Déclaration de M. Christian Poncelet, président du Sénat, sur la vie et l'oeuvre de Stefan Zweig, Paris le 9 décembre 2003. | vie-publique.fr | Discours publics

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Déclaration de M. Christian Poncelet, président du Sénat, sur la vie et l'oeuvre de Stefan Zweig, Paris le 9 décembre 2003.

Personnalité, fonction : PONCELET Christian.

FRANCE. Sénat, président;FRANCE. UMP

Circonstances : Inauguration du buste de Stephan Zweig dans le jardin du Luxembourg, au Sénat le 9 décembre 2003.

ti : Mes chers collègues,
Mesdames et Messieurs,
Cher Félix Schivo,

L'inauguration d'une nouvelle statue dans le Jardin du Luxembourg est un moment solennel autant que rare, tant semblent immuables et inscrits dans la mémoire de millions de passants l'ordonnancement classique des statues du jardin, l'alignement des Reines de France, la figure de certains de nos poètes. Pourtant l'Europe n'est point absente des hommages que notre Assemblée rend aux grands esprits : je me souviens que j'ai eu l'honneur, il y a quelques années, de réinstaller le buste de Frédéric Chopin, déboulonné par l'occupant pendant la guerre.

C'est aujourd'hui, grâce au talent évocateur d'un artiste reconnu, Félix Schivo, le grand européen Stefan Zweig qui entre dans notre Panthéon, un Panthéon de verdure et de vie, animé par les rires d'enfants. Peut-être accomplissons-nous ainsi un acte de fidélité à Stefan Zweig qui rêvait d'une histoire qui ne soit pas écrite autour du nom des grands conquérants, des grands guerriers, des chefs d'Etat, mais autour des progrès incessants de l'esprit humain, autour des créateurs, autour des découvreurs.

Sans doute aussi, tout à notre désir, de célébrer un grand européen au moment où l'Europe élargie trouve un centre de gravité plus à l'Est, au moment où sa monnaie unique lui donne l'instrument le plus symbolique de son unité, au moment où sa Constitution s'élabore, avons-nous eu la tentation d'exprimer notre gratitude à un européen amoureux de la France.

Parlant dans ses mémoires de son premier voyage à Paris, il écrivait : " je m'étais promis Paris pour récompense ".

Stefan Zweig a toute sa place dans notre jardin, à proximité des joueurs d'échecs dont il a décrit les vertiges de réflexion, lui qui venait à 50 mètres de ce buste visiter rue Servandoni, Rainer Maria Rilke, lui qui rêvait de la Bibliothèque du Sénat, qui offrait la possibilité à des écrivains, sous la protection de la République, mère des arts, des lettres et des lois, d'écrire en regardant les promeneurs autour du grand bassin.

Il a toute sa place au c¿ur de Paris celui qui, tout jeune viennois, avait fait sa thèse sur Hippolyte Taine, celui qui avait traduit Verlaine et Baudelaire, dévoré Balzac et Zola, celui qui avait tant admiré Romain Rolland, celui qui, à travers Marie-Antoinette, Bonaparte, Fouché voulait montrer le caractère universel des figures de l'Histoire de France.

Car nul n'a porté plus haut que Stefan Zweig la vertu d'admiration. Du jeune homme d'un milieu riche et cultivé qui commence une collection remarquable d'autographes pour garder la trace manuscrite du génie créateur en action à l'auteur de biographies qui restent des modèles du genre, aucun esprit connu, ni Plutarque, ni Vasari, n'aura, à ce point, consacré son talent à chanter la louange des grands créateurs.

Zweig est avant tout un humaniste. C'est l'homme qui l'intéresse, plus que les idées, la Renaissance plus que les Lumières. " En dernière instance " écrit-il dans son Casanova, " ce qui compte, ce n'est pas la moralité, c'est l'intensité ". Comme Dostoïevski, il pensera que " la vie est plus belle que le sens de la vie ". Et, dans ce siècle philosophique qui précède la Révolution française, il ne choisit d'évoquer ni Voltaire, ni Diderot, ni Rousseau, ni Kant, mais un libertin, Casanova et un charlatan, Mesmer, sans doute car il trouve plus d'humanité dans ces personnages marginaux que dans le déploiement de la raison philosophique.

Car, comme le disait Berdiaev de Dostoïevski, Zweig est un pneumatologue, qui saisit le souffle des choses. Concitoyen viennois et ami de Freud, qui ouvre des voies nouvelles à l'exploration de l'âme humaine, il fait preuve d'une acuité psychologique extraordinaire, analyse avec une précision inquiète les formes les plus marginales ou les plus extrêmes de la sensibilité humaine, de la psychologie féminine.

Ivresse de la métamorphose, La pitié dangereuse, 24 heures de la vie d'une femme, La confusion des sentiments, Brûlant secret, Amok, ce sont les abîmes de la sensibilité qui sont explorés avec un don d'empathie hors du commun. A travers Kleist, Hölderlin, Dostoïevski, Nietzsche, la fuite vers Dieu de Tolstoï, ce sont les tempêtes, les tourments, les conversions qui animent les génies créateurs les plus tumultueux dont il parvient à saisir l'énergie puissante.

Nul mieux que Zweig n'a tenté de répondre au programme fixé par Goethe : " le temps des littératures nationales est révolu. Commence le temps de la littérature mondiale". Né dans la Vienne cosmopolite et brillante de la fin de l'Empire, dans un milieu intellectuel et juif, dans la Vienne de Schnitzler et de Freud, Zweig a joui d'un temps qu'il n'évoquera plus qu'avec nostalgie, comme l'a si bien relevé Jean-Jacques Lafaye dans la subtile biographie qu'il lui a consacrée. Un temps où l'on rendait visite librement aux écrivains, aux musiciens, aux philosophes de toute l'Europe par delà le mur des nationalismes.

Ce temps où l'Europe permettait au moins à quelques grands esprits, de la considérer comme une civilisation commune, cette Europe que nous rêvons de construire désormais pour le plus grand nombre après le traumatisme de deux guerres mondiales et malgré peut-être les entraves involontaires d'une construction européenne maladroite qui, à force d'unifier l'économie, a oublié de rapprocher les hommes.

Célébrer Stefan Zweig à l'orée du siècle, au c¿ur de ce jardin de l'esprit, au moment où l'Europe, désormais élargie ou tout simplement retrouvée, cherche sa voie, doit prendre un sens profond. Sur le suicide de Stefan Zweig, un autre grand biographe, André Maurois, a écrit que " beaucoup d'hommes de c¿ur ont dû méditer sur la responsabilité qui est celle de tous et sur la honte qu'il y a, pour une civilisation, à créer un monde ou un Stefan Zweig ne peut vivre ".

Ce suicide est en effet l'un des symboles les plus terribles du destin tragique de la civilisation européenne. Déjà le grand esprit viennois avait été effaré de l'arrivée absurde de la première guerre mondiale. Il lia une amitié profonde avec le pacifiste Romain Rolland. Il écrivit en 1916, avec une sagacité prémonitoire, qu'il n'y aurait que deux vainqueurs à ce conflit, les Etats-Unis et le Japon.

Après la guerre, malgré l'assassinat de son ami Walter Rathenau, il ne vit pas venir l'horreur nazie. C'est incrédule que l'auteur de langue allemande le plus lu au monde, invité dans toute l'Allemagne et l'Europe à donner des conférences, vit ses livres brûlés en place publique. Un être aussi près des sommets de la pensée ne pouvait s'habituer à la brutalité du monde, vraiment s'engager.

Trop subtil peut-être, trop rebelle à l'engagement pour mettre sa plume au service d'un combat. Et pourtant, à mots couverts, il livre, à sa manière d'écrivain, son message. Dans Castellion contre Calvin, dans son Érasme, qui est un Érasme contre Luther, on lit la dénonciation de la force des idées simples, de l'ère des masses facilement conquises par la démagogie, des démons de la part trouble du génie allemand. Et dans les scrupules, les lâchetés et les hésitations d'Érasme dans son incrédulité devant la force de Luther qui fera éclater définitivement l'unité de l'Église, on entend l'appel déchirant d'un pur esprit qui ne croit plus que les purs esprits puissent empêcher l'effondrement de la civilisation.

Avec un désespoir mêlé d'admiration, il relève qu'au moment où la papauté avait les moyens de prendre les décisions nécessaires pour empêcher le succès de Luther, elle était tout occupée à pleurer la mort de Raphaël. Comme Botticelli, que le Sénat présente au Musée du Luxembourg, qui porte au plus haut le raffinement des Médicis au moment où Savonarole installe sa sinistre théocratie, les grands esprits semblent impuissants à empêcher la civilisation de sombrer.

Finies les conversations avec Freud, Albert Einstein, Thomas Mann, Richard Strauss, dispersée sa collection de manuscrits de Mozart ou de Beethoven. L'Empire cosmopolite d'Autriche-Hongrie s'est effondré. L'Europe est aux mains d'Hitler. Plus un pays, même du monde libre, où il ne faille un passeport ou un visa pour un écrivain. La vieille Europe est morte. Il se jette avec une passion naïve mêlée de désespoir sur le Brésil terre d'avenir, auquel il consacre un livre lyrique pour mieux oublier la détresse d'un monde évanoui.

L'Europe de Stefan Zweig est si loin, si perdue, qu'il se demande parfois si sa vie n'a pas été un rêve, si les grandes ¿uvres de l'esprit ont bien existé, s'il est possible que tout s'écroule.

Paul Valéry avait écrit que nous savions désormais que les civilisations étaient mortelles. Il avait défini en 1922 dans la Crise de l'esprit : " Partout où l'esprit européen domine, on voit apparaître le maximum de besoins, de travail, de capital, de rendement d'ambitions, le maximum de modification de la nature extérieure, le maximum de relations et d'échanges. L'homme d'Europe n'est pas défini par la race, ni par la langue, ni par les coutumes mais par les désirs et l'amplitude de la volonté ".

Tel est bien le critère implicite de l'Europe de Stefan Zweig. L'Europe, c'est, dans les heures étoilées de l'humanité, Magellan, Amerigo Vespucci et les découvreurs insensés, la découverte du Pacifique et du pôle Sud, ce sont les créateurs comme Nietzsche ou Dostoïevski qui ont poussé la pensée presque aux limites de la folie, les Fouché qui ont maîtrisé les ressorts les plus profonds de la politique, Montaigne, Erasme, qui ont embrassé d'une tolérance infinie la totalité de l'humanité.

Zweig, être délicat et indécis n'est à l'aise que dans l'intensité, avec les natures absolues et monomaniaques. Il se lit le souffle haletant, avec fièvre, car le sujet principal de ses biographies, c'est en fait l'ambition insatiable et exclusive de l'homme européen à explorer les limites de l'humanité, à conquérir des terres nouvelles, à faire sortir le monde de ses gonds.

C'est cette ambition que l'inauguration de ce buste doit nous inviter à retrouver. L'Europe ne doit pas oublier que la seule chose qui légitime sa prétention à porter un message au monde c'est l'énergie qui l'a toujours portée plus haut et plus loin, le sens de l'action et de l'intensité, c'est la nécessité d'être digne de Rome et de près de 2000 ans de civilisation. Comme les Grecs devant l'Empire romain, se résignera-t-elle à ne représenter qu'une étape de l'aventure de l'Occident et laissera-t-elle lui échapper l'initiative du mouvement, de l'invention de la conquête et se déplacer l'honneur de porter le flambeau ? Se contentera-t-elle d'exercer le magistère du droit, de la morale, des valeurs, en délaissant et l'intensité et les risques et les aventures de la conquête, d'aimer donner des leçons sur le sens de la vie plus que la vie ?

Refaire un monde où Zweig pourrait vivre, c'est faire que dans les lettres, les arts, les sciences, dans tous les champs de la pensée, dans les nouvelles technologies, en géopolitique, ce soit d'Europe que viennent les idées nouvelles, et que tous les créateurs y aient la pleine conscience, non pas de produire des idées pour une petite péninsule occidentale de l'Asie, mais pour le monde entier.

(Source http://www.senat.fr, le 22 décembre 2003)

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