Interview de M. Jean-Pierre Raffarin, Premier ministre, dans "Le Parisien" du 16 décembre 2003, sur notamment les conclusions de la mission sur la laïcité, les mesures en faveur de la sécurité routière, sa position dans l'affaire Executive Live touchant le Crédit Lyonnais et sa baisse de popularité. | vie-publique.fr | Discours publics

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Interview de M. Jean-Pierre Raffarin, Premier ministre, dans "Le Parisien" du 16 décembre 2003, sur notamment les conclusions de la mission sur la laïcité, les mesures en faveur de la sécurité routière, sa position dans l'affaire Executive Live touchant le Crédit Lyonnais et sa baisse de popularité.

Personnalité, fonction : RAFFARIN Jean-Pierre, MONTVALLON DOMINIQUE De, JEUDY Bruno.

FRANCE. Premier ministre

ti : Le 12 décembre, à Saint-Ouen, au siège du journal Le Parisien, Jean-Pierre Raffarin a dialogué pendant plus de deux heures avec huit lecteurs de ce journal.


BERNARD DOURLENS. On parle beaucoup du port du voile. Le problème est-il aussi grave qu'on le dit ?

"Jean-Pierre Raffarin. Le problème est sérieux. Il pose la question de la modernité et de la laïcité. Un siècle après le vote de la loi de 1905, le concept de laïcité a évolué. Il y a aujourd'hui deux valeurs qu'il faut concilier : la neutralité de l'Etat, la tolérance vis-à-vis des religions. Il faut que la laïcité soit respectée, notamment à l'école, à l'hôpital, dans les lieux publics. C'est pour cela que j'ai adhéré à la proposition d'un " code de la laïcité ", pour rassembler tous les textes auxquels on peut faire référence. S'agissant du rapport Stasi, je serai reçu mardi par le président de la République, et je lui ferai part de notre analyse. Il lui appartiendra ensuite de trancher. "

VIOLAINE DI MEGLIO. Faut-il vraiment légiférer sur le port du voile à l'école ?

"Il faut que nous donnions des moyens juridiques aux agents de l'Etat pour faire respecter les règles. Et à l'école, il faut renforcer l'autorité des maîtres. Un sujet qui est d'ailleurs plus vaste que celui de la laïcité. Ce n'est pas parce qu'on aura une loi que le maître aura nécessairement plus d'autorité. Il existe déjà des lois contre l'antisémitisme : ce n'est pas pour cela qu'il est facile d'exclure du jour au lendemain l'auteur d'injures antisémites. Je veux dire qu'il faut un certain nombre de dispositions législatives pour protéger les fonctionnaires qui se sentent fragiles face à des comportements non pas forcément religieux, mais dérivés du fait religieux. Des vides juridiques, c'est clair, doivent être comblés. Il faudra aussi des mesures pour que l'administration soutienne mieux ses personnels dans ces situations."

BERNARD DOURLENS. Un ou deux articles ajoutés aux règlements intérieurs des établissements scolaires n'auraient-ils pas suffi ?

"J'ai toujours dit que la loi n'est pas un préalable. Tout ce qu'on pourra faire sans loi, c'est mieux. Mais il faut aussi combler les vides législatifs."

NICOLAS VERNEVAUT. La commission Stasi propose deux nouveaux jours fériés à l'école, lors des fêtes musulmane et juive. N'est-ce pas paradoxal quand on prétend combattre le communautarisme ?

"Je vais être franc : j'ai été surpris par cette proposition. Je suis pour la liberté religieuse. On doit pouvoir tenir compte dans les entreprises ou à l'école des pratiques religieuses de chacun et avoir la souplesse nécessaire. Cela étant, en ce qui concerne mon gouvernement, nous sommes plutôt mobilisés aujourd'hui sur la suppression d'un jour férié. Je le redis ici, en vérité : il va falloir supprimer le lundi de Pentecôte pour financer les neuf milliards d'euros nécessaires à l'aide aux personnes âgées et aux personnes handicapées. Ma priorité, c'est donc la suppression de ce jour férié-là en 2005. Je préfère la fraternité au fondamentalisme. Quant au communautarisme, ce qui me choque, soyons précis, c'est le fait de prétendre mettre des règles religieuses au-dessus des lois de la République.

Je comprends qu'une entreprise libère un salarié pour fêter, par exemple, Kippour ou l'Aïd. Ce que je n'aime pas, c'est le repli des gens sur leur identité religieuse quand c'est le signe d'un échec de leur intégration dans la République. Il ne faut donc pas que le communautarisme soit valorisé dans notre société. Notre société a besoin de spiritualité. Et les religions sont respectables. Mais, pour parler comme les mathématiciens, elles ne doivent pas devenir un " sous-ensemble " de la République."

MARIE-CHRISTELLE YAHIAOUI. Lors de ces jours fériés, que vais-je faire de ma fille, qui n'est ni juive ni musulmane ?

"Le texte est un peu imprécis, je l'admets. Je ne sais pas si la commission Stasi a beaucoup réfléchi à la mise en oeuvre de cette proposition. En tout cas, dans la pratique administrative, pour ce qui nous concerne, une étude de faisabilité serait nécessaire. Cette idée de nouveaux jours fériés fait débat dans la société. "

JACQUES BRACKE. Dans les entreprises, les 35 heures ont désorganisé et démobilisé. Ne faut-il pas augmenter la durée du travail ?

"Il faut augmenter, au niveau national, le nombre total d'heures travaillées en France, baisse du chômage comprise. Nous devons dire la vérité aux Français : nous sommes dans une situation économique marquée, depuis l'an 2000, par une rupture brutale de croissance. Nous sommes passés par étapes, en quatre ans, de 4 % à 0 % environ cette année. Si nous voulons conserver un système social parmi les plus avancés du monde, il faut donc se dire que c'est plus le travail que l'impôt qui nous permettra de le financer. S'agissant des 35 heures à proprement parler, nous avons déjà mis de la souplesse dans le dispositif pour les entreprises de moins de vingt salariés et les grandes entreprises ont négocié de la flexibilité ou certains avantages sociaux. De plus, nous mettons en place deux réformes très importantes : le droit individuel à la formation et la possibilité de déroger au niveau de l'entreprise aux dispositions sur la durée du travail fixées par accords de branche. Ceux qui veulent travailler plus pour gagner plus pourront donc le faire."

PHILIPPE CHAUMIER. Que comptez-vous faire pour les chômeurs de plus de 50 ans ?

"Je suis à la tête du premier gouvernement qui a pris en compte le vieillissement de la société française. L'emploi des seniors est, pour nous, une priorité. On a pris une première mesure : le contrat initiative emploi, qu'on a élargi à tous les salariés de plus de 50 ans. Une entreprise qui vous embauche aujourd'hui bénéficie de 500 ¿ par mois pendant cinq ans pour payer les charges. Une seconde action va être engagée : convaincre les entreprises que l'expérience est un atout économique."

VIOLAINE DI MEGLIO. Loi Robien, 35 heures, emplois jeunes : il y a eu de grandes politiques de l'emploi . Et vous ? Vous attendez la croissance ?

"Le plus important, c'est de valoriser le travail. Quelqu'un qui va travailler le matin prend les transports, déjeune à l'extérieur et rentre chez lui le soir : il doit gagner un peu plus que son voisin qui, lui, n'a pas travaillé et dispose d'un revenu de simple assistance. C'est pour ça que nous avons fortement augmenté le Smic : + 11,4 % en trois ans. C'est pour cela aussi que nous allégeons les charges des entreprises pour favoriser le retour au travail des salariés les plus âgés, mais aussi l'entrée dans la vie active des plus jeunes. Cent vingt mille d'entre eux ont signé un CDI et leurs entreprises ne paient pas de charges. Et pour faciliter l'entrée dans le travail, nous créons le revenu minimum d'activité, étape entre le RMI et le CDI. Notre politique consiste à ouvrir à tous les portes du travail, à créer des entreprises et aussi à mettre en place le " chèque emploi petite entreprise " qui va permettre à quelqu'un qui n'a pas de salariés de ne plus avoir peur d'embaucher. Je ne dis pas, évidemment, qu'il ne faut pas un traitement social du chômage pour aider ceux qui sont en difficulté : je dis qu'il faut tout faire pour remettre les Français au travail. "

NICOLAS VERNEVAUT. Vous gelez nos salaires. Le travail précaire progresse dans la fonction publique. Que pouvons-nous espérer ?

"Il faut dire la vérité aux Français. Je sais que l'augmentation prévue n'est pas suffisante. Mais ce 0,5 % s'ajoute à des augmentations liées à l'évolution de carrière, à l'ancienneté, à certains processus automatiques que le privé n'a pas forcément. Vous êtes facteur ? J'ai trouvé la Poste dans un état très grave. Si je n'avais pas augmenté le prix du timbre, la Poste serait encore en lourd déficit. Les 35 heures ont coûté très cher. Nous avons élargi les compétences de la Poste, en la dotant de certains services financiers. Ce grand service public doit, comme les autres, affronter la concurrence et avoir une ambition européenne. Nous sommes en train de sauver la Poste."

JEAN-ALAIN BIDAUT. Pourrons-nous un jour prendre les transports en commun en toute sécurité ?

"L'insécurité a été, pendant un certain nombre d'années, sous-estimée. Aujourd'hui, il nous faut une grande remobilisation des forces de police et de l'ensemble des forces de sécurité. Avec deux lois de programmation sur cinq ans - l'une pour la sécurité, l'autre pour la justice -, nous avons donné aux personnels concernés une vraie visibilité. Le système est déjà beaucoup plus sûr. Il le sera davantage dans l'avenir, à condition, bien sûr, que nous engagions des actions de répression, mais surtout de prévention. Pendant trop longtemps, la société française n'a pas eu le goût de la prévention. On ne traite les problèmes " que " quand ils se posent. Aujourd'hui, l'un des problèmes majeurs est la violence chez les jeunes de 7-8 ans. Il y a dix ans, la violence maximale, c'était à 14-15 ans. Il faut donc anticiper car une société ne peut pas vivre uniquement sur la répression. Nous avons donc à bâtir un programme pluriannuel de prévention de la délinquance. C'est un objectif pour le début 2004."

JEAN-ALAIN BIDAUT. Alors que les Italiens envisagent de porter la vitesse maximale sur autoroute à 150 km/h, nous songeons, nous, à la diminuer de 130 à 120...

"La sécurité routière, c'était, au sens strict, un dossier scandaleux car jusqu'ici, par laxisme, on laissait mourir sur nos routes des centaines et des centaines de gens, dont beaucoup de jeunes. Ces accidents mortels, c'est une pathologie nationale. Or l'adversaire numéro un de la sécurité, c'est la vitesse. Nous avons donc pris des mesures rigoureuses : moins on va vite, moins l'accident est grave. Nous voulons économiser des vies et avons choisi la politique du courage. Nous avons déjà sauvé cette année 2 000 vies. "

JEAN-ALAIN BIDAUT. Pour les radars, n'est-on pas en train de friser le ridicule ?

"J'admets que, dans cette affaire, l'administration, cela arrive, a été, comment dire... innovante. On a l'habitude que tout prenne du temps. Et là, tac, flashé ! toc, direct le PV chez soi ! Ça va un peu vite. Nous allons donc prendre des dispositions d'intelligence dans le cadre d'une nécessaire discipline. Car je suis clair : quand il est marqué maximum 70 km/h, si on dépasse 70, on se fera prendre. Plus de possibilité de passer à travers. Il y a de très nombreux pays au monde où, quand il est écrit 90, on roule à 90, et quand c'est 110, on roule à 110. Pourquoi nous, en France, quand c'est 110, ça voudrait dire 130 ou 140 ? On est des Latins, je sais : il y a la règle, et il y aurait l'interprétation personnelle de chacun . Eh bien, non : il n'y a plus d'interprétation. La règle, c'est la règle.

Simplement j 'admets qu'il faut mettre un peu d'intelligence dans le radar : être pris à 71 quand il faut rouler à 70, ce n'est pas la même chose qu'être pris à 110. Mais la France doit prendre au sérieux la sécurité routière. La route n'est pas faite pour mourir. "

PHILIPPE CHAUMIER. Au-delà du radar, certaines mesures tournent au harcèlement anti-automobilistes. Ne craignez-vous pas un désamour des Français pour l'automobile ?

"Il faut trouver un équilibre. Mais il faut mieux maîtriser la voiture, surtout dans les grandes villes. Nous devons faire reculer la congestion de la circulation, et aussi toutes les formes de pollution, qui commencent à être vérifiables chez les jeunes enfants et les personnes fragiles. Il faut donc pousser les industriels à faire des efforts. Je songe, par exemple, au programme "véhicules propres" que nous avons lancé avec des engins hybrides qui fonctionneraient à l'électricité en ville et, à l'extérieur, reviendraient à l'essence ou au gazole. Il faut aussi innover pour les transports en commun."

PHILIPPE CHAUMIER. En ville, ceux qui circulent ne le font pas pour leur plaisir...

"Je le sais, mais il faut tenir les engagements du protocole de Kyoto. La planète est en train de se détruire. C'est un élément majeur qui n'est pas sans conséquences graves, y compris sur les inondations. Dans ce contexte, nous devons limiter nos émissions de CO2. Ayons bien en tête que la planète n'est pas forcément éternelle. Nous avons aujourd'hui, hélas, les moyens de la détruire. Notre XXI e siècle, en ce sens, est formidable, mais il peut devenir tragique. Car l'homme - par la génétique d'un côté, par l'environnement de l'autre - peut à la fois changer l'homme et tuer la planète. Nous devons protéger la vie humaine sur terre : c'est notre devoir."

MARIE-CHRISTELLE YAHIAOUI. Si le but de l'augmentation du prix du tabac est de préserver la santé des Français, pourquoi ne pas utiliser l'argent obtenu au remboursement des patchs ?

"C'est aux médecins, partenaires du plan cancer, de définir les priorités. Ce qui est très important, c'est que, depuis le début de l'année, deux millions de Français ont engagé un processus, souvent avec des patchs, pour se désengager du tabac. De même que la couche d'ozone met en danger la planète, on sait que le tabac est facteur systématique de cancer. Alors, pourquoi cinq euros le paquet ? Pour franchir un seuil psychologique en passant des pièces au billet. Cela dit, on atteint là un niveau au-delà duquel il ne sera guère utile d'aller car, sinon, on favoriserait la prohibition et une consommation clandestine. Le bon seuil de dissuasion, c'est donc autour de cinq euros."

CLAIRE AUBERT. La France ne devrait-elle pas imiter la politique d'austérité des Allemands ?

"Nous avons le même déficit que les Allemands, et la même politique qu'eux. Un déficit qui nous paraît devoir être comparé à celui des principales économies du monde concurrentes de l'espace franco-allemand : les Etats-Unis et le Japon. Et nous savons que nous ne reviendrons à l'équilibre que par les réformes. Nous avons fait la réforme des retraites et mené celle de la décentralisation.

Nous ferons celle de la santé. Gerhard Schröder est socialiste et je suis supposé être libéral. Mais lui, il a décidé que l'indemnité chômage devait durer un an, c'est tout. On verra. En tout cas, la société française ne peut pas accepter ça. Ce n'est pas dans notre culture. Je suis plus humaniste que libéral. Pour le reste, sur le fond, Français et Allemands, nous nous rapprochons considérablement. Nous allons avoir ainsi en janvier une réunion de travail sur l'assurance maladie. Une certitude : la France et l'Allemagne vont avancer ensemble. Sur la voie des réformes, comme sur le rapprochement politique au sein de l'Union européenne. Mais il ne s'agit en rien d'un " directoire ". Nous sommes ouverts aux autres. Simplement, quels que soient leurs souhaits, nous voulons continuer à avancer. "

PHILIPPE CHAUMIER. Que comptez-vous faire face à la hausse continue de l'euro ?

"Cette hausse confirme que l'euro est crédible, que notre gestion financière européenne est crédible, que les marchés font confiance à l'euro. Mais il serait utile qu'il y ait une conscience européenne sur les limites acceptables de la baisse du dollar. Sans doute faut-il faire comprendre à nos partenaires qu'il y a, en la matière, des limites à ne pas franchir. Mais, vous le savez, la Banque centrale est indépendante. Donc, je n'ai pas de conseils à lui donner. Disons que les baisses de taux d'intérêt sont toujours les bienvenues."

MARIE-CHRISTELLE YAHIAOUI. Dans le dossier Executive Life, 445 millions de dollars vont être à la charge du contribuable. Eh bien, M. Raffarin, je suis mécontente de devoir payer les erreurs de dirigeants d'entreprises publiques...

"Je suis très mécontent, moi aussi, et même révolté. C'est un dossier qui date de 1991. Un dossier dans lequel mon gouvernement n'a aucune responsabilité. A partir du moment où toutes les personnes morales concernées ont été prises en compte dans l'accord envisagé, le choix était simple : soit payer les 475 millions demandés (et non 445), soit aller à un procès qui pouvait nous conduire à devoir payer plus tard au moins 4 milliards. Soit dix fois plus. A cela se serait ajouté un risque très important : que le Crédit agricole-Crédit lyonnais perde sa licence américaine, ce qui aurait été mortel pour cette entreprise. Au total, cette affaire est très douloureuse. Je l'ai encore en travers de la gorge : ce qui s'est passé est inacceptable. Cela fait partie des factures que m'ont laissées mes prédécesseurs. "

BERNARD DOURLENS. C'est la semaine du grand débat sur l'école. C'est excellent, mais des rumeurs indiquent que les grandes orientations auraient déjà été prises dans les cabinets ministériels. Alors, à quoi ça sert ?

"Ces rumeurs, c'est faux, archifaux. C'est moi qui ai voulu ce grand débat. Parce que, dans la société française, on considère qu'il y a un problème avec l'école, qu'elle est un monde à part et, en même temps, on a tous en tête les exemples de maîtres formidables. Quand je remets des Légions d'honneur, je me suis aperçu que, une fois sur deux, les récipiendaires avaient la larme à l'oeil à cette occasion en évoquant un instit, un prof. Et en disant : " Si je suis devenu ce que je suis, c'est grâce à M. Untel. " Il y a des choses qui ne vont pas à l'école, mais les Français aiment leur école. Alors, je dis : faisons un diagnostic partagé. Globalement, les Français sont assez admiratifs de leur école. Je ne souhaite donc pas qu'on prenne le débat actuel à la légère. On va identifier les difficultés, mais sans remettre en cause tout le système. Un pays moderne se doit d'avoir une école efficace, mais aussi aimée de la nation."

CLAIRE AUBERT. N'êtes-vous pas découragé par le décalage entre votre engagement et la façon dont les Français vous jugent ?

"Je n'ai pas le droit d'être découragé. J'assume une mission et je dois l'accomplir avec le maximum de lucidité et de détermination. Cette mission implique une capacité de résister aux critiques, aux attaques et de savoir faire du courage une règle de vie quotidienne. Pour réussir cette mission, il faut faire des choses que je sais impopulaires. Ce n'est pas populaire, par exemple, de multiplier les radars ou d'augmenter le prix du tabac. Pourquoi croyez-vous que je fais cela ? Parce que ce sont les bonnes solutions pour le pays. Je ne m'occupe donc pas de ma popularité. Comme tout le monde, on aime mieux avoir de bons sondages que de mauvais, mais si on veut que les finances publiques redeviennent équilibrées ou que le nombre de morts diminue sur les routes, il y a des décisions à assumer. Il faut tenir le langage de la vérité et du courage, ce que le pays peut comprendre. Si j'éprouve une certaine sérénité, c'est que je suis dans une situation d'effacement personnel. Ce n'est pas mon cas qui compte."

MARIE-CHRISTELLE YAHIAOUI. Accepteriez-vous une invitation de M. et Mme Sarkozy pour le réveillon du Jour de l'An ?

"Oui."

BERNARD DOURLENS. Pour le socialiste Jean-Marc Ayrault, il y a au gouvernement une " ambiance de fin de règne ".

"C'est de la polémique. J'en ai connu, des gouvernements. Et, en Europe aujourd'hui, observez comme M. Blair doit composer avec M. Brown, M. Berlusconi avec M. Fini, M. Schröder avec M. Fischer. On pourrait poursuivre. Moi, je suis avec des gens qui ont du talent, des responsabilités et des tempéraments différents. Et nous sommes dans une situation politiquement complexe puisque nous sortons d'une période de rupture de croissance. Mais le plus dur est derrière nous. Je suis donc assez serein. De plus, je ne suis pas sûr que le PS - avec M. Fabius sur sa moto et M. Strauss-Kahn dans ses dîners dansants - soit le mieux placé pour me donner des leçons d'unité. Allons, tout cela intéresse peu les Français. Action, action, action ! Qu'est-ce que j'aurai fait à la fin de la législature ? Voilà ce qui compte. J'aurai sorti le pays de plusieurs impasses. J'aurai sauvé les retraites et la Sécu, remis la France dans une situation financière d'avenir, rétabli la sécurité, redonné au pays l'amour de son école. Oui, la " réforme juste " est possible. "

JACQUES BRACKE. Jacques Chirac me semble très absent et vous, vous êtes en première ligne. Vous semblez, du coup, servir de fusible...

"Le président s'exprime, et vous allez l'entendre à nouveau très prochainement. Mais, c'est vrai, la fonction de Premier ministre est une fonction de fusible. Parce que je suis fusible, je protège le président. Parce qu'il me fait confiance, il me protège. Bref, les institutions sont bien faites. C'est normal qu'un Premier ministre soit en première ligne. C'est sa mission. C'est pour ça que sa popularité n'est pas un facteur déterminant. Un Premier ministre est là pour conduire un gouvernement dans l'action. Par définition, il doit être au charbon."

JEAN-ALAIN BIDAUT. Comment voyez-vous vos relations avec M. Bayrou ? Avez-vous prévu de faire la fête avec lui en fin d'année ?

"Si je suis déjà avec Nicolas Sarkozy !... (éclats de rire). François Bayrou, je le connais très bien puisque je lui ai succédé comme secrétaire général de l'UDF. Je viens de l'UDF, je connais cette culture. Je pense qu'il fait une erreur d'analyse politique : dans la V e République, il n'y a pas d'espace politique dans le camp du président contre le président. Et c'est une règle, à moins que Bayrou vise le très, très long terme. Il est rare que l'attaquant soit le successeur. "

VIOLAINE DI MEGLIO. Si vous deviez mettre en valeur une mesure que vous avez prise, ce serait laquelle ? Et si vous deviez en " oublier " une ?

"La mesure que j'ai envie de mettre en valeur, c'est celle que j'ai prise, avec Jean-Louis Borloo, sur le surendettement. Il y a près d'un million de Français en difficulté et en situation d'endettement grave, ce qui les empêche complètement de rebâtir un projet personnel. Je crois que nous avons créé pour ceux-là - qui ont été, à un moment, écrasés par les accidents de la vie - la possibilité d'une deuxième chance. Bon, vous me demandez aussi quelque chose que j'aimerais oublier (longue hésitation)... Disons que, quand je suis rentré à Paris à cause de la canicule, et j'ai été, je crois, l'un des premiers à le faire, je n'ai pas voulu m'exprimer. J'ai organisé des réunions et mobilisé les acteurs, mais je n'ai pas voulu participer à un mouvement de panique. Une fois à Matignon, j'ai même écarté les micros. Je pense que j'aurais dû, en réalité, parler et poser devant la nation les éléments du problème tel que nous le connaissions à ce moment-là, c'est-à-dire en grand décalage par rapport à la réalité..."

Etes-vous optimiste ?

"Nous sommes dans une situation charnière entre une période de difficultés et, je le pense, le retour de la croissance. J'ai une feuille de route, qui inclut une chose dont nous avons peu parlé : la France doit absolument, malgré les difficultés du moment, réussir dans le nouvel espace européen et la nouvelle donne mondiale. Ma force, c'est de savoir où je vais. Je suis face à un devoir d'avenir : agir avec l'esprit de justice et la force du courage. Je comprends qu'on puisse, aujourd'hui, être ici ou là en désaccord, mais je suis confiant pour l'avenir. Et c'est plus qu'un voeu !"

(source http://www.premier-ministre.gouv.fr, le 16 décembre 2003)

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