cohésion sans cesse plus forte d'une mosaïque de peuples, de langues, de cultures.

Alors que le monde hésite entre une ambition universelle et l'appel des identités, l'aventure européenne démontre sa capacité à forcer le destin. Comme le notait Michelet, "ce qu'il y a de moins simple, de moins naturel, de plus artificiel c'est-à-dire de moins fatal, de plus humain et de plus libre dans le monde, c'est l'Europe".

L'ambition est immense, à la mesure des défis : proposer un nouveau modèle fondé sur le droit, l'exigence du dialogue et du partage, l'attention portée aux plus faibles ; exercer les nouvelles responsabilités qu'appellent aussi bien la gestion de l'économie mondiale que la sécurité collective.

Contre la vision d'une Europe sans réelle volonté d'action, nous devons affirmer notre capacité à affronter les crises régionales et à participer au règlement des grands problèmes stratégiques. Une évaluation des menaces a été lancée sous l'égide du Haut représentant pour établir une stratégie de sécurité : c'est un pas important dans la prise de conscience de nos responsabilités. Quatre pays européens ont également formulé des propositions pour renforcer la défense européenne. Il y a là le socle d'une véritable affirmation de l'Europe sur la scène internationale.

Deux exemples témoignent de cette évolution : dans le domaine du maintien de la paix, l'opération autonome conduite par l'Union européenne en Ituri a permis de garantir la stabilité de cette région. Dans le domaine de la non-prolifération, l'Allemagne, le Royaume-Uni et la France oeuvrent pour trouver un accord avec les autorités iraniennes. La méthode retenue mérite qu'on s'y attache : une exigence d'action mais aussi une capacité d'écoute allant de pair avec la fermeté nécessaire dans la défense des principes, enfin une flexibilité qui a conduit à mettre en avant les capitales européennes les mieux placées pour convaincre Téhéran. Sur ce dossier iranien, Londres, Berlin et Paris se mobilisent. Rien n'empêche que demain, sur d'autres sujets, il en aille de même avec, par exemple, Madrid ou Lisbonne en Amérique latine, Bruxelles et Londres en Afrique.

La paix, chèrement conquise par l'Europe, doit être portée au-delà de nos frontières communes, en Afghanistan, au Moyen-Orient, comme en Asie ou en Amérique latine car la menace ne connaît plus de frontières. Quant à notre ambition de prospérité, elle ne peut plus se limiter à abolir les barrières ou les entraves aux échanges : pour préparer l'avenir, nous devons intégrer davantage nos économies, mettre en place de véritables stratégies industrielles, nous attaquer aux retards de notre recherche scientifique et de nos systèmes éducatifs, inventer de nouvelles formes de solidarité au bénéfice des nouveaux Etats membres.

Avec l'Allemagne, notre pays a fait des propositions pour une relance significative de la croissance à travers des projets concrets, en particulier dans le domaine des transports et de la recherche. Il plaide depuis longtemps pour que les règles de concurrence n'empêchent pas l'émergence d'industries européennes, capables d'affronter leurs compétiteurs dans une perspective de développement industriel et de défense de l'emploi.

Voilà bien le c¿ur de nos discussions avec la Commission européenne. Sur le Pacte de stabilité, d'abord : loin de vouloir nous soustraire à nos engagements, nous demandons que le respect de la discipline budgétaire tienne compte de la conjoncture et s'accompagne de la souplesse indispensable pour ne pas enrayer la reprise de l'économie. Sur le dossier Alstom, ensuite, où l'objectif doit être de préserver l'avenir d'une grande entreprise européenne et de ses emplois répartis à travers toute l'Europe : n'est-il pas temps de mobiliser la puissance publique et des partenaires privés afin de préparer le terrain à des stratégies industrielles nouvelles ?

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L'Europe doit s'ancrer dans la vie quotidienne. Pour cela, il est essentiel qu'elle développe des politiques plus proches de nos concitoyens.

Les exemples ne manquent pas : songeons à la sécurité, qu'il s'agisse de la lutte contre l'immigration clandestine ou de la protection de la santé publique contre les risques d'épidémies ; pensons au combat contre le chômage, à travers les réformes et les investissements qui doivent créer un nouvel environnement de croissance ; à la défense des droits sociaux, désormais inscrits dans la Charte européenne des droits fondamentaux ; à l'éducation, où beaucoup reste à faire pour assurer la validation des études et la reconnaissance des diplômes. Pour que l'environnement bénéficie d'un haut niveau de protection, que la sécurité alimentaire soit assurée, que les droits des consommateurs soient défendus, les dispositifs protecteurs doivent être pleinement harmonisés au niveau européen.

L'Europe doit inventer le chemin pour les nouveaux candidats. Et, au-delà, elle devra porter plus haut ses relations avec ses voisins de l'Est comme ceux du Sud : Russie, Ukraine, pays du Maghreb ou du reste de la Méditerranée. A tous, elle doit proposer une nouvelle perspective, celle d'une Europe partenaire, plus généreuse et ouverte, capable de promouvoir un espace commun d'échanges, de prospérité et de paix.

Autant de dimensions qui contribuent à la promotion d'un modèle européen de développement économique, soucieux d'équilibre et de justice. Mais laissons aussi les traditions de chaque pays et de chaque peuple continuer à s'épanouir sur le plan culturel ou dans la vie courante, partout où le principe de subsidiarité peut s'appliquer. L'Europe doit exister chaque fois qu'ensemble nous pouvons être plus forts.

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Ces évolutions nécessaires, l'Union européenne doit les conduire à travers de nouvelles institutions. C'est tout le mérite de la Convention, présidée par M. Giscard d'Estaing, que d'avoir élaboré un projet ambitieux, qui offre à notre Union une chance unique : une direction des affaires mieux centrée autour du président du Conseil européen, de la Commission et du ministre européen des Affaires étrangères, davantage de votes à la majorité selon une formule compréhensible par tous. Autant d'innovations propres à donner un nouvel élan à nos institutions.

L'adoption de cette future Constitution est un préalable à tout progrès futur de l'Europe. C'est la raison pour laquelle les autorités françaises appellent de leurs voeux une conclusion rapide des négociations en cours : nous avons besoin d'un nouveau pacte entre les Etats et les peuples du continent. L'importance de cet enjeu justifie que nous soyons ambitieux. Qui pourrait comprendre que l'on se satisfasse d'un compromis qui ne serait que le plus petit commun dénominateur des Etats participants aujourd'hui à la négociation ?

Ce dispositif devra évoluer. Dans quelle direction ? Probablement celle d'une meilleure définition des différents domaines d'intervention. Il y a d'abord ce qui doit constituer le socle de notre organisation commune, c'est-à-dire le grand marché intérieur. Chacun des membres de l'Union doit en être une partie intégrante et y participer loyalement. S'y ajoutent les politiques d'accompagnement directement liées à ce vaste marché : dès lors qu'elles sont inspirées par un souci de solidarité, à l'exemple de la Politique agricole commune ou des aides régionales, elles doivent être, là encore, partagées par tous.

Au-delà, de plus grandes ambitions en matière de recherche ou d'industries de pointe, une vraie autonomie dans le domaine de la défense doivent-elles s'imposer à l'ensemble des membres, au risque de conduire à des blocages et à des retards ? Si certains membres hésitent, rien ne devrait les obliger à prendre part à de telles actions ; mais rien ne devrait contraindre à l'attente ceux qui souhaitent s'engager. Il est essentiel que, au-delà du marché européen, nos méthodes de travail ménagent une souplesse suffisante pour permettre aux plus allants d'avancer. En l'absence d'une telle flexibilité, les plus entreprenants auront-ils d'autre choix que d'aller seuls de l'avant ?

Ce projet européen mieux adapté aux réalités du monde, la France entend le mener à bien avec tous les membres de l'Union qui le souhaitent. Et d'abord avec l'Allemagne : notre coopération a retrouvé depuis plus d'un an une vigueur et une efficacité sans précédent depuis la fin de la guerre. Conscients de l'ambition qui les inspire, nos deux pays doivent préserver leur esprit de concertation permanente et pousser plus loin l'intégration européenne. Avec la Grande-Bretagne aussi, où un esprit de responsabilité doit nous inciter à travailler davantage ensemble. Nous le voyons en Afrique, dans les Balkans, au Moyen-Orient. Nous le voyons tout particulièrement dans le domaine de la défense, où nous sommes animés de la même volonté de disposer de moyens efficaces et crédibles.

Sur la base de la nouvelle Constitution, un débat approfondi sur l'avenir de l'Europe devra être lancé, en France comme dans tous les pays européens. Aux Français, je veux dire que ce nouveau temps de l'Europe offre la chance de l'unité, d'un nouvel espace, de nouvelles initiatives. A nos amis qui entrent dans l'Union, je veux dire la joie et l'espoir de la France devant cette aventure partagée. Notre Europe a une mission, une vocation : offrir un exemple de démocratie et de progrès économique et social ; participer à la paix, la stabilité et le développement du monde. Prenons conscience de notre devoir européen: sans une Europe audacieuse, généreuse, fraternelle, il n'y aura pas de monde plus juste, plus stable, plus pacifique.

(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 12 novembre 2003)

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