Déclaration de M. Pierre-André Wiltzer, ministre délégué à la coopération et à la francophonie, sur la contribution de l'écrivain et homme d'Etat sénégalais, Léopold Sedar Senghor, au développement de la francophonie, Paris, le 11 décembre 2003. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Pierre-André Wiltzer, ministre délégué à la coopération et à la francophonie, sur la contribution de l'écrivain et homme d'Etat sénégalais, Léopold Sedar Senghor, au développement de la francophonie, Paris, le 11 décembre 2003.

Personnalité, fonction : WILTZER Pierre-andré.

FRANCE. Ministre délégué à la coopération et à la francophonie

Circonstances : Hommage rendu au président Léopold Sedar Senghor à l'Ecole nationale d'administration, à Paris le 11 décembre 2003

ti : Monsieur le Secrétaire général de l'Organisation internationale de la Francophonie,

Monsieur le Premier ministre, chancelier de l'Institut,

Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,

Mesdames et Messieurs les parlementaires,

Monsieur le Directeur de l'ENA,

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,

Chaque société, chaque tribu, chaque école a ses rituels. L'ENA ne déroge pas à la règle. Je connais, pour y avoir participé en son temps, l'importance que revêt le choix d'un nom pour une promotion. Les partis esthétiques s'affrontent, les références historiques se confrontent, les opinions politiques affleurent, les convictions se mesurent.

Dans ma promotion, la compétition finale avait opposé Richelieu et Marcel Proust. C'est le second qui l'avait emporté, de peu d'ailleurs. Chaque génération veut imprimer sa marque et affirmer ses aspirations : France combattante en 1946, Thomas More en 1969, Charles de Gaulle en 1970, Simone Weil en 1972, Nelson Mandela en 1999.

Dans cette galerie d'hommes et de femmes célèbres sous les auspices desquels des générations de serviteurs de la République se sont placés, les hommes d'Etat côtoient les poètes, les savants, les écrivains et les philosophes.

Léopold Sédar Senghor était tout cela à la fois même si celui en qui Sartre voyait "l'Orphée noir" répugnait à se laisser enfermer dans des catégories.

Il est très remarquable et très réconfortant de voir que c'est sur son nom que les élèves de la promotion 2002-2004 de l'ENA se sont accordés. Au terme des hommages multiples que suscite légitimement la richesse de son oeuvre littéraire et politique, je souhaiterais m'arrêter un instant sur le projet francophone de Senghor, poète et président.

Rarement l'unité d'un homme se sera affirmée avec autant d'éclat dans cette double vocation littéraire et politique qui se résout dans une même idée : la Francophonie.

Si Senghor décide dans les années 60 aux côtés d'Hamani Diori, d'Habib Bourguiba et de Norodom Sihanouk de porter sur les fonts baptismaux une communauté politique d'un genre nouveau, fondée sur l'appartenance à une langue commune et animée d'un dessein culturel, c'est au terme d'un long cheminement. Ce dessein est né d'une conviction déjà ancienne qu'il a nourrie alors que la France présidait encore aux destinées du Sénégal.

Senghor est le produit d'une double culture faite de ce que la France a donné de meilleur à l'Afrique et de ce que l'Afrique a donné de meilleur à la France. Le contraindre à choisir eut signifié pour lui renoncer à la moitié de lui-même. En se séparant, il y a quarante ans, la France et les nouvelles nations indépendantes courraient le risque d'être un peu orphelines les unes des autres, ou de coexister dans la défiance, le dépit amoureux ou l'indifférence. Senghor fut de ceux qui oeuvrèrent pour qu'il en allât autrement.

Senghor, poète de la négritude, est en fait le chantre de l'universel comme le furent, au début du siècle, les poètes qui l'ont marqué, Claudel, Milosz et Saint John Perse. Senghor a l'intuition que le français peut servir de pont entre les cultures. A cela s'ajoute une conviction : celle que le lien très fort qui unit les anciens peuples de l'Empire tient non à des intérêts économiques ou politiques, mais pour l'essentiel à une langue. "Dans les décombres de la colonisation, écrivait-il, nous avons trouvé un outil merveilleux, la langue française." La Francophonie, pour Senghor, ne saurait se réduire à un Commonwealth à la française. Elle est d'abord communauté de culture et de destin.

"Le français, disait-il, offre une variété de timbres dont on peut tirer tous les effets : de la douceur des alizés la nuit sur les hautes palmes, à la violence fulgurante de la foudre sur la tête des baobabs".

Pour Senghor, la vocation de cet "outil merveilleux" va bien au-delà de son pouvoir d'expression et d'évocation : le français est une formidable passerelle qui rassemble les peuples.

Senghor n'a eu de cesse de montrer que le français porte en lui un ensemble de valeurs, une volonté de dépasser les frontières entre les traditions, les religions et les communautés, autrement dit une quête de l'universel.

Cela ne signifie pas que notre langue ait vocation à éclipser les autres. Il n'entre aucune prétention dans sa vision de la langue française. Bien au contraire, cette "civilisation de l'universel" qu'il appelle de ses voeux, ce dialogue entre les cultures, cette ouverture n'est envisageable qu'à partir d'une forme d'enracinement. "C'est en creusant le particulier que l'on peut atteindre l'universel" disait-il.

A l'heure où s'élabore à l'UNESCO une convention sur la diversité culturelle, la Francophonie a les accents de Senghor lorsqu'elle revendique, pour chaque peuple, le droit de soutenir ses créateurs et ses oeuvres.

L'instrument de cette coexistence entre l'universel et le particulier c'est, bien sûr, la réponse féconde de la Francophonie à la mondialisation.

Le terme, il est vrai, existait avant Senghor. Mais partant de cette belle idée ou de cette aspiration généreuse, Senghor a su dégager l'architecture d'une organisation internationale à nulle autre pareille dotée d'un projet ambitieux. Celui d'une grande famille ayant en partage une langue dont les valeurs de liberté, de tolérance et d'échange doivent être défendues non seulement en Afrique mais aussi dans le reste du monde.

Dans la revue Esprit, Senghor écrivait en 1962 : "La Francophonie, c'est cet humanisme intégral qui se tisse autour de la Terre : cette symbiose des énergies dormantes de tous les continents, de toutes les races, qui se réveillent à leur chaleur complémentaire."

De cette célébration, Senghor a fait une ambition.

Pour ma part, dans les fonctions qui sont les miennes aujourd'hui en France, j'ai l'honneur de poursuivre cette tâche. Je le fais avec beaucoup d'autres dans de nombreux pays, et bien sûr avec celles et ceux qui sont réunis ici ce soir. Et je sais que rien d'important n'aurait pu être fait depuis quarante ans dans ce domaine sans cette passion, cette énergie que Léopold Sédar Senghor a mises toute sa vie au service du français et de la Francophonie.

Lorsqu'il m'arrive de nourrir des inquiétudes pour l'avenir de notre langue, je repense à cette phrase qu'il a prononcée en 1987 : "Rien n'est perdu... Il nous reste à créer l'esprit de poésie, c'est à dire l'esprit de création."

J'ajouterai : il nous reste à penser à Senghor et à nous inspirer de lui.

Je vous remercie.

(Source http://www.diplomatie.gouv.fr, le 12 décembre 2003)

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